Une correspondance pédagogique internationale
Publié en 1891 dans le p, ce texte de Ferdinand Buisson relaie une initiative qui propose d’étendre aux enseignants le principe des correspondances internationales entre élèves, alors en plein développement. Portée par un groupe d’anciens boursiers du ministère, elle invite de jeunes professeurs français et étrangers à échanger sur leurs pratiques, leurs expériences et leurs conceptions de l’éducation. L’idée est de faire de ces lettres un outil de connaissance mutuelle et d’enrichissement pédagogique, mais aussi de dresser, à travers les regards croisés de la jeune génération enseignante, un panorama des idées qui circulent dans les différents pays. Si les correspondances entre élèves de pays différents sont entrées dans les mœurs scolaires, pourquoi ne pas en faire autant pour les enseignants ?
Proposition d’un groupe d’anciens boursiers du Ministère.
Nos lecteurs connaissent l’heureuse initiative prise par un professeur du collège et des écoles normales de Draguignan, M. Mieille.
Toute la presse universitaire et même la grande presse a été unanime pour faire un bon accueil à une proposition qui naguère peut-être eût passé inaperçue.
M. Mieille a réussi, grâce au concours de la Revue universitaire en France, et de la Review of Reviews en Angleterre, à organiser un échange de lettres entre jeunes gens des deux pays à peu près du même âge et engagés dans le même ordre d’études ; un de nos lycéens et un élève de la Rugby School, par exemple, entrent en correspondance, se parlent de leurs études, de leurs jeux, de leurs vacances, de tous les menus événements de la vie de collège si dissemblable de l’un à l’autre pays. Ils s’écrivent tour à tour dans les deux langues, ce qui donne à chacun la meilleure occasion de faire un thème et une version tout autrement intéressants que ceux qu’ils font en classe. Au profit direct pour l’étude de la langue s’ajoutent bien d’autres avantages qu’il n’est pas besoin d’énumérer, tant chacun les comprend.
Entre jeunes gens la connaissance est vite faite, et plus d’une fois il pourra sortir de ce premier commerce épistolaire des relations ultérieures : on ira se voir, on se rencontrera à quelque Exposition, on en viendra peut-être — comme c’est l’usage en Suisse — à s’envoyer les enfants d’une famille à l’autre, en échange, pour un séjour de quelques semaines. Bref, il est facile de prévoir tout ce qui peut sortir d’excellent de cette ingénieuse et gracieuse innovation.
M. Mieille demande avec raison que chacun, en y adhérant, l’adapte à ses besoins et aux circonstances. Les meilleures inventions sont celles qui se prêtent à des applications très diversifiées. Il s’adresse à tous les journaux et à tous les publics, demandant à chacun de s’approprier librement l’idée initiale, ce qui est le vrai moyen de la féconder.
Pour sa part, le Manuel général de l’instruction primaire est tout disposé à concourir au succès de l’entreprise. Et, puisque chacun doit choisir son petit champ d’action, le Manuel s’est préoccupé particulièrement de ce qu’on pourrait faire pour organiser la correspondance internationale non plus seulement entre les élèves, mais entre les maîtres des différents pays.
Il s’est adressé pour cela à quelques-uns des jeunes professeurs qui, ayant été envoyés par le ministre de l’Instruction publique comme boursiers à l’étranger, y ont naturellement conservé des relations et noué des amitiés personnelles.
Voici la réponse qui a été immédiatement faite à nos ouvertures et que nous sommes heureux de publier in extenso :
APPEL
« Les soussignés,
Anciens boursiers du ministère de l’Instruction publique (enseignement primaire, enseignement secondaire, enseignement supérieur),
Convaincus que l’établissement d’un commerce épistolaire international entre jeunes professeurs ou candidats professeurs des divers pays est un moyen précieux d’instruction mutuelle, non seulement en ce qui concerne les langues vivantes, mais pour la culture générale de l’esprit,
Désireux de contribuer à introduire dans la jeunesse universitaire ces habitudes nouvelles et à faciliter l’établissement de relations dont par expérience ils connaissent tout le prix,
Se constituent provisoirement en comité d’initiative pour organiser une Correspondance pédagogique internationale entre la France et les autres pays,
Font appel à tous ceux de leurs collègues et de leurs anciens camarades qui voudraient se joindre à eux en vue de la même œuvre,
Adressent le même appel cordial aux jeunes gens — professeurs et instituteurs de tout ordre — qui, dans les pays étrangers, désireraient entrer en relations avec des correspondants français, pour un échange de vues, de renseignements et d’expériences concernant les questions d’éducation et d’enseignement,
Et s’offrent dès à présent, par eux-mêmes et par leurs amis de France et de l’étranger, à commencer cet échange de libres communications pédagogiques. »
Martin Dupont, licencié, professeur à l’École Turgot.
Mossier, professeur à l’École normale d’Auteuil.
Mouchet, professeur à l’École Colbert.
Proix, professeur à l’École J.-B. Say.
Simonnot, professeur au collège Chaptal.
Chopin, professeur au collège Chaptal.
Guillaume, agrégé d’anglais et d’allemand, professeur au collège Chaptal.
Guillotel, agrégé, professeur au lycée Charlemagne.
Jamin, licencié, professeur à l’École Lavoisier.
Le Manuel général ne peut que souhaiter bonne chance à cette forme et à cette section nouvelle de l’œuvre inaugurée par M. Mieille.
Nous sommes autorisés à ajouter que nos éditeurs, voulant seconder cet effort, mettent le Manuel général à la disposition du comité pour tous les avis et renseignements nécessaires à la mise en mouvement de cette correspondance.
Lorsqu’on aura échangé, de part et d’autre, un certain nombre de lettres intéressantes, s’il s’en trouve qui présentent un intérêt général, soit par la nature du sujet traité, soit par le nombre des correspondants et la diversité des opinions, le Manuel se fera un plaisir d’en publier quelques-unes, le cas échéant.
Enfin, si les promoteurs atteignent leur but, comme il y a tout lieu de l’espérer, ils se trouveront avoir ainsi provoqué, entre des jeunes gens appartenant à l’élite du corps enseignant chez les divers peuples, des discussions d’une certaine ampleur, portant sur les questions à l’ordre du jour. Il est impossible que de tant de lettres de toute provenance il ne résulte pas une impression générale et parfois une vue d’ensemble permettant de saisir sur le vif les opinions régnantes, du moins celles qui règnent dans la jeunesse ; il n’est pas défendu d’espérer qu’on trouvera là des indices curieux sur l’état des esprits et en particulier sur les tendances comparatives de la jeune pédagogie ou du moins de la pédagogie des « jeunes » en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, aux États-Unis, etc.
Si donc les correspondants veulent bien nous laisser lire par-dessus leur épaule et nous autorisent à prendre parfois connaissance de leurs confidences mutuelles, un recueil de ces lettres écrites en toute simplicité et toute franchise a bien des chances d’être un des documents les plus originaux et les plus probants que l’on puisse apporter dans la section scolaire de l’Exposition universelle de 1900.
— Adresser provisoirement toutes les communications aux bureaux du Manuel général, au « Comité de la correspondance pédagogique internationale ».
Ferdinand Buisson
Ferdinand Buisson (1841–1932) est un philosophe, pédagogue et homme politique français, acteur majeur de la laïcisation de l’école sous la Troisième République. Directeur de l’enseignement primaire de 1879 à 1896, il participe aux lois scolaires de Jules Ferry. Il fut président de la Ligue de l’enseignement puis, plus tard, de la Ligue des droits de l’homme, militant pour la paix, la justice et une école publique, gratuite, obligatoire et laïque. Député radical-socialiste, il joue un rôle décisif dans la loi de séparation des Églises et de l’État (1905). Il reçoit le prix Nobel de la paix en 1927, en reconnaissance de son engagement en faveur de la paix et des droits humains.