Journal d’un prof presque neuf
Épisode 0 – L’art plastique du jeudi, 16h–17h
Le vendredi 8 novembre 2024, un ancien président de la République – incarnation officielle de l’État, de ses valeurs et de ses ors – tient un meeting intitulé avec une audace tranquille : « L’avenir de la France ». Les caméras sont là, le public aussi, hilare. Les valeurs de la République — Liberté, Égalité, Fraternité — sont évoquées, tordues, piétinées, parfois applaudies, souvent caricaturées.
Ces mêmes valeurs que, quelques mois plus tôt, j’ai dû promettre d’incarner sans trembler devant un jury de concours. Visage sérieux, posture droite, voix posée : le futur fonctionnaire garant des principes républicains.
Spoiler : dans la vie, la vraie, les choses se passent rarement comme dans un amphi feutré.
Rassurez-vous (ou pas) : ce billet n’est pas un pamphlet politique. Il s’agit simplement du récit du quotidien d’un jeune professeur débutant. Enfin… jeune. Disons administrativement neuf. Le reste a déjà bien vécu.
Novembre 2023. Trois ans déjà que je sévis comme AESH dans un collège de 750 élèves. Trois ans à connaître tous les couloirs par cœur, les crises aussi, et à appeler les élèves par leur prénom. Et puis, on me propose un CDI. Oui, un vrai, stable, sécurisant. Je signe. Applaudissements enregistrés.
C’est les vacances de la Toussaint, quelle idée saugrenue d’ouvrir ma boîte mail académique. Je m’apprête mentalement à tout supprimer — syndicats, circulaires, invitations à des réunions dont je ne savais pas qu’elles existaient — quand surgit le mail.
Une réponse à une candidature spontanée. Un poste de contractuel.
En SEGPA. Dans mon collège.
Impossible, je n’ai pas le profil, pas les diplômes requis. Pas le pedigree. L’Éducation nationale est une machine sérieuse, exigeante, rigoureuse. Elle ne confie pas des classes au premier venu.
« Monsieur, seriez-vous disponible pour un entretien téléphonique… »
Pardon ?
(frottement d’yeux)
(relecture)
(petit café)
« …lundi 6 novembre… prise de poste possible le jeudi 9 novembre… »
Dans trois jours. Puis six.
Bien sûr que je suis disponible.
Bien sûr que j’accepte, que je démissionne de mon CDI.
Deux enfants à charge ?
Même pas peur.
Une trouille bleue ?
Absolument.
Veille de rentrée. Briefing express.
Le directeur de la SEGPA est efficace, méthodique, rassurant. Enfin, presque.
• Je complète le mi-temps d’une collègue — check
• Je travaille les jeudis et vendredis — check
• Je peux compléter avec des heures de « devoirs faits » et de « groupes de niveaux (mais faut pas le dire) » — check
• Mission principale : les occuper — … euh, check ?
Disciplines par niveau, accrochez-vous :
• 6e : Histoire-Géo et sciences
• 5e : Étude de la langue et arts plastiques
• 4e : Sciences
• 3e : Arts plastiques
Arts plastiques.
3e SEGPA.
Jeudi.
16h–17h.
Seule fois dans la semaine où ils finissent à 17h.
Je souris. Intérieurement, je pleure.
Premiers pas devant les élèves
Les 6e sont encore des enfants. Ils veulent bien faire, cherchent leurs repères. C’est une entrée en douceur, on apprend à se connaître, je temporise et découvre comment préparer vraiment un cours.
ITEP, ULIS, décrocheur potentiel : ça va le faire. Je m’auto-persuade.
Les 5e, c’est plus sportif. Une classe fragmentée, des tensions, peu de collectif. Des parcours lourds, des identités en construction, et beaucoup — beaucoup — de poils dans les mains. Ils ne sont plus vraiment enfants, ni encore tout à fait ados.
Les 4e, eux, sont clairement adolescents, sans ambiguïté. Sympas, bruyants, convaincus que l’humour suffit à faire passer le temps. Problème : soit ils ne savent pas encore en faire, soit ils ont arrêté trop tôt. Ils savent où ils vont. Et surtout ce qu’ils ne veulent plus : l’école.
Pour les accrocher en sciences, il faut parfois… des idées très créatives. Ou des menottes pédagogiques.
Les 3e. Enfin.
Quatorze élèves. Deux filles.Il faut du caractère pour exister dans cette meute. Elles en ont.
Jeudi, 16h. Deux élèves entrent.
— « C’est vous le nouveau prof ? »
— « Oui. Bonjour. »
— « Est-ce que mon copain peut venir avec nous ? »
— « Si tu poses la question, c’est que tu connais déjà la réponse. »
Sourire malicieux. Le copain sort. Un malin.
— « Où est le reste de la classe ? »
— « En stage. »
Ah. Personne ne m’avait prévenu.
— « Et toi ? »
— « J’ai pas trouvé. »
Sourire. Encore. Il est seul. Dernière heure de la semaine. Face à un prof qu’il ne connaît pas. Il veut être n’importe où ailleurs. Et ce sera pareil pour les treize autres, la semaine suivante.
— « Qu’est-ce qu’on va faire avec vous, monsieur ? »
— « Qu’est-ce qu’il y a sur ton emploi du temps ? »
— « Arts plastiques. »
Sourire. Satané sourire.