JOURNAL D’UN PROF ADMINISTRATIVEMENT NEUF - ÉPISODE 4
Résumé de l’épisode précédent
Un cadre.
Une toile de fond. Une paire de ciseaux.
« Le métier d’enseignant est un des plus beaux métiers du monde. »
Phrase officielle. Slogan institutionnel. Probablement gravée quelque part sur une plaque en laiton à l’entrée d’un rectorat.
Je ne voudrais surtout pas que vous pensiez le contraire. Oui, ce métier est difficile, exigeant, parfois épuisant, souvent abandonné (on a déjà évoqué le sujet), mais quelle chance de l’exercer quand les réussites sont au rendez-vous.
Comme avec beaucoup de bonnes choses, on n’en perçoit pas immédiatement les bénéfices. On avance tête dans le guidon, pieds vissés sur les pédales, concentré sur la prochaine côte. On serre les dents à chaque difficulté, on doute, on encaisse. Et puis, parfois — rarement, mais suffisamment — on lève la tête. On regarde derrière soi. Et là, on comprend.
Le chemin parcouru. Les paliers passés les uns après les autres. Tout cela a un goût de victoire.
Les réussites à l’école prennent mille formes. Elles ne prennent pas toujours celle de note, rarement celle de diplôme, et encore moins celle de médaille. Chacune d’elles enclenche la suivante. Elles construisent un lien, un contexte favorable, un rapport apaisé à l’erreur, à l’autre, à soi. Elles permettent à l’enfant — car oui, on parle encore d’enfants, même au collège — de se reconnaître comme élève et comme individu au sein d’un collectif. Surtout quand il s’agit d’élèves en échec, à besoins particuliers ou décrocheurs.
En cours de Géographie avec mes 6e, je propose un exposé de cinq minutes sur une métropole, au choix parmi une liste. Exercice ambitieux, je le sais. J’anticipe donc : trame fournie, consignes détaillées, deux semaines de préparation, liberté totale du support. Le luxe pédagogique.
Sept groupes se forment. Six binômes et un trio.
Un seul ne rend rien.
Statistiquement, on pourrait considérer cela comme une victoire.
« Pas le temps à la maison... » Pas le temps POUR ÇA à la maison, plutôt... « On a oublié...»
« enfin, c’est écrit sur Pronote et j’ai même rajouté le créneau de passage sur votre emploi du temps. Vos parents l’ont vu ? » question rhétorique...
Les groupes défilent. Certains lisent laborieusement de longs textes manuscrits. D’autres découvrent leurs feuilles imprimées en même temps que nous. Un groupe lit son diaporama. Oui, lit.
Mais ils se lancent. Ils osent. Ils ont peur. Et au fil des passages, voyant que la bienveillance est bien en place, la peur se dissipe. L’exposé devient un objectif. Presque une récompense.
Serais-je en train d’assister à l’apparition spontanée... d’élèves ?
Le dernier groupe passe. Deux jeunes filles sérieuses, très discrètes, très fusionnelles, très timides. Je crois comprendre leur stratégie : passer en dernier pour se faire oublier. Mauvais calcul de ma part.
Le duo se met en place devant le tableau. L’une aimante quelques affiches « maison » sur le tableau blanc, tandis que la seconde branche sa clé USB dans laquelle se trouve le diaporama. Et un autre fichier.
« M’sieur, c’est possible de voir une vidéo après notre exposé ? » «Une vidéo ? une vidéo de quoi ? »
« C’est une surprise ! » (sourire en coin... vous savez, ce sourire qui veut dire « t’inquiète, je gère ! »)
Je ne peux pas laisser deux élèves diffuser une vidéo surprise sans l’avoir consultée avant... Et si c’était inadapté ? Hors sujet ? Un clip de rap US près d’une piscine ?
« Les filles, j’ai besoin de savoir ce que vous voulez nous montrer pour vous autoriser... » « On vous promet qu’il n’y a rien de choquant ! En plus, c’est nous qui l’avons faite... »
Ça ne me rassure pas le moins du monde... Je vais bien évidemment refuser.
« C’est OK je vous fais confiance ! » Quoi ! mais on est combien dans mon cerveau ?
Leur exposé traite de Beijing. Les recherches sont très sérieuses. Les informations collectées sont triées, classées et présentées chacune sur leur propre petite affiche que l’on découvre au fil de leurs propos. Le diaporama est en fait un outil de plan leur permettant de suivre plus facilement où elles en sont. Pas un bruit dans la salle. Uniquement treize paires d’yeux fixant tantôt les affiches, tantôt les oratrices. À la fin de leur exposé : « M’sieur, on peut mettre notre vidéo ? ».
La vidéo démarre. Un adolescent d’origine chinoise apparaît à l’écran. Il parle en mandarin, puis se traduit. Une voix hors champ pose les questions. Celle de l’une de mes élèves.
Je comprends. Elles ont réalisé une interview.
Les réactions fusent. Les questions aussi. Les élèves écoutent. Vraiment. Attentivement.
Ce jour-là, j’ai compris une chose essentielle : l’enseignant le plus passionnant pour les élèves, ce sont souvent... les élèves eux-mêmes.
L’exposé dure quinze minutes au lieu des cinq prévues. L’aisance orale est fragile. Il y a des fautes d’orthographe. Et alors ?
La réussite n’est pas là.
Elle est juste là, devant le tableau, face aux autres. Dans l’implication sincère.
Dans la transmission.
Dans la reconnaissance du groupe.
Une réussite scolaire, sociale, humaine.
À partir de ce moment, ces deux élèves ont changé de place dans la classe. Et la classe a changé autour d’elles. La timidité a reculé. Les interactions ont évolué. Elles sont devenues moteurs. Pas par autorité, mais par légitimité.
J’ai été félicité par mes collègues. Je prends, merci, puis j’ai compris que je m’appropriais un peu leur réussite. Et finalement, tant mieux. Car une réussite à l’école ne concerne jamais uniquement un élève. Elle irradie. Elle touche la classe, l’équipe, la famille. Elle redonne du sens à ceux qui doutent. La réussite postillonne sur toutes celles et ceux qui se retrouvent autour et je vous conseille de ne pas protéger votre visage quand elle éclabousse.
Enseigner est un métier difficile, techniquement, physiquement, mentalement. Je l’ai déjà comparé à la parentalité, je persiste. Quand un enfant est petit, qu’il ne s’exprime que par ses pleurs, l’épuisement parental est quotidien. Et puis un sourire suffit à tout relancer.
À l’école, ces réussites-là jouent exactement le même rôle.
Pour la petite histoire, j’ai appris plus tard que l’une de ces élèves, arrivée en 3e, est devenue représentante des délégués et assistait aux conseils d’administration de l’établissement. Les autres, ses pairs, celles et ceux qui lui faisaient tellement peur à ses débuts au collège, lui ont fait confiance, lui ont donné les moyens de s’épanouir et d’avoir une véritable place, en tant qu’enfant, élève et future adulte ; elle avait enfin pu s’émanciper d’une certaine manière de l’image qu’elle avait d’elle-même. Si ça, ce n’est pas une réussite...