Dans ce texte, Nicolas Destobbeleire narre la détresse d’un lycéen harcelé, en quête de l’approbation d’un père qui le dénigre. Il se retrouve emporté dans une spirale de haine et de violence en se faisant « harponner » sur des forums par des groupes identitaires. Un roman d’autant plus glaçant qu’on sait qu’il s’inspire de la vie de l’auteur.
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Ce roman s’inspire de votre propre vie. Pourquoi raconter cette histoire, votre histoire ?
Nicolas Destobbeleire Ce roman est inspiré de ma propre vie dans la mesure où j’ai été cet adolescent. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il porte mon prénom (Nicolas). C’était une façon pour moi de ne pas me cacher mais d’assumer une proximité avec le matériau du livre. J’étais ce garçon mal dans sa peau, très maigre, avec de grands questionnements sur la masculinité et la virilité. J’ai été au contact d’un père raciste sans que cela ait beaucoup d’influence sur moi, jusqu’à ce que je sois harcelé et que je m’effondre psychologiquement : sur Internet, j’ai en effet découvert des discours qui reprenaient les idées de mon père mais de manière structurée, sous un angle très attractif pour les jeunes.
Qu’est-ce qui attire le narrateur dans cet univers ?
N. D. Ces groupes d’extrême droite portent tous la promesse d’un collectif. (Il est d’ailleurs assez fréquent de passer d’un groupuscule à un autre car chacun génère beaucoup de tensions, de violence.) C’est cette promesse de fraternité qui attire Nicolas, lui qui était seul et dans une recherche de filiation.
J’ai été surpris par l’importance donnée aux vêtements dans votre roman : comment l’expliquez-vous ?
N. D. Les groupes d’ultra droite développent une sous-culture avec leurs propres codes vestimentaires, très précis : par exemple, la marque des chaussures, celle des polos, la façon de porter ses jeans, sans oublier les tatouages. Ils investissent aussi certains genres musicaux, des lieux de sorties où ils pourront recruter.
Revenons sur les mécanismes de « harponnage » de ces groupes : on découvre une mécanique rodée, avec une approche progressive de leurs cibles. Pouvez-vous nous en dire un mot ?
N. D. Sur la fin de mon parcours dans ces milieux, en tant qu’encadrant, j’ai moi-même appliqué ces méthodes sur des personnes, ce pour quoi j’éprouve encore une très grande culpabilité. L’hameçonnage se fait en soirées, on propose ensuite des cours d’auto-défense puis on demande de faire des tractages, des collages, puis de participer à des bagarres. Ces dernières sont le test ultime pour confirmer son statut. Comme mon narrateur, je suis entré dans un groupe identitaire par manque de confiance en moi. La quête de cette virilité est alors sans fin, une bagarre en entraînant une autre. Dans le roman, cette logique est poussée jusqu’à la tentative de trafic d’armes.
Le politique est finalement très peu présente dans ce roman.
N. D. En effet et c’est assez étrange. Cela se résume à quelques slogans comme « faire changer la peur de camp ». Il y a quand même des tentatives d’injecter des idées en faisant lire des essayistes d’extrême droite pour structurer les militants. Mais en réalité, les idées ne sont pas si importantes. Si je regarde mon parcours, je suis entré chez les Identitaires où il y a eu des scissions puis dissolution. Je suis alors devenu monarchiste et vendais L’Action française à la sortie des églises. Puis j’ai fréquenté des néopaïens. Il n’y avait aucune logique sauf celle de la violence.
Pour finir, pourquoi prendre la plume aujourd’hui ?
N. D. C’est la conjonction de plusieurs éléments personnels et politiques. Il aurait d’ailleurs été plus facile pour moi que mon entourage ignore ce passé dont j’ai honte ! Le premier élément déclencheur fut le décès de mon père : je n’avais pas eu l’occasion de le confronter à ce qu’il avait fait de moi. Puis j’ai assisté à la montée des discours radicaux dans des milieux pourtant bien installés socialement. Je me suis aperçu qu’avec mon passé, je disposais d’un matériau littéraire riche sur ces groupuscules, leur fonctionnement, sur mon père. Je me suis alors demandé quelle forme lui donner ‒ témoignage ou roman. J’ai eu l’intuition que la vérité de mon parcours résiderait dans les émotions et les sensations que l’on éprouve en adhérant à ces groupes, en en faisant partie puis en les quittant. Ces émotions-là, il n’y a qu’un roman pour les restituer.
Nicolas Destobbeleire signe un premier roman sur un milieu qui prend de plus en plus de place sur la scène politique et médiatique française : les groupes identitaires. Un milieu qui prône le courage et la loyauté, des valeurs qui ont séduit le protagoniste de l’histoire. Dès les premières pages, nous suivons, horrifiés, son « harponnage » jusqu’à sa prise de conscience et sa difficile sortie. Nous lisons ce texte en tremblant, par les yeux de Nicolas, qui porte le même nom que son auteur car ce récit s’inspire de sa propre vie. Ce qui m’a frappé dans ce roman, c’est la figure salvatrice de la mère, présente en filigrane tout le long de ce texte coup de poing qui ne peut laisser indifférent.