Choc des savoirs : la tectonique des classes
« Voilà, c’est fini.
On a tant ressassé la même théorie,
On a tellement trié,
Chacun de notre côté,
Sans vraiment se concerter … »
Difficile de ne pas avoir en tête cette douce mélodie quand on évoque le « choc des savoirs ». Car pour un choc, cela en a été un, pour les élèves, pour les enseignants, mais aussi pour les parents.
Pensée comme une réponse vigoureuse à la baisse du niveau scolaire, la réforme ambitionnait de remettre les savoirs fondamentaux au cœur de l’école. Mais entre les volontés institutionnelles et les réalités de terrain, elle a souvent ressemblé à une expérimentation menée à marche forcée.
Après le récent rétropédalage de l’Éducation nationale, prenons du recul sur cette réforme. Cet article n’est ni un procès à charge, ni un plaidoyer enthousiaste, mais une analyse lucide sur ses promesses et ses limites.
Une réforme structurée … sur le papier

Lorsque j’ai lu la première fois la présentation officielle de la réforme, j’ai pensé Chouette, enfin, nous voilà à l’écoute des besoins des élèves. Les objectifs étaient simples, clairs et bien ciblés : adapter, accompagner, organiser et faire progresser.
Mais cette architecture repose sur une vision essentiellement organisationnelle de l’apprentissage. Or une question demeure largement en suspens : travailler autrement la répartition des élèves suffit-il à mieux les faire apprendre ?
En effet, qu’en est-il de la continuité pédagogique ? des compétences transversales ? des compétences psychosociales ? des projets classes ? Bref, autant d’éléments peu interrogés dans la conception du dispositif et qui ont poussé les équipes à se débrouiller avec les moyens du bord et à faire à leur sauce.
Mais pas dans sa mise en œuvre

Quelques heures par-ci par là pour pondre une programmation concertée dans des équipes qui ne fonctionnent pas toujours de la même manière et qui veulent respecter leur liberté pédagogique de chacun. Et je ne parle même pas des TZR (Titulaire sur zone de remplacement) qui découvrent et doivent se faire aux exigences des équipes et des directions.
Si l’on en croit le syndicat SNES-FSU, seuls 19 % des établissements auraient appliqué la réforme strictement comme prévu. 19 % c’est peu, cela prouve que le dispositif a été une plaie à mettre en place, même pour des équipes qui ont bricolé, adapté, transformé les emplois du temps pour que tout tienne debout. Et pour quel résultat ? Des emplois du temps qui n’ont ni queue, ni tête, des élèves passant d’un groupe à l’autre en fin de période, aucun temps dédié à la concertation. L’adaptation tant recherchée a ressemblé à un parcours de bobsleigh pour maintenir les élèves à flot … sans couler les équipes pédagogiques.
Et côté élève ?
En lettres, les exigences varient selon les enseignants. Comment l’élève peut-il comprendre, apprendre, saisir clairement ce que l’on attend de lui s’il change toutes les six semaines de professeur ?
Comment mener une lecture suivie quand un élève débarque en cours de période avec des camarades dont il ne connaît pas les habitudes de travail et un professeur qu’il n’a jamais eu ? Tout cela requiert des habitudes, de la confiance, un certain rituel qui permet à l’élève de s’y retrouver.
Cela dit, les groupes à effectifs réduits ont, dans une certaine mesure, été bénéfiques. Quelques élèves ont su s’emparer de la disponibilité du professeur, pour avoir plus d’attention, d’explications et de temps pour intégrer certaines notions difficiles. Pour la majorité toutefois, le résultat fut tout autre : des élèves désemparés, sans habitudes de travail, arrivent toujours en classe supérieure sans savoir ce que l’on attend d’eux.
D’autant que les élèves ne sont pas dupes. Ils ont très vite identifié qui était dans le « groupe des forts » et le « groupe des nuls ». La réforme se voulait inclusive, elle fut perçue comme très stigmatisante par les élèves et leurs parents. On nous demande de travailler les compétences psycho-sociales (CPS) en classe, mais comment faire quand les élèves considèrent qu’on les classe de manière arbitraire ? Comment pouvons-nous ensuite renforcer l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes ?
D’ailleurs, dans le Bulletin officiel, la nation de CPS n’est pas mentionné une seule fois, c’est dire la considération que l’on peut avoir pour le bien-être des élèves …
Et côté enseignant ?
La salle des professeurs n’a jamais autant parlé de difficultés d’organisation qu’avec cette réforme. Fini le temps des goûts personnels et de la liberté pédagogique. En lettres, pour ne parler que d’elles, nous avons besoin de continuité dans les méthodes, dans la formulation des attendus, dans la relation avec l’élève, et le développement de l’appétence pour l’écriture et la lecture. Et pourtant, dans certains établissements les élèves n’ont pas eu de professeur de français attitré, créant une confusion et un déséquilibre dans les pratiques.
Ne parlons même pas des projets que l’on mène en classe. Comment faire quand un quart du groupe change de professeur au bout de 6 semaines ? Comment mener un projet à l’année quand nous n’avons pas les mêmes acteurs pour travailler ? Comment faire des lectures dans le cadre d’un prix littéraire quand certains découvrent un nouvel environnement et de nouveaux camarades (et sont parfois déçus d’en perdre d’autres… )
On peut voir déjà les effets néfastes de ce choc en cinquième : les enfants ne s'intègrent pas vraiment dans un groupe vu qu’ils savent qu’ils vont en changer. À quoi bon faire des efforts si je dois tout revoir avec un autre prof ? semblent-ils penser. Ils n’osent plus faire puisqu’ils ont le sentiment qu’ils devront bientôt défaire et refaire autrement.
Là où cette réforme voulait renouer avec l’exigence, elle l’a plutôt mise six pieds sous terre par manque de réflexion et de cohérence. Réformer, c’est former autrement et en mieux, c’est surtout créer une unicité efficace pour qu’y pousse l’exigence. Le choc des savoirs a plutôt été un bricolage mal ficelé, mal pensé. Tout cela sans parler de l’outillage à mettre en place. Comment assurer le suivi des élèves quand on se les passe de période à période ?
Que retenir de cette expérience ?
Quelle réforme mettre en place pour rehausser le niveau scolaire, aider les plus fragiles et redonner confiance aux élèves et aux parents ? Deux ans après le choc des savoirs, la question reste entière. Certes, l’acquisition des fondamentaux est essentielle, aucun enseignant ne dira le contraire, mais cette acquisition ne tient en rien à un changement dans l’organisation. Elle tient à des mots qui circulent tous les jours dans les salles des professeurs : moyens humains et financiers ; concertation entre collègues ; cohérence des apprentissages.
L’école n’a pas besoin d’un choc, elle a besoin de soutien, pour consolider des fondations qui certes peuvent s’éroder mais dont on ne doit pas douter du bien-fondé.