Une autre école est possible
La convention citoyenne sur les temps de l'enfant qui s'est tenue l'année passée et les enjeux de notre temps nous invitent à imaginer une autre école, qui mette au cœur de son projet la transmission d'une culture de paix dans un monde déchiré par les guerres entre les peuples et par la guerre contre le vivant.
Une école du temps retrouvé
Les conventionnels recommandent en effet une réorientation du temps scolaire tournée vers le bien-être des enfants et des adolescents : il s’agirait de commencer les cours à 9h à partir de la 6ᵉ pour respecter leur rythme de sommeil, de terminer les matières théoriques à 15h pour laisser du temps pour les activités pratiques manuelles et artistiques l'après-midi, ainsi que du temps libre pour voir ses amis par exemple.
Sortir d'une éducation productiviste et théorique qui formate les esprits et se diriger vers une éducation à la liberté, épanouissante, heureuse est un bel horizon.
En tant que professeur j'aspire aussi à ces changements : un prof d'histoire-géo ou de mathématiques le matin pourrait devenir l'après-midi prof de théâtre, de cuisine ou de guitare. Ainsi les activités artistiques et manuelles ne seraient pas qu’extrascolaires et tous les enfants y auraient accès.
Une amie et collègue professeure d’anglais me racontait que dans son collège au Royaume-Uni les cours commençaient à 9h et se terminaient à 15h. C'est aussi souvent ce qui est pratiqué en Allemagne.
À l’École La Source à Meudon, où j’enseigne, les enseignements théoriques ne sont dispensés que le matin pour les 6e ; l’après-midi est réservée à l’EPS, aux ateliers d’expression (artistiques) et au travail autonome. De nombreux professeurs animent, en plus de leur enseignement principal, des ateliers (sur les temps de déjeuner, en fin de journée, le mercredi après-midi…) au choix des élèves : atelier de théâtre, d’écriture, d’arts plastiques, musique, jeux de société, percussions, couture, Agenda 21...
La réorientation souhaitée par les conventionnels impliquerait une simplification des programmes actuels et ce serait aussi pour le mieux. Les programmes d'histoire-géo de collège sont par exemple, à mon avis, trop complexes : je ne pense pas qu’il soit nécessaire en 3ᵉ de connaître la définition d'une aire urbaine ou d'un espace productif ; il serait plus intéressant de s'assurer que les élèves connaissent leur territoire et savent se repérer sur les cartes du monde, d'Europe et de France, ce qui n'est souvent mal acquis en fin de 3e. En somme, il s'agirait que des « têtes bien faites », capables de prendre du recul et de donner du sens, en forment d'autres, selon le vœu de Montaigne.
L'évaluation serait aussi transformée : elle serait moins pointilleuse, plus simple et tournée vers l'essentiel. Elle est actuellement très chronophage pour les élèves (préparation des contrôles et réalisation) et les enseignants (correction des copies, remplissage des bulletins…). Le sociologue de l’éducation Bernard Lahire se faisait ainsi l’écho récemment dans un entretien publié par Page Educ’ de la place excessive prise par l’évaluation à l’école et à l’université1.
Apprendre dehors : renouer avec le monde vivant
Les cours pourraient davantage avoir lieu dehors (ce que propose le mouvement national « classes dehors » pour initier les élèves de façon concrète aux relations avec leur « environnement » (les autres êtres vivants, la météo, les travaux…).
J'expérimente ce dispositif depuis six ans en histoire-géo. Régulièrement, quand il ne pleut pas à verse et que l'activité le permet, nous sortons avec les élèves de collège et de lycée dans le jardin de l'établissement. C'est l'occasion de mener des projets : ramasser des noisettes – certains élèves découvrent l’aspect de ces fruits et de leurs coquilles – semer des graines dans un espace délaissé du jardin, près de la table de ping-pong…
L'activité peut être la correction d'un exercice à l'oral, la révision d'un contrôle, un brainstorming sur une question posée, etc.
J'avais commencé à le proposer en 2020-2021 lors de la pandémie de COVID-19 : à un moment de l'année, il avait été permis d'enlever son masque en extérieur uniquement. Nous avions donc, avec un collègue professeur de français, emmené les élèves de 2de débattre dans le bois voisin dans le cadre du programme de géographie qui porte justement sur les relations entre les sociétés et leur environnement, avec une dimension d’éducation morale et civique. Les thèmes des débats avaient été élaborés au préalable avec les élèves et portaient sur des enjeux écologiques.
L'année dernière, en classe de 3e, j'ai invité les élèves qui le souhaitaient à proposer des textes à lire ou à réciter en début de cours. Un élève nous a fait écouter Pierre Rabhi assis dehors devant une belle maison en pierre, en Ardèche, décrire la condition de l'homme moderne : « On passe sa vie dans des boîtes, on travaille dans une boîte, on conduit sa caisse, on s'amuse en boîte et on finit dans une dernière boîte. ». Je me suis senti obligé, en raison de cette vidéo, d'emmener les élèves dehors (où j'écris aussi ce texte !). Nous sommes allés corriger un dossier de géographie sur le Périgord dans le jardin, à l'oral. Depuis nous y retournons souvent ; les élèves le demandent et l'apprécient.
Cette année avec les deux classes de 3e (séparément) nous sommes allés dans le parc voisin de l’école, le parc de Brimborion à Meudon qui dispose d’un beau point de vue sur Paris. Les élèves ont ainsi réalisé par groupe des exposés sur les principaux quartiers, aménagements et monuments que nous pouvions observer : les tours de la Défense, l’île Seguin en chantier, les Invalides, le Sacré-Cœur… dans le cadre des chapitres de géographie sur les… aires urbaines et l’aménagement du territoire ! Ils ont beaucoup apprécié cette sortie, qui a demandé peu de moyens : dix minutes de marche, un collègue disponible sur chaque créneau, zéro euro et zéro carbone !
J'avais remarqué depuis longtemps, déjà étudiant, que l'on peut bien travailler dehors : on réfléchit mieux en se promenant, comme nous l'ont enseigné les philosophes péripatéticiens.
Les ateliers d'improvisation que j'anime une ou deux fois par an pour les Troisième-Seconde se passent également mieux dehors : le bruit de l’atelier y résonne moins que dans une salle ; les élèves sont plus libres de leurs mouvements et peuvent s’écarter pour faire des petits jeux d’impro en groupe.
Toute classe dehors !
La musique comme pédagogie de la mémoire et de la paix
Il n'est pas non plus nécessaire de séparer les savoirs des arts. J'expérimente ainsi depuis plusieurs années l'utilisation de la musique en classe. J’ai commencé il y a huit ans avec une classe de première, le dernier jour de l'année. J'enseignais alors dans un lycée plus classique et je me souviens de mon angoisse à l'idée d'aller, jeune prof, avec ma guitare en classe ! Il s'agissait de faire chanter aux élèves des chansons des XIXe et XXe siècles qui résumaient le programme de l'année (le Chant des partisans par exemple).
À l'issue du cours, je leur ai demandé de remplir une fiche et d'indiquer ce qu'ils avaient apprécié durant l'année. Plusieurs ont répondu : « le dernier cours ! ». Cela m'a convaincu d'introduire de plus en plus de chansons en classe.
Cette année, pour le premier cours d’histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques en 1ère, j'ai choisi d'introduire l'année et le premier thème sur la démocratie – qui comporte un jalon sur le Chili d'Allende et le coup d'Etat de Pinochet – par l'hymne de l'Unité populaire, El pueblo unido,qui exalte le pouvoir du peuple. Pour le thème sur les puissances – en particulier celles des GAFAM –nous avons chanté Too many friends de Placebo, une chanson découverte dans un concert donné par un collègue professeur de philosophie qui chante aussi des chansons en classe en s’accompagnant à la guitare.
À chaque fois que nous chantons, je propose un échauffement aux élèves : c’est l’occasion de se lever, de s’ébrouer, de bailler en y étant autorisé… cela fait du bien à tout le monde.
En plus de l'étude et de l’interprétation des chansons historiques, la guitare peut accompagner d'autres activités. La copie de la leçon projetée sur le tableau numérique, activité souvent péniblepour les élèves de 6e peu habitués à écrire beaucoup, peut être accompagnée par quelques notes de guitare.
Je souhaiterais à terme proposer des révisions chantées (« Rosa, Rosa, rosam... », les verbes irréguliers d'anglais...) et pourquoi pas conter l'histoire en chantant, accompagné de ma guitare, comme les aèdes de l'Antiquité s’accompagnaient de leur lyre !
Récemment j'ai aussi accompagné un voyage scolaire sur les plages du débarquement en Normandie et j'avais préparé un carnet de chants pour le voyage, comme je le fais depuis plusieurs années. Ce carnet comportait notamment des chants de la résistance ainsi que le Chant des marais qui cette année nous a été chanté dans sa version originale en allemand par notre collègue germaniste ; c'était très émouvant.
Il y a quelques années, j’ai marché pendant un mois et demi sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, et je me suis alors rendu compte que, de tous les savoirs que je possédais, les chansons étaient peut-être les plus vivaces, celles qui me restaient après des années. Au lycée, une professeure de latin nous avait ainsi fait chanter des poèmes qu'elle avait adaptés et mis en musique sur des airs connus. Je me souviens ainsi encore aujourd'hui d’un passage des Bucoliques de Virgile (Tityre tu patulae recubans sub tegmine fagi / Sylvestrem tenui musam meditaris avena / Cantas Amaryllida...) sur l'air de Lili Marlène !
En conclusion : une autre école pour transmettre des valeurs de paix
À la fin du voyage scolaire les élèves ont souhaité chanter la Marseillaise que j’avais fait figurer dans le carnet au titre du programme d’Éducation morale et civique de 3e, dans lequel on étudie les valeurs et les symboles de la République.
Nous avons pris le temps d’en lire l’histoire, que j’avais mentionnée dans le paratexte du chant. J’ai ensuite évoqué la critique pacifiste que l’on pouvait faire de cet hymne, en soulignant que les ennemis désignés dans la chanson pouvaient être, pour nous, plutôt que d’autres hommes, des injustices, l’absence de fraternité et de liberté : tout ce qui est contraire aux valeurs de la République.
Le chanter m’a aussi permis de redécouvrir ce chant, qui invite à la mansuétude vis-à-vis des soldats vaincus des armées royales coalisées :
« Français, en guerriers magnanimes,
Portez ou retenez vos coups !
Épargnez ces tristes victimes
À regret s'armant contre nous. »
Nous avons ensuite entonné une des versions françaises de l’hymne européen, proposée en 2011 par Jacques Serres, découverte grâce à un professeur de musique au lycée :
« Chantons pour la paix nouvelle
De notre Europe unifiée
Quand l’Histoire nous rappelle
Les massacres du passé.
Quand nos peuples, dans la tourmente,
Vivaient dans la haine et le sang.
O quelle joie nous enchante :
Plus de guerre pour nos enfants. »
Ces paroles nous engagent à continuer d’enseigner les « massacres du passé » et à continuer de transmettre la volonté de préserver la paix, à l’heure où la guerre fait rage en Europe (une élève venue pour le voyage est une réfugiée ukrainienne arrivée en 2022), aux Proche et Moyen-Orient, en Afrique…
Notre école, La Source à Meudon, a d’ailleurs été créée en 1946, juste après la Seconde Guerre mondiale, dans le but de transmettre une culture de paix. Cela passe notamment par le fait de favoriser la confiance et la coopération entre tous les membres de l’école. Cela implique aussi l’autonomie et l’esprit critique, qui permettent de résister à d’éventuels ordres injustes, comme ceux reçus par les Français sous le régime antisémite de Vichy.
La coopération était l’objet d’une formation donnée à La Source par M. Sylvain Connac, chercheur en sciences de l’éducation qui a écrit sur le sujet.
Annexe : Comment coopérer en histoire-géo ?
En histoire-géo, la coopération peut prendre des formes simples. Il peut s’agir, par exemple, de faire en sorte que les élèves échangent leurs cahiers pour corriger celui d’un voisin ou d’une voisine et puissent en discuter ensemble, pendant que trois élèves volontaires corrigent les exercices au tableau. Le professeur peut circuler dans la classe, disponible pour les questions et vérifiant que la coopération fonctionne bien. Quand les trois élèves au tableau ont terminé, chacun revient à sa place et récupère son cahier et l’on vérifie tous ensemble les réponses écrites au tableau, que le professeur corrige si besoin en vert. Ainsi toute la classe travaille dans un but commun qui bénéficie à chacun individuellement – comme le rappelle S. Connac, l’Éducation nationale procède pour l’instant par des examens individuels et notre travail est de faire en sorte que chaque élève apprenne– un risque du travail de groupe étant que seul un élève motivé travaille et que les autres regardent.
On peut aussi faire discuter les élèves par deux d’une question-problématique : analyser les termes, élaborer un plan… avant de mettre en commun avec toute la classe.
On peut enfin organiser des exposés collectifs, comme c’était par exemple le cas lors de notre voyage à Caen : les élèves ont joué, par petits groupes, le rôle de « guides » sur les sites du Débarquement grâce à des exposés qu’ils avaient préparés.
Enfin un devoir sur table collectif présente de nombreux avantages : il permet aux élèves de réfléchir ensemble à un sujet de dissertation ou à une étude critique de documents et de progresser dans l’acquisition des méthodes ; il leur permet d’apprendre à coopérer ; il diminue enfin le nombre de copies à corriger ! Une condition posée qui permet d’éviter l’écueil évoqué plus haut : chaque élève du groupe doit écrire une partie du devoir (on le vérifie par les différences d’écriture).
1 https://www.page-educ.fr/article/evaluer-pour-mieux-tarir-comment-notre-obsession-de-la-performance-detruit-notre-rapport-au-savoir