Le monde dans ma classe

Soutenir le bien-être émotionnel des enfants grâce à la bibliothérapie jeunesse

✒ Entretien avec Aurélie Louvel, art-thérapeute, autrice et formatrice en biblithérapie

Jamais on a autant parlé de bien-être, a fortiori celui des enfants et des adolescents. Convention citoyenne sur les temps de l’enfant, question du climat scolaire, effets du temps d’écran sur les capacités cognitives, autant d’initiatives émergent pour mieux prendre en compte les besoins et le bien-être des jeunes à l’école. 

Dans ce contexte, le développement des compétences psychosociales, notamment la capacité des enfants à identifier et à exprimer leurs émotions, fait l’objet d’une attention croissante de la part des pouvoirs publics. Comment aider les jeunes à mieux reconnaître, comprendre et exprimer leurs émotions ? La lecture a-t-elle un rôle à jouer ?  

Art-thérapeute certifiée, autrice et formatrice, Aurélie Louvel développe depuis plusieurs années une pratique qui articule lecture, expression et créativité : la bibliothérapie créative jeunesse. Une approche qui propose d’accompagner les enfants dans la reconnaissance et l’expression de leurs émotions grâce aux histoires. 

 

Audrey Jumel - Aurélie Louvel, vous êtes art-thérapeute certifiée, formatrice et autrice du premier livre consacré à la bibliothérapie jeunesse en France : Bibliothérapie jeunesse, une approche expressive et créative, publié aux éditions Dunod en 2021. Qu’est-ce que la bibliothérapie créative jeunesse ? Dans quel(s) but(s) l’utilisez-vous ?

Aurélie Louvel - La bibliothérapie créative jeunesse® est une approche qui utilise la littérature comme médiateur du développement émotionnel et personnel. Concrètement, il s’agit de proposer à l’enfant une histoire soigneusement sélectionnée, susceptible d’entrer en résonance avec son vécu intérieur, puis de lui offrir un espace d’expression, à la fois verbal et créatif, pour lui permettre d’accueillir, d’explorer et d’intégrer ce qu’il a ressenti.

L’objectif n’est ni d’enseigner ni de soigner au sens médical, mais d’accompagner l’enfant dans une démarche de bien-être. Les livres deviennent des supports de projection et de compréhension, qui lui permettent de reconnaître ses émotions, de se sentir moins seul dans ce qu’il traverse, et de mobiliser ses ressources personnelles.

J’utilise cette approche pour soutenir l’estime de soi, accompagner les émotions, aider les enfants à traverser certaines étapes de vie, mais aussi pour leur offrir un espace sécurisant où ils peuvent se découvrir, se dire et se construire librement, à travers la rencontre avec les histoires.

 

A. J. - Comment se déroule une séance de bibliothérapie créative jeunesse ? Les séances sont-elles ouvertes et adaptées à tous les enfants et adolescents ?

A. L. - Les séances de bibliothérapie créative jeunesse sont ouvertes à tous les enfants et adolescents. Cette approche est particulièrement bénéfique pour les enfants qui ont besoin d’exprimer leurs émotions, de renforcer leur confiance en eux, ou de trouver leur place dans le groupe. Mais elle s’adresse tout autant aux enfants qui vont bien. Il n’est pas nécessaire de rencontrer une difficulté pour en bénéficier. Chaque enfant peut y trouver quelque chose de différent : un apaisement, une prise de conscience, un espace de créativité ou simplement un moment de plaisir et de reconnexion à soi-même.

Une séance se déroule en plusieurs étapes, pensées pour créer un espace sécurisant et propice à l’expression.

Elle commence par un temps d’accueil, au cours duquel je mets en place un décor et une atmosphère en lien avec la thématique abordée : musique douce, éléments symboliques, tapis au sol, coussins, cartes photos bibliocréatives, cartes citations et présentation du livre qui va être lu. Cet environnement sensoriel permet aux enfants de se sentir en confiance et disponibles intérieurement.

Je propose ensuite la lecture à voix haute d’un album ou d’un extrait littéraire que j’ai sélectionné pour sa qualité, sa portée symbolique et son potentiel d’identification, d’échanges et de créativité.

Après la lecture, un temps de partage sous forme de mini cercle d’expression est proposé. Les enfants qui le souhaitent peuvent exprimer ce qu’ils ont ressenti ou pensé, à partir de questions socio-émotionnelles ouvertes. Il n’y a aucune obligation de parole : chacun participe à son rythme, y compris par l’écoute. 

Un temps de transition relaxant vient ensuite faire le lien entre l’histoire et le moment créatif. Puis vient l’invitation créative : dessin, collage, écriture... Cette phase permet à l’enfant de s’approprier l’histoire et de transformer son ressenti en une expression personnelle.

La séance se termine par un temps de clôture, durant lequel les créations peuvent être partagées et valorisées, afin de revenir au groupe en douceur. Chaque séance constitue ainsi une expérience complète, à la fois littéraire, émotionnelle, sensorielle et créative.

 

A. J. - Plusieurs temps font donc partie intégrante de cette approche : la lecture à voix haute, le mini cercle d’expression, l’activité créative. En quoi ces différentes étapes importent-elles et que sait-on de leurs effets sur le cerveau et le bien-être émotionnel des enfants ?

A. L. - La bibliothérapie, en tant que pratique structurée, fait l’objet d’un nombre croissant d’études, notamment dans les pays anglo-saxons où elle est développée depuis plusieurs décennies. Certaines études ont montré que les dispositifs associant lecture, identification aux personnages et expression personnelle peuvent avoir des effets positifs sur l’expression, la régulation des émotions, l’estime de soi et le sentiment de compétence des enfants.

En France, la recherche spécifique en bibliothérapie jeunesse est encore émergente. En revanche, de nombreux travaux en psychologie et en sciences cognitives confirment les effets bénéfiques de la lecture de fiction sur le développement de l’empathie, de la créativité et de la compréhension des états émotionnels. Erin Clabough, professeure agrégée de psychologie à l'Université de Virginie, souligne dans The Conversation [1] en février 2026 que la lecture de fiction joue un rôle important dans la capacité des enfants à se représenter le monde intérieur d’autrui et à développer leur sensibilité émotionnelle.

La lecture à voix haute, en début de séance, est une expérience profondément relationnelle. Elle s’inscrit dans la continuité de ces premiers moments de l’enfance, lorsque l’adulte lit à l’enfant, le soir, dans une proximité rassurante. La voix du lecteur joue un rôle essentiel : elle porte le texte, mais aussi une intention, une sensibilité, une présence. Quelque chose de très intime se tisse entre celui qui lit et celui qui écoute. L’enfant peut alors se laisser porter par le rythme, les silences, les images mentales que la voix fait naître. Cela favorise la concentration, l’imaginaire et l’immersion émotionnelle.

Le temps de partage qui suit la lecture permet ensuite de mettre des mots sur l’expérience vécue. Les enfants découvrent que chacun peut ressentir différemment une même histoire, ce qui développe leur capacité d’écoute, leur empathie et leur ouverture aux autres.

Enfin, le moment créatif est une étape essentielle du processus de bibliothérapie. Il permet à l’enfant d’exprimer ce qu’il a ressenti d’une manière différente, souvent non verbale, lorsque les mots ne suffisent pas ou ne sont pas encore disponibles. Dans mes ateliers, il n’y a pas d’objectif de résultat, ni d’attente esthétique. Il ne s’agit pas de « faire quelque chose de beau », mais de permettre à chacun d’exprimer librement sa créativité, dans le respect de son rythme et de sa singularité. D’ailleurs, certains ateliers ne donnent lieu à aucune production matérielle. La créativité est avant tout un processus. Elle peut prendre la forme d’un geste, d’un mouvement, d’une visualisation, ou d’une création éphémère. L’essentiel se joue dans l’expérience vécue, plus que dans ce qui est produit. Ce moment favorise la confiance en soi, le sentiment de compétence et permet à l’enfant de se sentir auteur de quelque chose qui lui appartient profondément.

 

A. J. - Comment s’opère la sélection des livres sur lesquels vous vous appuyez ? Tous les livres sont-ils des supports de bibliothérapie ?

A. L. - Tous les livres ne sont pas nécessairement adaptés aux ateliers de bibliothérapie. Je privilégie les œuvres de fiction, et tout particulièrement les albums jeunesse, qui constituent aujourd’hui un champ éditorial d’une grande richesse et d’une remarquable qualité.

Ces livres abordent une grande diversité de sujets liés à l’expérience humaine et offrent un langage accessible aux enfants, notamment à travers les symboles, les métaphores et la puissance de l’imaginaire. La qualité des illustrations est également essentielle : les images permettent souvent d’exprimer ce que les mots ne disent pas et facilitent l’accès aux émotions.

La sélection repose donc sur une véritable expertise. Je choisis des ouvrages qui présentent à la fois une qualité littéraire et artistique exigeante, mais aussi une profondeur émotionnelle et symbolique. Les livres doivent permettre à l’enfant de s’identifier, ouvrir un espace de réflexion et respecter sa sensibilité, sans jamais être moralisateurs ni enfermer dans un message unique. 

Il existe aujourd’hui une grande richesse d’albums jeunesse qui se prêtent particulièrement bien à la bibliothérapie. Je suis particulièrement touchée par le travail de Baptiste Beaulieu, dont les albums abordent avec délicatesse des sujets profonds, comme la peur, la différence ou la résilience. Son livre Les gens sont beaux est, par exemple, un support très précieux pour accompagner les questions d’estime de soi et de regard sur soi et sur les autres. Les albums de Kobi Yamada occupent également une place importante dans ma pratique. Des ouvrages comme Peut-être proposent une approche très poétique et symbolique, qui invite l’enfant à réfléchir à son potentiel, à ses ressources intérieures et à sa place dans le monde. 

 

A. J. - Avant de devenir art-thérapeute certifiée et formatrice en bibliothérapie, vous avez été professeure-documentaliste pendant 11 ans. Qu’est-ce qui vous a menée à vous tourner vers cette pratique ? Utilisiez-vous déjà des pans de cette approche dans votre métier d’enseignante ?

A. L. - Mon intérêt pour la bibliothérapie remonte à 2008, lorsque j’étais étudiante en lettres. Lors de stages en bibliothèque hospitalière, j’ai découvert ce terme qui mettait enfin des mots sur une intuition profonde : les livres peuvent apaiser, soutenir et transformer. Cette découverte a orienté mes recherches universitaires, notamment autour des liens entre littérature, mémoire et résilience.

Lorsque je suis devenue professeure-documentaliste en 2011, j’ai pu observer concrètement la place essentielle que les livres pouvaient occuper dans la vie des jeunes. Le CDI est un espace particulier dans l’établissement : un lieu plus libre, plus souple, où la relation aux élèves est différente de celle de la salle de classe. 

C’est dans ce contexte que j’ai commencé à proposer mes premiers ateliers autour des émotions, au sein même du CDI, en associant lecture et création. J’ai ensuite poursuivi ce chemin en me formant à la bibliothérapie et à l’art-thérapie, tout en développant mes propres pratiques, en écrivant et en formant à mon tour des professionnels.

 

A. J. - Comment intégrer la bibliothérapie jeunesse dans un cadre scolaire ? Existe-t-il des pratiques facilement transposables en classe ?

A. L. - Les approches issues de la bibliothérapie jeunesse peuvent tout à fait trouver leur place dans le cadre scolaire, à condition de bien les situer dans le champ éducatif et culturel, et non thérapeutique. 

Concrètement, les enseignants peuvent proposer des lectures à voix haute d’albums ou de textes choisis pour leur portée émotionnelle et symbolique, puis ouvrir des temps d’échange permettant aux élèves d’exprimer leurs ressentis. Ces lectures peuvent également être prolongées par des activités créatives, telles que le dessin, l’écriture ou des créations plus libres, qui permettent aux enfants de s’approprier l’expérience.

Ces pratiques contribuent au développement des compétences psychosociales, aujourd’hui reconnues comme essentielles dans le parcours éducatif : mieux se connaître, comprendre les autres, exprimer ses émotions et développer l’empathie.

Elles participent également à instaurer un climat de classe plus apaisé et à redonner à la lecture une dimension vivante, sensible et profondément personnelle.

Le livre devient alors un véritable outil de médiation, au service du bien-être et du développement global de l’enfant, dans le respect du cadre et des missions de l’école.

 

A. J. - Pour finir : pouvez-vous partager un exemple concret d’atelier mené avec des élèves, et de ce qu’il a permis de transformer chez eux ?

A. L. - Un souvenir me revient très précisément : celui de mon tout premier atelier de bibliothérapie, alors que j’étais encore professeure-documentaliste.

C’était un lundi de novembre, juste après les vacances, dans un contexte particulier : la journée était marquée par un temps de recueillement et une minute de silence en mémoire de Samuel Paty. L’ambiance était lourde, chargée d’émotions. Les élèves de 6ᵉ entraient au CDI fatigués, démotivés, les visages fermés. La journée avait déjà été éprouvante pour eux comme pour moi.

Sur un élan presque intuitif, j’ai décidé de mettre de côté le contenu initialement prévu pour proposer autre chose. J’ai pris un album jeunesse, Le souffleur de rêves, et je leur ai simplement proposé un temps de lecture.

Très rapidement, quelque chose a changé dans la pièce.

Le silence s’est installé, mais un silence différent : un silence habité. Les regards se sont apaisés, les corps se sont relâchés. L’histoire nous a transportés ailleurs, dans un espace imaginaire commun.

Après la lecture, nous avons échangé autour des rêves, de ce que chacun souhaitait pour lui-même, pour plus tard. Puis je leur ai proposé une activité créative autour des « bulles de rêves ».

Les élèves se sont saisis de ce moment avec une implication que je n’avais encore jamais observée. Ils ont imaginé, créé, partagé. Certains, qui d’ordinaire participaient peu, se sont exprimés avec une grande sincérité.

Je me souviens encore de leurs visages en fin de séance : ils étaient plus légers, apaisés, parfois même souriants. Certains sont venus me remercier spontanément.

C’est à ce moment précis que j’ai compris que ces espaces étaient essentiels.

Ce qui avait commencé comme une improvisation est devenu un véritable tournant dans mon parcours. J’ai pris conscience de la puissance des histoires associées à la créativité : leur capacité à transformer une ambiance, à ouvrir un espace d’expression, et à redonner aux enfants un accès à leur imaginaire et à leurs émotions.

Ce jour-là, j’ai trouvé ma voie.


[1] Empathie, créativité : lire des histoires aux enfants améliore leurs compétences sociales, Erin Clabough, The conversation, 17/02/2026

 

Atelier et formation de bibliothérapie par Aurélie Louvel : https://bibliotherapiejeunesse.com

✒ Les autrices et les auteurs

Audrey Jumel

Audrey Jumel

Assistante commerciale pour l'Association le Prix des Incorruptibles et assistante de rédaction pour PageÉduc'

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