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Les origines littéraires de la fake news, le faux est une manière de raconter

✒ Article rédigé à partir de textes d'Honoré de Balzac et Gérard de Nerval

Bien avant les fake news, on parlait de canards pour désigner des nouvelles douteuses, spectaculaires, trop belles, ou trop horribles, pour être vraies.

Deux écrivains du XIXe siècle s’y intéressent : Balzac, observateur aigu du monde journalistique, et Nerval, esprit plus libre, plus déroutant, qui ira jusqu’à promener un homard dans Paris. Tous deux décrivent un même phénomène, mais ne le comprennent pas de la même manière.

Que révèle ce décalage ? Et que nous disent-ils, déjà, de notre rapport au faux ?

 

 

Balzac, courte définition du canard par un journaliste véreux

Nous appelons un canard […] un fait qui a l’air d’être vrai, mais qu’on invente pour relever les Faits-Paris quand ils sont pâles. Le canard est une trouvaille de Franklin, qui a inventé le paratonnerre, le canard et la république. Ce journaliste trompa si bien les encyclopédistes par ses canards d’outre-mer que, dans l’Histoire Philosophique des Indes, Raynal a donné deux de ces canards pour des faits authentiques.

Honoré de Balzac, Illusions perdues

 

 

Nerval, archéologie de la fausse nouvelle

Il ne s’agit point ici du canard privé, ni même du canard sauvage, — ceux-là n’intéressent que M. de Buffon, et M. Grimod de La Reynière[1]. Notre siècle en connaît d’autres que l’on ne consomme, que l’on ne dévore que par les yeux ou par les oreilles, et qui n’en sont pas moins l’aliment quotidien d’une foule d’honnêtes gens.

Le canard est né rue de Jérusalem ; il s’élance chaque matin des bureaux de M. Rossignol — et prend sa volée sur la capitale, sous la forme légère d’un carré de papier grisâtre : « Voilà ce qui vient de paraître tout à l’heure… » Entendez-vous ces cris rauques qui fendent l’air et les oreilles ? Reconnaissez-vous ces bipèdes au pas tortueux qui suivent le long des rues la ligne du ruisseau ? Voici l’origine du nom, tâchons d’apprécier la chose.

Le canard est une nouvelle quelquefois vraie, toujours exagérée, souvent fausse. Ce sont les détails d’un horrible assassinat, illustré parfois de gravures sur bois d’un style naïf ; c’est un désastre, un phénomène, une aventure extraordinaire ; on paye cinq centimes et l’on est volé. Heureux encore ceux dont l’esprit plus simple peut conserver l’illusion !

Le canard remonte à la plus haute antiquité, Il est la clef de l’hiéroglyphe, le verbe de ses phrases énigmatiques. Les histoires de tous les peuples ont commencé par les canards.

Le canard est la base des religions.

Les anciens nous en ont légué de sublimes ; nous en transmettrons encore de fort beaux à nos neveux. Hérodote et Pline sont inimitables sur ce point : — l’un a inventé des hommes sans tête, l’autre a vu des hommes à queue. Selon Fourier, l’homme parfait aura une trompe.

[…]

Il fut encore une époque où les journaux n’étaient pas inventés, quoiqu’on eût trouvé déjà la poudre et l’imprimerie. Alors le canard tenait lieu de journaux. La politique avait peu d’intérêt pour les habitants des villages et des campagnes ; l’Hydre de l’anarchie, le Vaisseau de l’État, l’Ouragan populaire, n’étaient pas encore capables d’émouvoir ces attentions ignorantes ; elles se portaient plus agréablement sur des fictions moins académiques. — Le loup-garou, le moine-bourru, la bête du Gévaudan, tels étaient les sujets principaux que la gravure, la légende et la complainte se chargeaient d’immortaliser. Ceci est du Louis XV ; mais déjà le sieur Renaudot avait fondé la Gazette de France, et le sieur Visé le Mercure galant ; — le canard allait avoir un domicile fixe… le journalisme était créé !

Le premier canard répandu par les journaux a été la dent d’or. Un enfant était né avec une dent d’or ; le fait fut constaté, prouvé, étudié par les académies ; on publia des mémoires pour et contre. — Plus tard il fut reconnu que la dent était seulement plaquée ; mais personne ne voulut croire à cette explication.

Il y eut encore l’accouchement phénoménal d’une comtesse de Hollande, mère de cent enfants, qui furent tous baptisés.

La Révolution avait le culte du vrai. Le canard eût été dangereux à cette époque ; on le garda pour des temps meilleurs.

L’Empire en avait beaucoup connu (des canards) le long des temples de Karnac, sur les obélisques et généralement dans les pays étrangers… La grande armée en rapportait quelquefois dans ses foyers, mais en admettait extrêmement peu dans ses lectures.

Il était donné à la Restauration de réinstaller le canard dans la publicité parisienne. — Le premier et le plus beau après 1814 fut la femme à la tête de mort. Cette créature bizarre avait du reste un corps superbe et deux ou trois millions de dot. Les journaux donnaient son adresse, mais elle ne recevait pas. On se tuait à sa porte, on soupirait sous ses fenêtres, on attaquait en vers et en prose sa vertu et ses millions. Plusieurs devinrent sérieusement amoureux et la demandèrent sans dot, pour elle-même. — Un Anglais l’enleva enfin, et fut très-désappointé de trouver, au lieu d’une tête de mort, une figure assez jolie, qui avait spéculé sur une réputation de laideur pour se faire trouver charmante. — O illusion !

Qui ne se souvient encore de l’invalide à la tête de bois ?

Les journaux se multiplièrent… le canard s’agrandit

[…]

Le canard fut souvent un moyen ministériel pour détourner l'attention d’unequestion compromettante ou d'un budget monstrueux.

[…]

Si quelquefois le canard naît dans la province, reconnaissons qu’il ne peut exister qu’à Paris ; c’est de là qu’il part, c’est là qu’il revient sous une forme nouvelle, après avoir fait le tour du monde. Mais ce qui est étrange, c’est que le canard, fruit de l’accouplement du paradoxe et de la fantaisie, finit toujours par se trouver vrai. — Schiller a écrit que Colomb ayant rêvé l’Amérique, Dieu avait fait sortir des eaux cette terre nouvelle, afin que le génie ne fût point convaincu de mensonge ! — Tout génie à part, on peut dire que l’homme n’invente rien qui ne se soit produit ou ne se produise dans un temps donné.

Un journal avait imaginé une petite fille qui portait inscrite autour de ses prunelles cette légende : « Napoléon, empereur. » Trois ans après, l’enfant était visible sur le boulevard : nous l’avons vue.

Gaspard Hauser et le brigand Schubry sont devenus réels à force d’avoir été inventés. — Les poëtes anciens ont cru imaginer le dragon : M. Brongniart en a retrouvé les ossements à Montmartre, et l’appelle Ptérodactyle.

On croyait le dauphin fabuleux, des naturalistes italiens viennent d’en retrouver un squelette entier dans une gorge des Apennins. On a douté de la sirène antique : — peu de gens savent qu’il en existe trois, conservées sous verre, au musée royal de La Haye, sous le no 449, et pêchées par les Hollandais dans les mers de Java.

Vous verrez qu’à force de percer la terre avec des outils-Mulot, l’on découvrira dans son intérieur la planète Nazor, éclairée d’un soleil souterrain, magnifique canard inventé au xvie siècle par Nicolas Klimius, dans son Iter subterraneum.

Après tout, cette planète Nazor existe sans doute, — et doit être tout bonnement l’enfer… Mais Flammèche le sait mieux que nous !

Ceci est un canard suprême ; il n’y a rien au delà.

 

Gérard de Nerval, Histoire véridique du canard

 


[1] L’un est biologiste, l’autre est gastronome ! 

✒ Les autrices et les auteurs

Arthur Habib-Rubinstein

Arthur Habib-Rubinstein

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