La parole aux enseignants

JOURNAL D’UN PROF ADMINISTRATIVEMENT NEUF

✒ Pierre Pan, enseignant administrativement neuf

Résumé de l’épisode précédent : Je rêvais d’enseigner. J’ai saisi une opportunité risquée. Je les ai rencontrés. 

Épisode 1 – Le tuilage, le street art et la souris innocente 

Quand on prend la suite d’un(e) collègue, il est d’usage de procéder à ce que l’Éducation nationale appelle un tuilage. Ce mot étrange désigne une chose pourtant simple : le passage de relais. 

Je reprends un mi-temps précédemment assuré par un ZIL. Un enseignant remplaçant, donc. Sa mission ? Assurer la continuité pédagogique lors d’absences courtes ou longues.
Dans mon cas, l’opportunité qui m’est offerte tient à un détail de poids : le collègue ZIL ne souhaite plus poursuivre sa mission. 

C’est un homme éprouvé. Cinquantaine solide. Expérimenté.
Il a même été remplaçant dans la classe de mon fils.
Autant dire que la poutre était déjà bien avancée dans mon œil sans que je ne la voie arriver. 

La veille de ma prise de poste, le directeur SEGPA me propose donc un tuilage avec le collègue sortant. Évidemment, j’accepte. 

Dans ma tête, le programme est clair : des outils de régulation, des astuces de préparation, des conseils institutionnels, un portrait précis des classes, des alertes, des clés, des raccourcis, des « fais surtout pas ça ». 

Je prépare la matinée, mes questions.
Je suis fébrile. Presque excité.
Je vais enfin entrer dans le métier.

Trente-deux minutes plus tard, le tuilage est terminé.

Un café.
Une liste de sites et de blogs.
Un conseil pédagogique solide :
— « En 5e, tu peux reprendre le présent de “être” et “avoir”. » 

Et une phrase d’adieu, à la fois compatissante et prophétique : — « Bonne chance pour l’art plastique avec les 3e. » 

Salutations distinguées.
Soulagement visible sur son visage.
Même son dos, en s’éloignant, semblait se foutre de moi.

Sur le papier, les outils clés en main, c’est formidable.
Dans la réalité, je découvre rapidement que l’enseignement ne consiste pas à réciter des fiches prêtes à l’emploi. 

L’enseignement, c’est de l’adaptation permanente. 

Chaque classe est unique. Chaque journée aussi. La météo, le jour de la semaine, un élève absent, un élève présent, ce qui s’est passé la veille, ce qui les attend demain... tout peut faire basculer une séance.

Préparer une journée, ce n’est pas prévoir une heure. C’est prévoir chaque tranche de 10 à 20 minutes. Avec des activités en plus, en moins, différenciées, modulables, sacrifiables. 

Préparer une heure de cours m’en prend alors deux ou trois.
Et encore, je découvrirai plus tard que je n’avais toujours pas compris l’essentiel. 

Pour les disciplines dites « scolaires » — histoire, grammaire, conjugaison, sciences — les choses me paraissent logique.
Je structure. Je cadre. Je me rassure. 

Mais l’art...
J’aime l’art. La musique. Le dessin. La bande dessinée.
J’admire les artistes, leur capacité à dire le monde autrement, à refléter leur époque, à ancrer la culture. 

Mais enseigner l’art ?
Ça me demande un effort réel. Ce n’est pas naturel chez moi, et je l’assume. 

Or, pour accrocher des 3e SEGPA un jeudi soir entre 16h25 et 17h20, il faut que ça me parle, à moi aussi. 

Je choisis donc le street art. Tags, graffitis, collages, photos. JR, Banksy, Oré, Invader. 

Double effet Kiss Cool : une thématique artistique, contemporaine, porteuse de sens, et suffisamment proche de leur univers pour créer un pont. 

À ce moment-là, je ne sais pas ce qu’est un cahier journal. Je ne sais même pas que ça existe. 

Première séance : découverte du street art et des artistes majeurs. Présentation du projet.
Objectif : écrire son prénom à l’aide de lettres stylisées, carrées ou arrondies en capitales d’imprimerie. 

Jeudi. 16h25. 

Ils entrent en classe. Immédiatement, je perçois la différence avec les 4e. 

Les garçons ont grandi. Voix graves, postures assurées, parfois un peu trop. 

Les filles, elles, ont leur place. Solide. Indiscutable. Personne ne la leur contestera. Les garçons l’ont compris. Instinct de survie ? Intelligence sociale ? Probablement un peu des deux. 

Je présente le projet. Je projette des œuvres. Je parle de street art. Et là... ça accroche.
Ils sont attentifs. Curieux. Motivés. Première victoire. Discrète. Fragile. Mais réelle. 

Je distribue les feuilles A4.
— « Vous allez vous entraîner à écrire votre prénom avec des lettres stylisées. D’abord, en capitales. » 

— « C’est quoi, en capitales, m’sieur ? » 

— « Ce sont les lettres du clavier d’ordinateur. Regarde sur ceux du fond. » Première erreur. Vous l’avez deviné. 

— « Est-ce que j’ai autorisé toute la classe à se lever ? » — « Non, n’allume pas l’ordinateur. »
— « Laisse le fil de la souris tranquille, il ne t’a rien fait. » 

Note mentale immédiate : Toujours tout expliciter. Et projeter des exemples plutôt que de faire confiance au bon sens collectif. 

Ils se rassoient, en rigolant, de toutes leurs dents. 

— « M’sieur... on peut mettre un fond musical pendant qu’on travaille ? » 

Personnellement, je n’y vois pas d’inconvénient. À condition que le calme perdure et que les paroles restent correctes. Nous sommes jeudi, il est 16h50. Il reste une demi-heure à gérer quinze adolescents de quinze ans. En ARTS PLASTIQUES.

— « Ok. Je vais vous faire passer un papier. Vous notez chacun une chanson. » 

Je vous imagine vous dire, sourire narquois, que c’est ma deuxième erreur. Mais non, vous vous trompez. L’erreur est plus discrète. 

Note pour plus tard : distribuer les feuilles au moment du travail, pas avant. 

✒ Les autrices et les auteurs

Pierre Pan

Pierre Pan

PROF ADMINISTRATIVEMENT NEUF

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