Le monde dans ma classe

Journal d'un prof administrativement neuf - S2, épisode 1

✒ Pierre Pan

Je me souviendrai toute ma vie de ce jour. Ce moment où je me saisis fébrilement de mon téléphone. Ce moment où je me rends sur la plateforme en ligne sur laquelle m’attend, normalement, ma future déception.

« ADMIS ».

Pardon ?

« ADMIS » !

Je m’assois. Oh merde, j’ai réussi.

On est en mai. Il me reste une période à boucler avec mes collégiens mais je ne peux m’empêcher de me projeter. Et difficile de faire autrement quand les premières échéances de ma future vie me sautent déjà à la jugulaire. Première convocation : début juin, à l’université.

En tant que futur Professeur des Écoles Stagiaire (PES), je dois choisir mon prochain établissement. Enfin, choisir n’est pas le bon mot. Espérer. Je dois espérer mon prochain établissement. Petite explication : il y a un peu plus de 70 candidats admis (plus une liste complémentaire) et chacun a ses propres souhaits. Le classement du concours servira d’arbitre. À cela s’ajoutent les priorités légales : redoublants, situations de handicap, etc. Je suis classé 7e.

Je reçois la liste des établissements et je dois maintenant les classer selon mes critères prioritaires.

  1. La géographie. J’imagine l’année à venir suffisamment éprouvante pour ne pas l’alourdir avec des trajets chronophages et énergivores.
  2. Le cycle. Je me projette naturellement plus facilement avec des élèves de cycle 2 ou 3. C’est là où je pense être le plus à l’aise.
  3. Le public. Depuis mes débuts dans l’Éducation nationale, je me sens particulièrement utile auprès d’élèves rencontrant des difficultés scolaires, sociales ou des besoins spécifiques. C’est auprès de ce public que je me sens à ma place.

En étudiant de plus près la liste, il n’y a qu’un établissement scolaire à moins de 15 kilomètres de chez moi. Une maternelle.

Évidemment.

Il faut comprendre que mes rapports avec les tout-petits se résument généralement à apercevoir une paire de petits yeux dépassant de jambes parentales avant une fuite immédiate. Si je ne les fais pas pleurer, ils font tout pour m’éviter.

À part mes propres enfants — qui, eux, n’avaient objectivement pas le choix — je n’ai jamais vraiment été à l’aise avec les petits. Et ils me le rendaient très bien.


 

Ce sera donc mon premier choix.

S’ensuivent des établissements REP et REP+ situés dans les deux « grandes » villes proches de mon village.

Puis tous les autres que je n’espère vraiment pas ! Mais bon… je suis classé 7e.

Le jour J. J’ai parfaitement préparé mon itinéraire. Le rendez-vous étant fixé à 8h30 à l’université de mon académie, vivant dans un village à 30 minutes de route et étant allergique aux embouteillages, j’allume Waze, vérifie les horaires des trams, cale mon réveil, décide de me coucher tôt… et subis une insomnie jusque 4h du matin.

Arrivé à l’heure sur place, je ne mets pas longtemps à trouver l’amphithéâtre. Il suffit de suivre les stands de mutuelles, d’assureurs, de syndicats, d’éditeurs scolaires, de masseurs (?)… Il ne manquait plus qu’un stand « prévention burn-out » sponsorisé par une marque de café.

Je m’installe sur ce qui sert de chaise — une planche de bois légèrement incurvée censée évoquer le confort —, je sors ma liste et déplie la petite tablette devant moi.

Ça y est. Je suis littéralement bloqué. Impossible de fuir.

Le directeur des études arrive sur l’estrade et se présente. Il explicite l’organisation de l’année à venir et cela confirme immédiatement mon intuition : ce qui m’attend ressemble davantage à un marathon qu’à une formation. Régime alimentaire sain, sommeil, vie sociale réduite, existence monacale… voilà les perspectives.

En tant que PES, je serai à 50 % en responsabilité — entendez : devant élèves — et à 50% en formation — entendez : devant d’autres adultes qui vont nous expliquer comment être devant élèves.

Ces 50 % seront partagés avec un ou une collègue PES. Lorsque j’irai à l’université, je prendrai le bus de 6h51 en bas de chez moi. Et selon mon établissement d’affectation, certaines semaines pourraient rapidement ressembler à une étude scientifique sur l’épuisement humain.

Autour de moi, nous sommes entre 80 et 100 candidats. Chacun possède sa liste annotée, surlignée, stabilotée, pliée dans tous les sens. Certains ont sorti leur ordinateur portable — je ne comprends toujours pas pourquoi à ce jour.

Et là, ça commence.

Je suis 7e au classement. L’école que je vise est choisie par une femme d’une trentaine d’années. Il reste donc une place pour compléter le poste.

Les noms s’enchaînent. Finalement, je suis appelé à la 23e position.


 

Pourquoi ? Aucune idée.

À ce moment-là, l’ambiance dans l’amphi ressemble à un mélange entre Parcoursup, Hunger Games et une AG de copropriété.

Je prends la deuxième place disponible et ressens immédiatement un immense soulagement : l’école se situe à treize minutes de voiture de chez moi.

Après quelques tours supplémentaires, une main se lève derrière moi.

« Oui ? », interrompt le directeur des études.

« Excusez-moi mais… vous ne m’avez pas appelée. »

« C’est peu probable…» répond-il avec ce regard fatigué propre aux gens persuadés d’avoir forcément raison. 

« Je sais que je suis mieux classée que ma copine juste là… 

et vous l’avez appelée avant moi. »

Silence.

« Quel est votre nom ? »

Ǫuelques secondes de vérification.

« Ah oui… en effet. On aurait dû vous appeler bien avant. »

Résultat : il faut annuler les choix jusque deux personnes avant moi. Le stress monte immédiatement.

Et si, avec ma chance légendaire, cette dame choisissait MON école ? Et si finalement une des personnes juste avant moi décidait soudainement de changer d’avis et de me voler MON école ? Tout ça parce que Monsieur le Directeur des Études avait sauté une ligne ?!

À cet instant précis, tout mon corps se transforme en calculateur de probabilités catastrophiques.

J’ai deux enfants. Je suis quelqu’un de raisonnable. Je ne ferai pas de bêtises. Sauf provocation manifeste.

Je conserve finalement mon poste et ce, en toute légalité. Je tiens à le préciser.

Avant de sortir de l’amphithéâtre, j’attends ma future binôme afin de faire sa connaissance. C’est d’ailleurs à ce moment-là que j’ai commencé à comprendre que j’avais officiellement changé de statut : les gens m’appelaient « collègue ».

Et justement, une collègue m’interpelle.


 

Elle souhaite échanger son poste avec moi.

«Vois-tu, j’habite pas très loin… et j’ai deux enfants lycéens qui me demandent beaucoup de temps… »

« Ça aurait été avec plaisir mais vois-tu… j’habite pas très loin et j’ai deux enfants aussi, en fait. »

« Oui mais tu sais que c’est une maternelle ? »

Vous savez que c’était justement le point qui me faisait le plus douter. Mais la façon dont elle m’a dit ça, je l’ai immédiatement traduit par :

« Pfff… toi ? Le grand barbu avec des petits ? Absolument pas crédible. »

Du coup, avec toute la mauvaise foi que peut produire un ego légèrement froissé, je lui réponds :

« Figure-toi que c’est exactement ce que je voulais !On dirait presque que ce poste a été créé pour moi! Je suis super chanceux !Et toi, ça va pas être trop compliqué avec tes CM2 ? »

Rire jaune. Départ. Bon vent.

✒ Les autrices et les auteurs

Pierre Pan

Pierre Pan

Prof administrativement neuf

Plus d'articles

D’AUTRES SUJETS QUI POURRAIENT VOUS PLAIRE

Le monde dans ma classe

JOURNAL D’UN PROF ADMINISTRATIVEMENT NEUF - ÉPISODE 4

Pierre Pan enseignant administrativement neuf

Résumé de l’épisode précédentUn cadre.Une toile de fond. Une paire de ciseaux. « Le métier d’enseignant est un des plus beaux métiers du monde. »Phrase…

Lire la suite
Le monde dans ma classe

Journal d’un prof administrativement neuf - Épisode 5

Pierre Pan enseignant administrativement neuf

Résumé de l’épisode précédent :Des exposés.Un peu de confiance.Beaucoup de réussite. Mon année de contractuel en SEGPA m’a appris énormément.…

Lire la suite