La lecture, un pilier de notre société en péril ?
« Le problème n’est peut-être pas que nous lisons moins, mais que l’écrit n’occupe plus la même place dans nos sociétés »
Arthur Habib-Rubinstein — On entend depuis des années que les jeunes ne lisent plus, que le livre disparaît, que les écrans ont pris sa place. Votre rapport prend pourtant le problème à rebours.
Arthur de Grave — Au départ, je me suis dit qu’on nous ressortait une fois de plus la mort de la lecture et du lecteur. J’ai fait une revue de presse depuis les années 1950-1960 : l’inquiétude revient régulièrement, avec un coupable différent à chaque fois, la télévision, la radio, la PlayStation dans les années 1990. « Les jeunes ne lisent plus », c’est donc une vieille histoire.
Mais peut-être que cette fois, quelque chose a changé. Les acteurs du monde de l’édition, du livre et des librairies nous disent que les voyants sont rouges. À l’inverse, des sociologues comme Claude Poissonnat ou Sylvain Brébeau, qui travaillent sur les pratiques de lecture, sont beaucoup plus nuancés face à cette panique. Et, d’une certaine façon, on n’a jamais autant lu : mails, sous-titres, résumés IA, vidéos regardées avec le son coupé, posts Instagram… Nous sommes constamment confrontés à de l’écrit.
La vraie question est donc : « qu’est-ce qu’on appelle lire ? »
C’est à partir de là qu’il nous a semblé nécessaire de décadrer le débat. J’en ai un peu marre qu’on en reste à « les écrans », « les jeunes » et « la mort du livre ». Cela ne permet pas de comprendre ce qui se passe, et donc de penser les politiques publiques dont nous avons besoin.
Parce que si le problème n’est pas simplement une baisse de la lecture, mais une transformation de la place de l’écrit dans nos vies, alors c’est toute une société qu’il faut regarder, et notamment l’école, à qui l’on demande précisément de transmettre et de faire vivre cette culture de l’écrit. L’école n’est pas un empire dans un empire : ce qui s’y joue participe aussi d’une transformation plus générale de notre quotidien, de notre construction intellectuelle et de notre vie politique.
A.H-R. — Justement, pour saisir ce phénomène global, vous utilisez une notion assez peu présente dans le débat français, celle de littératie. Qu’est-ce qu’une société de la littératie ?
A. G. — Dans le monde anglophone, on fétichise un peu moins le livre. Une société de la littératie, c’est une société dans laquelle les individus sont structurés intellectuellement par leur pratique et leur fréquentation de l’écrit, mais aussi une société dont les procédures, la vie politique et la vie quotidienne sont organisées autour de l’écrit. Je reprends ici l’idée du linguiste et philosophe Walter Ong, pour qui l’écrit reconfigure notre conscience.
La question est donc de savoir si ce qui est véritablement à l’œuvre aujourd’hui n’est pas une perte de centralité de l’écrit. On baigne dans l’écrit, on est même submergé d’écrit, mais il a peut-être moins d’importance dans notre construction intellectuelle.
D’autant que l’écrit peut devenir une forme d’oralité dérivée. Quand on voit un tweet de Donald Trump, c’est plus de l’oralité que de l’écrit. Les structures, le côté répétitif, assez déconstruit, sont des marqueurs des cultures de l’oralité. C’est aussi pour cela que le monde anglophone est très inquiet de la possibilité d’une société post-littératrice et de ses conséquences politiques.
A.H-R. — Ce qui est passionnant dans votre rapport, c’est précisément ce décadrage. Il y a quelque chose d’assez hypocrite à demander constamment aux jeunes de lire alors que la société elle-même entretient un rapport de plus en plus lointain et fétichiste à la littérature.
A. G. — Oui, avec à la fois une forme de fétichisation et une vision très gentrifiée, très patrimoniale, de la littérature. C’est à mon avis ce qui ne fonctionne plus aujourd’hui. Régine Hatchondo, la présidente du CNL, cite d’ailleurs régulièrement un chiffre assez sidérant : la moitié des 12-19 ans ne savent pas qu’il existe des auteurs vivants. Pour eux, la littérature est donc quelque chose de patrimonial, de l’ordre du musée.
La question devient alors : comment remettre de la contemporanéité, de la vie dans tout cela ? C’est aussi pour cette raison que nous avons cité dans le rapport des initiatives comme le Prix des Incorruptibles. Elles montrent, notamment à l’école primaire, qu’on peut faire comprendre aux enfants que l’écrit et la lecture sont des pratiques vivantes, qu’elles ne sont pas hors-sol. Et il existe beaucoup d’autres initiatives de ce type.
Le problème, c’est qu’elles restent dispersées. Nous n’avons pas véritablement de politique publique structurée autour de la littératie qui permettrait de les penser ensemble. En Irlande, par exemple, il existe des programmes de littératie pour adultes. En France, nous éclatons ces questions entre différentes compétences et différents dispositifs.
Nous ne sommes d’ailleurs pas les premiers à proposer des ateliers d’écriture au collège par exemple, à faire davantage intervenir les écrivains ou à donner une place plus importante à l’écriture créative, plutôt que de réduire la littérature au commentaire de texte. Ce qui manque, c’est moins l’invention que la capacité à donner une cohérence et une ampleur à ces initiatives.
Diana Filippova — Dissocier l’enseignement de la langue comme grammaire et syntaxe de la littérature comme échange et plaisir, ça non plus, on ne l’invente pas.
L’année dernière, je suis allée à un festival féministe à Richelieu, les Georgettes. Une des participantes était une professeure des écoles qui animait depuis longtemps des ateliers d’écriture. Plusieurs professeurs s’étaient associés, avaient obtenu un peu de moyens et organisaient cela pour les enfants.
Et ça marchait extraordinairement bien. C’était un vrai moteur de la lecture. Ça fonctionnait de manière transversale : des élèves de CM2 allaient parfois discuter avec ceux de CP, ce qui créait une relation intergénérationnelle, avec des livres qui passaient d’une année à l’autre.
Le fait d’écrire changeait complètement le rapport à la lecture. Le fait d’être soi-même créateur introduisait immédiatement une sorte de moteur dans la lecture.
A.H-R. — Vous venez de parler de l’intérêt de lire. Mais quel est cet intérêt ? Pourquoi veut-on que les enfants lisent ?
D. F. — Je crois qu’il faut avant tout défendre la gratuité du moment de lecture, le plaisir, la curiosité individuelle. Mais, dans la réalité, il faut aussi convaincre. Et c’est là que nous tombons dans une ambiguïté : dès qu’il s’agit de défendre la lecture ou de construire des politiques publiques, il faut produire des arguments sur son utilité, ses bénéfices, ses « externalités positives ».
Or jamais on ne fera lire un enfant, ou même un adulte, avec un argument comme celui-là. On les accroche avec des images, avec du rire, avec de la relation, avec des choses qui ont un lien avec leur vie, avec des conversations. Avec ce qu’on qualifie de lecture plaisir. Cet intérêt à lire, qui relève de quelque chose d’assez intérieur, d’une curiosité vraiment individuelle, est le véritable moteur pour maintenir la lecture à sa place.
C’est pour cela qu’il faut tenir ensemble deux dimensions qui ne se situent pas au même niveau. La littératie comme système, comme régime politique et économique, doit absolument être prise en compte lorsqu’on fabrique des politiques publiques. Mais, au moment où la lecture advient réellement, tout passe par ceux qui en sont les passeurs. Ils véhiculent un héritage immense, un savoir-faire, une tradition qui passe par des siècles de pédagogie et de culture et qui peut être concentrée dans un tout petit livre pour enfant.
En tant qu’écrivain, ma vision des livres, c’est que chaque livre porte, comme un morceau de miroir brisé, la totalité des livres. Même en faisant lire un manga, une BD ou un livre publié il y a un mois, ce qui passe derrière, c’est une densité de littérature, d’apprentissage, de pédagogie, d’émerveillement, d’imagination accumulée pendant des siècles. Un livre pour enfant contient du Proust.
Et je dois dire que c’était complètement contre-intuitif pour moi, parce que je suis née dans un monde russe très empreint d’une culture classique de la littérature. J’ai appris à lire à trois ans, j’avais lu tous les drames classiques russes avant quinze ans. C’était comme ça qu’on faisait les enfants éduqués de la classe d’intelligentsia à laquelle j’appartenais.
Pour moi, il y avait les bons livres et les moins bons livres, une hiérarchie. Il a fallu que j’écrive moi-même et surtout que j’aie des enfants pour remettre complètement en question cette hiérarchie.
Le meilleur antidote, c’est de voir comment fonctionne un enfant qui apprend à lire, qui manipule un livre. Ma dernière fille a trois ans, elle ne sait pas encore lire, évidemment, mais en fait, si, elle sait déjà lire. Elle ouvre un livre et c’est exactement cela : quelque chose est en train de se passer, dont elle ne comprend qu’une partie, mais elle est en chemin pour en saisir une totalité.
A. G. — Oui, elle prend un livre et elle dit : « Laisse-moi, je lis ! »
Pour rebondir, on vit dans une espèce de société de l’intranquillité. Notre environnement médiatique, les crises répétées, le contexte politique, tout cela conspire à nous empêcher de lire. Et ce n’est pas seulement les enfants qui ne lisent plus. Les dernières études montrent que cela baisse aussi chez les adultes, même chez ceux qui ont plus de 55 ans.
Il y a une certaine hypocrisie à dire que les jeunes ont le cerveau grillé par TikTok alors que les boomers, qui n’ont évidemment pas grandi dans cet environnement, lisent eux aussi de moins en moins. Il y a effectivement tout un ensemble de raisons politiques, écologiques et économiques qui font que nous vivons dans un monde très peu propice à la lecture. On n’a pas une écologie de l’attention qui permette de se concentrer sur un livre. Et l’utilitarisme ambiant y participe.
À l’école, cette pression augmente dès que les enfants comprennent que la lecture compte dans leurs résultats et qu’on leur fait faire des exercices plus normés. Auparavant, il existait au bac de français une épreuve d’invention. On savait qu’on n’aurait pas une très bonne note, parce que c’était considéré comme le truc peu sérieux, alors que c’était justement une possibilité de travailler l’écriture créative.
Si on veut vraiment créer des gens qui construisent un rapport un peu charnel, personnel à l’écrit et à la lecture, il faut introduire du plaisir. On ne crée pas des lecteurs plaisir en leur tapant sur les doigts avec des réglettes.
A.H-R. — C’est la phrase de Daniel Pennac : « On était leur compteur et on devient leur comptable. »
D. F. — C’est exactement ça. Ce qui est terrible, c’est qu’à chaque nouveau baromètre du CNL, à chaque étude sur la lecture, à chaque résultat PISA, on assiste à des raidissements autoritaires. On rejoue les mêmes postures : « On va leur remettre des classiques, on va leur faire faire plus de dictées. » Le Centre national du livre est lui-même pris dans une contradiction. Comment alerter sur un problème qui pourrait conduire à la disparition de la lecture comme activité dans une partie des générations à venir, tout en agissant dans les limites de ses attributions, qui concernent le livre, la lecture et l’industrie du livre ? Le baromètre est une manière de tirer la sonnette d’alarme, mais le CNL n’a ni les moyens ni la possibilité de traiter le problème à l’échelle où il se pose.
A.H-R. — Ce que vous décrivez renvoie aussi à la séparation entre culture et éducation. On casse des liens organiques, notamment autour de la présence des auteurs en classe.
D. F. — Au départ, je voulais proposer quelque chose de beaucoup plus radical : rattacher le CNL aux services du Premier ministre, pour construire une véritable politique transversale, à la croisée de l’éducation et de la culture. Il me paraît impossible de mener une politique publique de cette ampleur avec un opérateur placé sous un ministère marginalisé. Une question qui touche aux fondements mêmes de nos sociétés se retrouve ainsi cantonnée au statut d’opérateur, avec un budget dépendant du ministère de la Culture, dans un contexte où la culture est attaquée de tous les côtés.
A. G. — Alors qu’en fait, la littératie et le rapport à l’écrit ne relèvent pas simplement de la politique culturelle. C’est un fondement. On tend à l’oublier parce que cela nous semble naturel, mais nos sociétés sont structurées par et pour l’écrit.
D. F. — Et les initiatives les plus intéressantes, comme le Prix des Incorruptibles, restent associatives : il faut aller chercher les partenaires, compter sur des établissements volontaires. Pour que ces programmes aient une véritable portée, il faudrait que chaque école puisse en bénéficier, avec des moyens et des ressources.
Je trouve absurde de comparer les bénéfices de ces dispositifs et le peu d’investissement qu’on leur consacre, sans même parler de la charge administrative imposée aux structures qui les portent. Ils devraient être généralisés. Une des démarches que je défends en matière de politique publique, c’est de faire peu de choses, mais de les faire partout et avec les moyens nécessaires. La mise en œuvre doit bien sûr laisser de la souplesse aux départements et aux établissements. Mais il faut un cap national, des financements et une véritable politique publique.
A.H-R. — Et les acteurs de terrain savent faire. Les enseignants, les conseillers pédagogiques, les inspecteurs, les associations qui travaillent avec les écoles savent construire ces partenariats. Il y a une expertise locale considérable. Mais sans appui et sans pilotage clair.
D. F. — Ni vision générale, ni cadre politique … Les acteurs n’ont pas de soutien au niveau national, pas toujours les moyens, ni personne pour coordonner les initiatives et leur permettre de fonctionner sans que tout repose sur les épaules de quelques individus. Alors, ça devient du bricolage. Il suffit d’un problème, d’un manque de moyens, d’une désorganisation temporaire, qu’une personne soit absente ou tombe malade, et tout s’arrête.
Un système qui fonctionne ne peut pas reposer sur la seule bonne volonté des personnes qui le font vivre.
Ce qui nous a frappés, au cours de nos recherches, c’est l’ampleur de ce qui existe déjà. Nous avons découvert un océan d’initiatives formidables, parfois expérimentées sur un territoire, qui avaient fait leurs preuves, puis avaient été abandonnées. C’est cela qui nous a particulièrement révoltés : tant d’énergie, d’inventivité et de savoir-faire, et si peu de volonté de les pérenniser ou de les généraliser. L’État ne s’est jamais véritablement emparé de ces expériences pour en tirer une politique d’ensemble.
Il ne s’agissait évidemment pas de faire la leçon aux enseignants, de leur expliquer ce qu’ils devraient faire. Au contraire, nous avons été impressionnés par ce qu’ils arrivent à construire, souvent avec très peu de moyens. Nous avons voulu comprendre pourquoi des initiatives aussi riches restaient aussi fragiles, et pourquoi elles étaient si rarement reprises à une autre échelle.
Ce n’était pas notre domaine de départ, mais nous avons été amenés à travailler cette question, parce que c’est précisément là que se jouent beaucoup de choses.
A. G. — En faisant ce recadrage, on prend une autre perspective sur le sujet. Quand on décolle un peu le nez du livre et de l’école, on se dit : si l’arrière-plan de tout cela est cette remise en question de la place de l’écrit dans la société, l’histoire racontée n’est pas la même.
Si le phénomène à l’œuvre est bien celui-là, l’école se retrouve à contre-courant, et la politique culturelle aussi.
A.H-R. — C’est ce qui m’a frappé dans votre rapport : cette manière de mêler vie démocratique, théorie politique, politique éducative, politique culturelle et politique sociale.
Arthur de Grave — Ce sont d’ordinaire des travaux sectoriels. Par nos métiers et notre sensibilité, nous étions obligés de mêler ces dimensions.
La place centrale du livre dans la vie de générations entières d’intellectuels, qui ont été élevés par les livres, a produit tellement d’effets sur nos sociétés que perdre quelque chose de cette culture dépasserait largement la question de savoir lire, écrire des mails ou faire des dissertations.
Le livre a presque créé une forme de spiritualité laïque. Il y a cette idée d’une bibliothèque universelle, que Borges a si bien décrite, et qui est si profondément liée à l’histoire du XXᵉ siècle, et à un certain monde qui est en train de disparaître.
A.H-R. —Vous parlez aussi d’une gentrification de la lecture, qui pourrait redevenir l’apanage d’une élite. Mais vous décrivez en même temps des élites politiques et intellectuelles qui ne lisent plus. Comment ces deux phénomènes se composent-ils ?
D. F. — Les hommes politiques ne lisent pas. Ils sont plus que les autres soumis à une temporalité incompatible avec la pratique de la lecture.
Et les élites intellectuelles ne lisent plus non plus. Il y a des gens qui continuent à lire, bien sûr, mais dès que l’on demande : « Quel est le dernier livre que tu as vraiment lu ? », beaucoup sont incapables de répondre. Ils ont lu en prépa ou en école, puis ils ont arrêté. Mais ils donnent le change parce qu’ils ont appris à faire une dissertation et à parler des livres qu’ils n’ont pas lus.
Ils continuent à penser que le livre est important et que les jeunes devraient lire. Et surtout, ils ont de belles bibliothèques chez eux. Ils mettent en scène le classement de leur bibliothèque.
A. G. — C’est la mise en scène d’un habitus qui ne correspond plus à une pratique. Un habitus snob, un signe de distinction. Le livre devient un objet de mode, de luxe, mais sans substance.
L’écrivain Bruce Powe donne une définition de la post-littératie que nous reprenons dans le rapport : « C’est la condition de semi-littératie où la plupart des gens ont encore une relative maîtrise de l’écriture et de la lecture, mais où la sensibilité lettrée a cessé d’occuper une position centrale dans la culture, la société et la politique. »
Je pense que c’est un état assez instable. À terme, nous devrions tous nous inquiéter de cette perte de sensibilité. Penser que l’on peut forcer les enfants à lire et à peu près aussi bête que de penser qu’un gamin va commencer par écrire des notes sur une portée pour comprendre la musique avant de s’y intéresser. La musique, c’est d’abord du son. C’est en faisant véritablement de la musique qu’on va peut-être commencer à s’y intéresser.
Et sur la gentrification, je pense qu’il peut y avoir une tentation plus générale de sécession des élites : « Tout le monde va partir par le fond, mais nous, on va faire en sorte que nos enfants s’en sortent. »
Sur la lecture, c’est une illusion. La littératie, c’est quelque chose qui concerne l’ensemble de la société ou bien personne.
A.H-R. — Typiquement, la République des lettres, cette expression qui désigne la société de correspondance entre les premiers humanistes et à laquelle le titre du rapport fait référence, était une société de littératie restreinte.
A. G. — Exactement. Comme la Chine impériale avec les mandarins. Mais la généralisation de la littératie est presque le plus ancien des acquis sociaux. C’est ce qui rend possible la création d’un monde commun.
Si la société n’est plus régie par cela, croire qu’on va protéger ses propres enfants du mouvement général en leur interdisant les écrans ou en se montrant plus strict est une illusion.
D. F. — Ça rejoint le séparatisme scolaire. L’effritement de la littératie accompagne aussi des stratégies de communautarisme de classe. Quand des gens considèrent que se mêler à des gens du peuple dégrade leur enfant, c’est une forme de communautarisme.
Ce n’est pas un rapport de cause à effet, mais ces phénomènes sont liés : dans les deux cas, l’idée même d’un monde commun est remise en question. On préfère se construire un monde à soi, à l’abri d’un destin commun que l’on juge peu enviable.
Je ne suis donc pas étonnée que les initiatives autour de la lecture, comme la vôtre, soient d’abord enracinées dans le service public, où l’on essaie encore de faire vivre ce monde commun.
La possibilité même de ce monde commun tient autant au maintien du service public qu’à celui de la lecture.
A.H-R. — Vous proposez d’ailleurs de généraliser le quart d’heure lecture.
A. G. — Oui, et surtout d’en faire un moment d’échange, pas simplement un moment où on lit et on passe à autre chose.
Les sociologues avec lesquels nous avons parlé insistent sur le fait que la prescription fonctionne difficilement, alors que la dimension relationnelle fonctionne très bien.
A.H-R. — Nous faisons justement des formations pour créer une communauté de lecteurs en classe. À Taïwan, où nous avons été invités pour observer la mise en place de politiques pour la lecture des enfants, ce qui m’a frappé, c’est la réflexion sur les espaces : comment créer des lieux où les enfants se sentent bien pour lire ? J’ai visité je ne sais combien de bibliothèques pour enfants rénovées, et c’est cela qu’ils voulaient nous montrer. Ils avaient créé des petites niches, des espaces où les enfants peuvent simplement se sentir bien.
D. F. — C’est adorable ! Et cela montre que l’on peut encore prêter attention à la sensibilité particulière d’une personne en lecture. Considérer que le fauteuil dans lequel tu lis est tout aussi important que le livre que tu ouvres, et que les conditions psychologiques et sociales dans lesquelles tu te mets à lire comptent aussi. C’est un résumé parfait de la littératie : c’est absolument multifactoriel.
Il faut diversifier les modes d’interaction autour du livre. Ce qu’on propose finalement avec le quart d’heure de lecture, c’est de le généraliser, mais avec différents modes de lecture : la lecture à voix haute, d’autres modalités d’attention dans un même espace, et une discussion ouverte autour des livres.
Je donne des cours d’écriture et de non-fiction à Sciences Po à des élèves de première année. Ils sont sidérés quand j’arrive en disant : « Là, vous allez travailler en groupe, puis vous allez lire à voix haute ce que vous avez écrit. »
Ils n’ont jamais fait cela. Depuis qu’ils ont six ans, la lecture, c’est : « Tu as ton extrait de la page 12 à la page 26 », puis un contrôle pour vérifier si tu as bien compris les informations qui étaient fournies.
Alors que lire à voix haute, discuter autour d’un texte, cela devrait être complètement naturel et ne l’est pas.
A.H-R. — Daniel Pennac a beaucoup défendu la lecture à voix haute. Yannick Haenel, dans son nouveau roman, La Solitude des professeurs est infinie, raconte lui aussi qu’il lisait à voix haute à ses élèves les textes qu’il aime. Lorsqu’on regarde vos conclusions, comme les leurs, comme les nôtres, on constate que les solutions semblent finalement assez simples : lire aux enfants, les faire lire, les faire discuter, créer une communauté de lecteurs. Pourquoi est-ce si difficile à faire comprendre aux responsables politiques ?
D. F. — Il y a deux choses. La première, c’est la chance. Une fois tous les X ans, tu as un homme ou une femme politique qui est une grande lectrice, une grande intellectuelle : Malraux, Pompidou, Mitterrand, même Chirac, qui était extrêmement cultivé. Ou Françoise Nyssen. Cette personne éprouve l’importance de la culture, et va lancer une grande politique de lecture.
Mais c’est de la chance. Et dans une société où la littératie se restreint, on a de moins en moins de chances statistiques que le président ou la présidente soit issu de cette petite élite des « écrivains ratés ».
L’autre possibilité, c’est qu’une crise atteigne un niveau tel qu’elle mette en danger certaines fonctions fondamentales de la société. Que les gamins ne puissent plus écrire, par exemple, et que le problème touche vraiment aux fondations.
À ce moment-là, on peut décider qu’il faut une loi, un dispositif. Et dans ce cas, on fait travailler les gens. On réalise un plan à un haut niveau, avec une concertation, des moyens et un budget.
Je crois qu’on ne peut rien faire si on ne dit pas clairement qu’on y consacre des moyens. Si on ne dit pas : « Je mets tant de millions, de milliards d’euros dans cette politique publique, je mobilise les ressources de l’État, à tous les niveaux de décision, ainsi que les compétences nécessaires à sa mise en œuvre », il ne se passera rien.
On va simplement regarder le problème se dégrader, avec encore des baromètres pour nous faire dresser les cheveux sur la tête.
A. G. — D’où la volonté de décadrer le sujet, de prendre une perspective différente, de ne pas écrire à nouveau sur la mort du livre. La question n’est pas sa survie, parce que, même si je n’y crois pas, le livre est peut-être dépassable en tant qu’objet.
Le message qu’on essaie de faire passer aux politiques, c’est qu’on ne leur parle pas simplement du livre, ni même de politique culturelle ou éducative. On touche à quelque chose de beaucoup plus fondamental. C’est potentiellement une remise en question de la trame même de notre société, c’est-à-dire l’écrit.
Depuis Uruk, nos sociétés n’ont fait que se structurer autour de lui. Personnellement, j’écris en pensant, je pense en écrivant. Nous sommes structurés par cela, individuellement et collectivement.
Donc si la bascule qui est en train de s’opérer est la sortie de ce régime-là, les conséquences dépassent largement la politique culturelle.
Entre les inquiétudes suscitées par l’IA et le spectacle que donne une partie de la société américaine, qui est déjà une société de la post-littératie, cela peut peut-être allumer deux ou trois diodes chez d’autres responsables politiques.
On n’est pas là pour faire une défense corporatiste ou snob du livre. On est là pour parler de la sauvegarde de quelque chose de beaucoup plus fondamental.