La parole aux enseignants

JOURNAL D’UN PROF ADMINISTRATIVEMENT NEUF - ÉPISODE 3

✒ Pierre Pan, enseignant administrativement neuf

Résumé de l’épisode précédent :

Les élèves me testent.
Je me retrouve ébranlé.
Mes principes décèdent.

 

Poser un cadre est important. Mais que celui-ci soit compréhensible, clair et juste est une autre paire de manches. Il est nécessaire d’être cohérent face à des enfants qui sont en construction et qui ont un talent presque inné pour s’insinuer dans les failles.

Au sortir de cette expérience « points verts / points rouges » (voir épisode précédent), il est temps d’envoyer un message à ma collègue titulaire :

« Coucou, je viens d’apprendre l’existence du système de points verts et rouges et du bilan hebdomadaire. Est-il pertinent (je mets les formes) que ce soit moi qui pointe les bons et les mauvais comportements, sachant que tu es la titulaire et que je manque de visibilité (je ne vais pas me dévaluer non plus en rappelant  mon inexpérience)  sur  les élèves  ? »

Réponse :

« Coucou, ah oui ! Bof, pour tout te dire, je ne suis pas fan de ce système. Je l’ai mis en place pour les collègues mais je ne le suis pas vraiment... Donc comme tu veux… Bon courage pour la suite ! »

Ah. OK.

Recherches Internet : « gestion de comportement classe » ; « matériel gestion de classe SEGPA » ; « gestion de classe et bienveillance ».

Suggestions : « Arbre du comportement » : Euh... devant les 6e, ça pourrait passer, devant les 4e et les 3e... je le sens pas trop... ; « le yoga pour les élèves » : pas de place dans la classe, pas de tapis et puis JE NE SUIS PAS YOGI ! ; « cartes personnelles du comportement » : préparer plus de 60 cartes, gérer les cartes pour ne pas les égarer, ne pas vexer les collègues. Next.

Va pour la méthode à l’ancienne : « Tu contreviens à une règle de la classe, j’écris ton nom sur le tableau. Si tu continues, je mets une croix. Une croix = un point rouge (le fameux...), deux croix = une observation (merci l’ENT), trois croix = une heure de colle. Est-ce bien compris, tout le monde ? »

«Oui. Mais si on est sages ? »

Oh purée ! J’ai déjà oublié que les élèves pouvaient être sages ?

« Ne t’inquiète pas, j’y viens (improvisation totale). Les élèves qui feront de bonnes actions, comme aider un(e) camarade dans le travail, en soutenir un ou une qui aurait des difficultés en dehors de la classe, ou aider dans l’organisation de la classe, auront leur point vert comme c’est prévu. » OUF !

« Ils seront notés sur le tableau ? »

Petit con, question pertinente.

« Bien sûr ! Les noms seront notés en vert ou en rouge selon l’action »

Idée de génie ! euh... attendez une seconde... 15 x 2 = 30

Potentiellement, je pourrais me retrouver avec un tableau rempli de prénoms et plus de place pour les apprentissages ! Trouver une solution ! Vite ! C’est moins compliqué quand on est de l’autre côté. Différent, pas évident, parfois dur, mais moins compliqué...

« Vous avez des suggestions ? »

Question tremblante. Vont-ils s’apercevoir de mon état d’inconfort ? Vont-ils tous me sauter à la gorge telle une meute de loups affamés qui fond sur sa proie ?

« M’sieur. On pourrait peut-être écrire chacun une idée que vous lisez devant tout le monde et on vote ? »

PRENDS MA PLACE !!
Le fonctionnement mis en place, tout roule. Enfin, quand je dis tout roule... L’autre pan de la gestion du comportement, c’est de prendre en compte les particularités individuelles.

Il faut bien prendre en considération qu’une classe SEGPA est un dispositif de classe à effectif réduit afin de permettre à des élèves en difficulté scolaire de raccrocher les wagons. L’objectif étant de limiter les décrochages scolaires auprès d’un public parfois traumatisé ou phobique de l’environnement étudiant et leur permettre d’accéder à un cursus valorisant soit au sein d’une filière professionnelle ou générale pour les plus motivés et les mieux accompagnés ou « armés ».

Au départ, il n’est nullement prévu de pouvoir compter sur une éventuelle aide humaine dans la classe. Les élèves ne sont pas censés être en situation de handicap et les effectifs réduits doivent permettre un suivi autant individuel que collectif. Ça, c’est la théorie. Et comme souvent dans l’Éducation nationale, la réalité est (bien) différente. Dans mes classes, je pouvais compter au moins un élève notifié ITEP (Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique) par niveau, deux ayant suivi une scolarité ULIS en Primaire (Unité Localisée pour l'Inclusion Scolaire), et la grande majorité du reste étant victime de différents troubles ne leur permettant pas une scolarité ordinaire. Des élèves, somme toute, attachants (la nouvelle expression                                « attachiants » leur irait comme un gant) mais dont les comportements sont trop imprévisibles, les besoins très présents et les parents ou responsables trop absents...

Un élève de 6e a inauguré mon carnet d’heures de colle... L’anecdote résume parfaitement la situation parfois insensée dans laquelle certains profs se retrouvent : désarmés, désabusés, seuls.

Un jeudi matin, 8 h 40 - 10 h 20 : Histoire/géo.
Mon groupe de classe est complet, pas d’absent, pas de retard et beaucoup d’énergie. On travaille les premières écritures, sujet passionnant. Lors de l’activité, qui se résume à découper et coller des vignettes représentant les différentes formes d’écriture de l’époque, j’accompagne un binôme dans l’exercice (reformulation, manipulation). Je ne sais pas vous, mais dans ce métier, il m’est arrivé parfois d’avoir comme un pressentiment, comme le sens araignée de Spider-Man, quelque ressenti qui vous fait lever la tête, les yeux vers un point précis. Tiens, que vois-je ? Une paire de ciseaux voler à travers la classe.

UNE PAIRE DE CISEAUX VOLER À TRAVERS LA CLASSE ??!! Stupéfaction. Compréhension (rires en fond). Peur. Colère. Je ramasse l’arme du crime.

« À qui est cette paire de ciseaux ?! »

Pas de réponse, évidemment. Je pense que ma réaction instinctive a ouvert les yeux du groupe sur la gravité du geste.

« À qui est cette p... Ah ?! »

Étiquette avec le nom de l’élève collée sur une des lames. Franchement, avoir l’idée saugrenue de lancer une paire de ciseaux et trouver ça drôle me semble assez (sois agréable) décalé…

Question à 1 million d’euros (musique qui fait peur,  lumière  qui baisse) : Lancer une paire de ciseaux avec son nom dessus est :

a) Un appel à l’aide
b) Une maladresse (ça arrive à tout le monde, voyons)
c) Un trop-plein d’émotion non contrôlé
d) Une bêtise crasse

Quelle que soit la réponse choisie, elle sera incomplète. Peut-être qu’elles sont toutes justes. Cet enfant a besoin d’aide, c’est clair. Les autres, pour être en contact avec lui, également. Et c’est en cela qu’il est, selon moi, essentiel de rendre indissociable : Inclusion et Intégration (dans le sens adaptation).

Que l’élève comprenne que ce qu’il vient de faire est dangereux (même si je me doute fortement qu’il le savait déjà) et en même temps que ses actes peuvent avoir des conséquences sur lui et son avenir. Les adultes sont tous soumis aux mêmes règles communes, les lois. L’inclusion est un concept de bienveillance et de développement vraiment formidable, mais il doit aussi permettre à l’enfant de trouver sa place au sein d’un collectif et par la suite d’une société. L’inclusion sans visée sociale (car c’est bien de cela qu’il s’agit) amènerait l’adulte à minimiser (« c’est pas de sa faute », « il a des besoins particuliers », « fournissons des armures aux autres élèves ») et par effet de boule de neige à créer des différences de traitement que les autres peuvent vivre de façon injuste. Sans moyens (humains, financiers, structurels), l’inclusion pourrait amener à l’exclusion sociale de certains profils. Qui veut prendre une paire de ciseaux dans l’œil ? Qui peut trouver cela supportable ? Qui peut l’excuser ?

Et je terminerai ce billet par une observation toute personnelle, engagée : L’inclusion ne doit pas être l’excuse d’une politique démissionnaire quant à l’avenir de nos enfants. Les structures accompagnantes sont de plus en plus rares, les éducateurs tombent comme des mouches, les places en IME (Instituts Médico-Éducatifs) se comptent sur les doigts d’une main dans certains endroits. Or, ces enfants ont besoin de moyens. L’inclusion sans moyens se transforme très vite en dilemme impossible : punir ou baisser la tête.

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