Journal d’un prof administrativement neuf - Épisode 5
Résumé de l’épisode précédent :
Des exposés.
Un peu de confiance.
Beaucoup de réussite.
Mon année de contractuel en SEGPA m’a appris énormément. Sur le métier, évidemment.
Sur la posture d’enseignant, bien entendu. Sur moi… accessoirement.
Cela faisait plusieurs années que je tentais le concours de recrutement de professeur des écoles (CRPE) via le troisième concours. Candidat libre, comme on dit. Libre surtout de douter seul face à ses fiches.
La première fois, c’était après ma rupture conventionnelle. Quelques mois à la maison pour m’occuper du quotidien et préparer le concours avec le Centre national d’enseignement à distance (CNED). En octobre, je tournais déjà en rond. En novembre, je devenais accompagnant des élèves en situation de handicap (AESH) en collège. Trois ans.
Trois années pendant lesquelles j’ai découvert une réalité que les sigles ne suffisent pas à contenir.
Troubles, adaptations, besoins spécifiques.
Mais aussi une immersion totale dans le système :
La classe.
La salle des profs. La vie scolaire.
Le CDI.
Les permanences. Les colles.
Les réunions. Les hiérarchies. Les politiques.
Les conseils d’administration.
Et, cerise sur le gâteau institutionnel : les ESS (Équipes de suivi de scolarisation).
Parents, éducateurs, professionnels de santé, enseignants référents… Sur le papier, une armée autour de l’enfant.
Dans la réalité… disons une équipe courageuse, souvent à flux tendu.
On ne reviendra pas — ou juste un peu — sur les délais pour un orthophoniste (six à neuf mois, quand tout va bien), sur les places en établissements spécialisés qui disparaissent plus vite que les solutions, sur les psyscolaires qui couvrent des secteurs dignes d’une carte IGN, sur les infirmières présentes un jour par semaine, sur des assistants d’éducation (AED) parfois à peine plus âgés que les élèves…
Mais rassurez-vous : les moyens sont là. Ǫuelque part. Probablement.
Bref.
Étrangement, tout cela ne m’a pas découragé. Au contraire.
Je voulais être là. Au cœur du problème.
Participer, à mon échelle, à quelque chose qui a du sens.
Ambition. Ou candeur.
Les deux, sans doute.
Je décide de m’y remettre sérieusement : le CRPE, une dernière fois. Si je le rate, je passe à autre chose.
Les collègues m’encouragent.
Ma famille suit, malgré le rythme et les sacrifices. Et moi, je travaille.
Beaucoup. Pour ma classe.
Comprenez qu’à mes débuts, une heure de cours me demandait deux à trois heures de préparation.
Parfois plus.
Surtout quand le doute s’invitait :
Est-ce que c’est clair ? Est-ce que c’est adapté ? Est-ce que ça va tenir ?
Et quand une séance ne me convient pas… tout le reste tremble avec. C’est un château de cartes.
Magnifique. Instable.
Me préparer pour les écrits ? Pas de souci.
Je commençais à les connaître. À les apprivoiser. À anticiper mes notes avec une précision presque inquiétante. L’avantage de s’être planté plusieurs fois.
Et surtout, ces trois années en tant qu’AESH m’avaient appris quelque chose de fondamental : ce qu’on attend vraiment.
Pas seulement les réponses. La manière de répondre. Le chemin. La posture. Sans m’en rendre compte, j’apprenais le métier… en silence.
Les oraux, en revanche… Une autre histoire.
Ils me terrifiaient au point que je redoutais presque d’être admissible. Oui, vraiment.
La peur de l’échec est classique.
La peur de réussir… c’est plus original.
Se retrouver face à un jury. Être jugé. Observé. Décrypté.
Trois inconnus transformés en obstacles.
Posture professionnelle, connaissance du « petit guide pour être un bon fonctionnaire », laïcité, égalité filles/garçons, jargon… il fallait que je me penche sur tout ça !
Les semaines défilent. Les périodes se succèdent. Les conseils de classe, les rendez-vous « parents », les suivis de stage, les orientations, les ESS… il faut que je me penche sur mes oraux !
Les évaluations, les corrections, un cours qui se rajoute, un autre qui se décale, deux heures d’aide aux devoirs par-ci, trois heures de « groupe de travail » par-là, une réunion d’équipe entre midi et deux… Allez ce soir, je mets mon nez sur l’épreuve de CSE (Connaissance du Système Éducatif) !
Mon livre attend toujours que je le parcours
Le jour J.
Salle austère. Jury en place. Moi aussi, visiblement.
Et là… quelque chose a changé. Ce n’était plus de la peur.
Juste du trac.
J’ai déroulé.
Un peu de bafouillage au départ, histoire de rester humble. Puis ça a pris.
Je savais de quoi je parlais. J’assumais mes choix.
Sans m’en rendre compte, j’avais adopté cette fameuse posture attendue.
Je n’étais plus en train de subir une épreuve. J’étais en train d’échanger.
Et, fait troublant :
J’y ai pris du plaisir.
Quand mon expérience en tant qu’AESH m’a réappris à être élève, celle de contractuel m’a appris à être enseignant. Ça devrait nous faire réfléchir à la portée de l’expérience sur l’apprentissage auprès de certaines et de certains… Tout le monde n’est pas fait pour la théorie pure et simple.
Mention spéciale pour l’oral optionnel d’anglais. Deux personnes face à moi :
une prof d’anglais (logique), une prof d’EPS (surprise).
Visages bienveillants. Regards rassurants. Presque suspect.
Présentation personnelle : OK.
Séquence : cohérente. Sans révolution pédagogique, mais solide.
Avant même la première question, la prof d’EPS s’excuse pour son accent. Dans ma tête :
Si même le jury doute, on a peut-être une chance.
Première question. Compréhensible. Deuxième question…
Je comprends les mots. Pas le sens.
Tentative de réponse. Abandon.
« Sorry, I don’t understand, can you repeat, please ? » Même question.
Même incompréhension.
Elle se tourne vers sa collègue :
« Can you help me? »
Silence.
Le temps s’étire comme un caoutchouc prêt à céder.
La tension monte. J’attends le fouet qui claque, retour de l’élastique à défaut de bâton. Deux hypothèses émergent :
- Mon niveau d’anglais est catastrophique.
- La moitié du jury improvise.
« No, I can’t, sorry. »
Un mois plus tard, les résultats tombent. Admis. Comme ça. Sans prévenir.
Moi qui redoutais d’être admissible… me voilà reçu.
Et là, une pensée m’a traversé l’esprit. Une de celles qu’on n’assume qu’à moitié.
Un jour, peut-être, je serai de l’autre côté de la table.
À poser des questions. À observer. À hocher la tête d’un air entendu. À dire « interesting » quand je n’aurai pas compris la réponse.
À demander à ma collègue :
« Can you help me ? »
Et à espérer très fort qu’elle me réponde :
« No, I can’t, sorry. »