Le monde dans ma classe

Dans les coulisses de la diplomatie du livre - Comment la littérature jeunesse française traverse le Rhin

✒ Léonore Darrobers, professeure agrégée d'histoire

Pourquoi un album jeunesse traverse-t-il parfois moins facilement une frontière qu’un roman ? L’Allemagne constitue un observatoire privilégié de ce paradoxe. Alors que les éditeurs allemands traduisent abondamment la littérature française, les ouvrages destinés aux plus jeunes occupent une place relativement modeste dans ces échanges. Pour comprendre les obstacles à leur circulation et le travail nécessaire pour les surmonter, PageEduc’ a rencontré Myriam Louviot, à la tête du Bureau du livre de l’ambassade de France à Berlin. Derrière la présence d’un livre en librairie ou dans une salle de classe se découvre tout un réseau de médiateurs : éditeurs, traducteurs, bibliothécaires, enseignants et jeunes lecteurs eux-mêmes.

 

Pourquoi les livres jeunesse circulent-ils moins facilement ? 

Un livre ne s’exporte pas comme un objet indifférent à son environnement. Les difficultés ne sont pas seulement linguistiques ; au contraire la littérature jeunesse met en lumière des différences entre des écosystèmes éditoriaux et éducatifs. Dans les échanges franco-allemands, les différences de format, de prix, et d’usages se manifestent particulièrement dans le domaine de la littérature jeunesse. Les albums français, souvent de grand format et faisant une large place aux livres à système, sont généralement plus coûteux à fabriquer que leurs équivalents allemands. À l’inverse, les romans français pour adolescents paraissent parfois trop courts, voire trop légers, aux yeux des éditeurs allemands.

À ces difficultés matérielles s’ajoutent des différences culturelles et pédagogiques. La littérature jeunesse n'occupe pas tout à fait la même place dans les deux pays. En France, l’album illustré joue un rôle essentiel dès l’école maternelle et la littérature jeunesse trouve une place importante dans les programmes scolaires. En Allemagne, la lecture à voix haute et la découverte d’œuvres intégrales, y compris en langue étrangère, sont davantage valorisées, tandis que les livres destinés aux enfants peuvent répondre à des attentes plus documentaires. Le rapport à l’image diffère également : la France est souvent présentée comme un pays de l’image, l’Allemagne comme un pays du texte. Si cette opposition demeure caricaturale, elle n’est pas sans conséquences sur les traditions éditoriales et la conception des ouvrages. Enfin, les rythmes de vie des enfants façonnent des imaginaires distincts : en Allemagne, où les journées scolaires se terminent souvent plus tôt, les activités extrascolaires occupent une place importante. Myriam Louviot rappelle que la fréquence des récits allemands mettant en scène des petites filles pratiquant l’équitation, activité socialement plus sélective en France, illustre ainsi certains décalages entre les univers familiers des jeunes lecteurs.

La traduction représente toutefois un autre obstacle. Les auteurs de littérature jeunesse jouent volontiers avec les sonorités, les doubles sens et les correspondances entre texte et image. Or, traduire un jeu de mots ou une expression poétique ne revient pas simplement à en rechercher l’équivalent dans une autre langue : il faut parvenir à la complicité entre une phrase et son illustration. Le travail de traduction peut ainsi nécessiter de repenser certains équilibres de l’œuvre originale.

Enfin, la structure du marché éditorial allemand contribue à expliquer la relative faiblesse des traductions de littérature jeunesse française. Selon les données réunies par le Bureau du livre, cinq grandes maisons concentrent environ 40 % du chiffre d’affaires du secteur. Cette concentration favorise des stratégies éditoriales relativement prudentes, laissant une place limitée à l’expérimentation. Le marché allemand est également fortement dominé par les séries, au détriment de la découverte d’ouvrages isolés. Mais traduire une série française représente aussi un investissement risqué : faute de garanties sur son succès commercial, un éditeur peut hésiter à s’engager dans la publication de plusieurs volumes. À ces contraintes s’ajoute la difficulté de s’orienter dans une production française particulièrement abondante et diversifiée, parfois moins standardisée que l’offre allemande. Comment, dès lors, encourager les éditeurs allemands à prendre des risques et permettre aux livres de rencontrer leurs lecteurs ? C’est le rôle de la diplomatie du livre que d’articuler ces enjeux économiques, culturels et linguistiques ? 

 

Le Bureau du livre, un passeur entre les professionnels

On imagine parfois la diplomatie culturelle à travers les grandes foires et les événements de prestige. Pourtant, son travail quotidien est plus discret. Le Bureau du livre effectue une veille éditoriale, construit des sélections, présente des titres aux professionnels allemands et facilite les rencontres entre éditeurs français et allemands. Il peut aussi informer sur les dispositifs de soutien à la traduction et à l’achat de droits. L’enjeu est de faire connaître des maisons et des artistes qui ne disposent pas déjà d’une forte visibilité internationale.

Les foires de Leipzig et de Francfort représentent certes des moments privilégiés de ce rapprochement. Le programme du Bureau du livre prévoit notamment des présentations de nouveautés et de droits disponibles, ainsi que des rencontres ciblées avec les éditeurs. Le livre y est exposé, mais surtout situé dans un paysage éditorial et présenté à ceux qui pourraient lui donner une nouvelle vie en allemand.

Cette médiation passe aussi par l’image. Avec le projet « Ausgezeichnet ! Illustres illustrateur·rice·s, étonnant·e·s auteur·rice·s », le Bureau du livre a conçu une exposition bilingue et itinérante autour de la création jeunesse. Le titre est un jeu de mots difficilement traduisible : ausgezeichnet signifie « excellent » ou « récompensé », tout en évoquant zeichnen, « dessiner ». L’exposition met notamment en lumière des artistes déjà traduits en Allemagne, tels Marc Boutavant, Magali Le Huche, Rebecca Dautremer, Camille Jourdy ou Blexbolex, pour conduire le public vers d’autres découvertes. Présentable en médiathèque comme lors de rendez-vous professionnels, elle rend visibles les œuvres tout en ouvrant des occasions de rencontres et d’ateliers.

 

Quand les élèves deviennent des prescripteurs littéraires

L’une des originalités de cette diplomatie du livre est de faire une place aux lecteurs eux-mêmes. Inspiré du Goncourt des lycéens, le Prix des lycéens allemands associe l’Institut français d’Allemagne, l’éditeur Ernst Klett Sprachen et des partenaires de l’enseignement du français depuis 2004. Des romans francophones sont proposés aux classes participantes. Les élèves lisent, échangent et défendent leurs préférences, d’abord dans leur établissement, puis lors de jurys régionaux. Un jury fédéral réunit ensuite les délégués pour désigner un lauréat, annoncé à la Foire du livre de Leipzig.

L’expérience dépasse largement l’exercice de compréhension. Les élèves apprennent à formuler un jugement, à argumenter en français et à tenir compte des interprétations de leurs camarades. Le livre devient un objet de discussion collective. En sus, les jeunes ne sont plus de simples destinataires d’une sélection littéraire : ils participent à sa reconnaissance et peuvent contribuer à attirer l’attention d’éditeurs allemands sur les œuvres qu’ils ont choisies.

Le concours Francomics, lancé en 2009, déplace ce travail vers la bande dessinée francophone. Les groupes d’élèves découvrent une sélection de titres puis réalisent une vidéo en français pour défendre leur bande dessinée préférée et donner envie de la lire. Les vidéos sont évaluées pour la qualité de leurs arguments et leur créativité. Le Bureau du livre a accompagné financièrement la publication allemande de titres lauréats et contribué aux rencontres entre auteurs et jeunes lecteurs. Ces projets rappellent certains principes qui animent aussi le Prix des Incorruptibles : lire pour choisir, mais aussi pour expliquer son choix. 

 

Des médiathèques aux salles de classe : une diplomatie de proximité

La circulation d’un livre ne s’achève pas lorsqu’il est traduit. Encore faut-il qu’un lecteur puisse le découvrir. Le réseau des dix médiathèques de l’Institut français d’Allemagne joue ce rôle par l’acquisition, la présentation d’ouvrages, les ateliers et les rencontres avec des auteurs ou des illustrateurs. Ces lieux rapprochent les œuvres des familles, des classes et des communautés francophones ou francophiles.

Les enseignants occupent ici une position singulière. Ils font découvrir les titres, préparent les rencontres ; aussi, donnent-ils aux élèves les moyens de participer à des jurys littéraires. Ce rôle est d’autant plus décisif qu’un livre venu de l’étranger n’entre pas spontanément dans les pratiques de classe : il implique des passeurs, capables de le relier aux apprentissages et à l’intérêt des élèves.

La diplomatie du livre apparaît alors sous un jour moins institutionnel. À Berlin, à Leipzig ou dans une médiathèque de province, elle repose certes sur des stratégies de traduction et sur des relations entre professionnels. Mais elle se réalise aussi dans des gestes ordinaires : une bibliothécaire qui recommande un album ou un professeur qui organise un débat. C’est à cette échelle que se construit la rencontre internationale entre les livres et ses lecteurs. 

✒ Les autrices et les auteurs

Léonore Darrobers

Léonore Darrobers

Professeure agrégée d'Histoire

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