La parole aux enseignants

Journal d’un prof administrativement neuf - Épisode 2

✒ Pierre Pan, enseignant administrativement neuf

Résumé de l’épisode précédent : 

Un tuilage express.
Du street art en musique. Et des avions en papier. 

Épisode 2 – Des principes, des points rouges et un instinct de survie 

Il existe beaucoup d’œuvres cinématographiques autour de l’École.
En France, elles donnent souvent l’impression que l’école n’a longtemps été qu’un terrain de jeu comique. 

Par curiosité — et sans doute pour me rassurer — j’ai fait quelques recherches rapides. Verdict : à part quelques documentaires, la grande majorité des films français mettant en scène l’école sont des comédies, jusqu’aux années 2010. On y tourne en dérision le statut d’élève comme celui d’enseignant.

Des films que j’ai aimés enfant, d’ailleurs.

Mais en repensant à Michelle Pfeiffer dans Esprits rebelles, à Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus ou Will Hunting, j’ai pris conscience d’un décalage culturel. Aux États-Unis, l’école est un lieu de destins, de fractures sociales, de luttes intimes. Chez nous, le prof est souvent le dindon d’une farce. Parfois légère. Souvent lourde. 

Les élèves y sont présentés comme cancres mais suffisamment malins pour mettre le système sens dessus dessous, sous le regard amusé d’un public composé de parents, d’enfants... et parfois même de profs. Rire de l’école est devenu une habitude. 

On dit souvent que la France a quinze ans de retard sur les États-Unis.
Avions-nous aussi quinze ans de retard sur la prise de conscience des problèmes sociétaux ?
Sur l’orientation, le handicap, la violence physique et psychologique, le harcèlement, l’isolement, les rêves gâchés ou imposés ? 

La génération dont je fais partie — aujourd’hui parent d’élèves — a grandi avec cette image d’un prof qu’il est drôle de malmener. Le métier a été lentement discrédité par la farce, puis fragilisé par un discours politique accusateur : l’enseignant comme problème, l’école publique comme modèle dépassé, les moyens comme dépense excessive. 

C’est oublier une chose essentielle : l’école publique, c’est l’égalité des chances. Sans elle, la réussite dépendra moins du mérite que de l’origine sociale. 

Si je me permets cette longue introduction, c’est pour aborder un sujet délicat : la relation prof-élèves, prof-parents, et la gestion d’un groupe de classe.
Rien que d’écrire que c’est délicat me fait mal. 

Je compare souvent mes débuts en tant que prof à mes débuts en tant que parent.
Moi prof, je serai toujours à l’écoute. Toujours bienveillant. La discussion résout tout, ou presque. Ce sont des enfants. Certains ont déjà commencé leur vie sur un chemin bien cabossé. 

Les punitions ? Très peu pour moi.
Les heures de colle ? Une facilité.
Envoyer un élève chez le directeur ? J’essaierai tout avant.
D’autant que, comme les adolescents, je déteste l’injustice. 

Heureusement, l’équipe SEGPA est exceptionnelle. Le directeur est impliqué, disponible, attentif à chaque élève, présent pour les familles, les enseignants, les éducateurs. Il suit les stages, les orientations, les projets, les partenariats.
Mes collègues sont impressionnantes. Elles posent un cadre sans forcer. Les élèves savent exactement où ils mettent les pieds. 

À la prérentrée, l’équipe a mis en place un système commun de sanctions et de récompenses : points verts, points rouges, bilan hebdomadaire, récompenses ou sanctions selon un barème précis. Sur le papier, c’est cohérent. 

Les premiers à m’en parler ? Mes 4e

— Eh m'sieur ! J'ai combien de points ? 

— Comment ça ?

— Pour le comportement.

— Je ne vois pas de quoi tu parles. 

— Regardez derrière vous. 

Je me retourne. Une feuille. Des noms. Des points verts et rouges. Écrits aux quatre couleurs.
Génial. Pas au courant. 

Je viens donc de passer vingt-cinq minutes à expliquer un fonctionnement... déjà obsolète. 

— Ah super... tu m’expliques ?

— C’est simple. Un truc bien, point vert. Une connerie…

— Ton langage !

— ... une bêtise, point rouge. Et à la fin de la semaine, récompense ou sanction. 

Donc si je résume : je dois valider un système que je ne maîtrise pas, pour des faits dont je n’ai parfois rien vu, consignés sur une feuille publique.
Je sens une légère brise de discrédit passer derrière ma nuque. Là où mon égo a déjà disparu.

— Comme je ne maîtrise pas encore le système, je te répondrai demain.
(Coup d’œil à la montre : encore quinze minutes avant la sonnerie. Encore quinze minutes.) 

— Monsieur, quand même, il a dit un gros mot. C’est dans les règles.

Regard perçant. Test grandeur nature. Comment un élève de 13 ans peut-il avoir plus d’aplomb que moi ? 

— Tu as raison. (non.)

— Donc point rouge ? (non !)

— M’sieur, ça se fait pas, je vous expliquais le système.

— (Le groupe) Ouais m’sieur, ça se fait pas ! 

Et c’est précisément à ce moment-là que j’ai compris la portée du conseil que je n’avais pas voulu suivre :
« Si tu veux être cool plus tard, sois strict au début. Pose le cadre. Et n’en sors pas. » 

On a tous des principes.
Jusqu’au moment où notre instinct de survie les élimine.

— STOOOOOOOP !
Prenez une feuille et écrivez les règles de vie de la classe.
Et le premier qui a quelque chose à dire...
(la colle, c’est un peu fort. Le directeur a certainement mieux à faire. Et si c’est tout le groupe qui s’y met, comment j’assume ?)
... aura un point rouge. 

✒ Les autrices et les auteurs

Pierre Pan

Pierre Pan

Prof administrativement neuf

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