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Cultures de guerre d'hier et d'aujourd'hui : le rôle de l’école

✒ Entretien avec Stéphane Audoin-Rouzeau, Propos recueillis par Léonore Darrobers

 

Historien de la Grande Guerre, du génocide des Tutsi du Rwanda et, plus récemment, auteur de travaux sur le « déni de guerre », Stéphane Audoin-Rouzeau est l'un des meilleurs spécialistes français des représentations et des expériences de guerre.  Ce second article prolonge cette réflexion abordée la semaine dernière autour de la « culture de guerre » et de la place des enfants confrontés au fait guerrier, après une première partie où l’historien expliquait la façon dont les sociétés occidentales s’étaient organisées autour d’un déni de guerre.

Les enfants face à la guerre : le retour de la culture de guerre

Léonore Darrobers - L’histoire de la mobilisation des enfants pendant la Grande Guerre peut-elle nous aider à penser les débats actuels sur la place de la guerre dans l’école, entre sensibilisation et craintes d’embrigadement, sans tomber dans des analogies abusives ? Dans vos travaux, notamment dans La guerre des enfants (1914-1918), vous montrez que ces derniers furent pleinement intégrés à la « culture de guerre » entre 1914 et 1918. Je vous cite : « Au cours des années 1914-1918, en France notamment, et dans une moindre mesure dans d’autres pays européens, il a paru parfaitement sain et même naturels que les enfants soient intégrés à la guerre, qu’ils y soient intégrés le plus étroitement possible. (…) La perspective d’enfants engagés physiquement dans les combats n’était pas désavouée. Elle ne l’était pas dans les représentations à destination de l’enfance, comme le montre l’importance de cette thématique dans les publications qui lui sont destinées ; elle ne l’était pas non plus dans les faits, comme le signale une tolérance sociale certaine pour la fugue héroïque enfantine et l’admiration que suscite la figure de certains enfants-combattants ». 

Stéphane Audoin-Rouzeau - La manière dont on a intégré les enfants de la Grande Guerre dans le conflit en cours crée, quand on la découvre en tant qu’historien, une étrangeté quasiment anthropologique. Comment une société encore si proche de nous, par ailleurs, a-t-elle pu dire cela et faire faire cela aux enfants ?L’intégration des enfants dans la guerre était effectivement jugée comme hautement souhaitable par les contemporains, notamment dans le cadre de l’école. L’école a transformé son enseignement pour en faire un enseignement à la fois de guerre et pour la guerre.

Quand on redécouvre cet enseignement aujourd’hui, on est effaré de cette mobilisation des plus jeunes, qui commence parfois dès la maternelle. L’enfant héroïque, c’est-à-dire l’enfant qui quitte sa famille pour aller au front, pour combattre, est une figure très ambiguë : certes, on ne peut pas l’approuver, mais on ne le désapprouve pas non plus. Qu’un enfant veuille combattre à l’âge de dix ou douze ans, et que quelques-uns y parviennent – ceci dans tous les pays européens –, est considéré au fond comme une marque de l’excellence de la génération qui vient.

L’idée est qu’en intégrant les enfants dans la guerre de toutes sortes de manières, par le jeu, par l’école, par des devoirs scolaires, en cousant des cache-nez pour les soldats, etc., on crée une génération qui sera plus forte encore que la génération en train de combattre dans les tranchées. Une génération exemplaire, une génération meilleure que la précédente, pourtant déjà remarquable.

Aujourd’hui, évidemment, cette instrumentalisation de l’enfance nous paraît intolérable. Elle provoque chez nous un rejet profond. L’enfant-soldat, en particulier, a focalisé pendant les vingt dernières années l’indignation de toutes les instances internationales. Pour nous, il doit y avoir une séparation étanche, en temps de guerre, entre le sort des enfants, qui doivent en être protégés le plus possible, et le monde adulte.

Le problème, c’est qu’il me semble qu’on oublie trop souvent que les enfants sont des acteurs sociaux. C’est ce qui ressort de tous mes travaux sur l’enfance, de ceux de mes anciens élèves comme Manon Pignot, de tout ce que je peux lire sur la question. En tant qu’acteurs sociaux, les enfants ressentent, interprètent, comprennent, agissent par eux-mêmes. Ils ne font pas que répliquer ce que disent leur famille, leurs parents, l’école ou la société englobante. Les enfants ont une grande part d’autonomie intellectuelle, notamment en temps de guerre. Le temps de guerre est un temps autre, un temps absolument séparé du temps ordinaire, du temps de paix. C’est un temps dans lequel les enfants s’automobilisent eux-mêmes très intensément. Et souffrent très intensément aussi. On parlait du conflit en Yougoslavie : un psychiatre qui était sur place racontait que, dans les pires circonstances, les enfants jouaient à la guerre. Ils l’intériorisaient de cette manière et la reproduisaient en l’interprétant. Exactement comme jouaient à la guerre les enfants de 1914-1918 ou les enfants de 1944-1945 dans les ruines de Berlin.

Vous parliez de sensibilisation et de crainte d’embrigadement. À mon avis, la sensibilisation va de soi. Il me semble que les enfants, même les plus jeunes, s’auto-sensibilisent à l’événement, à l’événement guerrier en cours. Et c’est cela qu’on doit accompagner. À mon avis, les tenir à distance n’a pas de sens. On ne le peux pas.. Ce qui compte, c’est de les accompagner dans leur compréhension, leur interprétation de la guerre. Et cela n’a rien à voir avec un embrigadement. Il s’agit de leur expliquer ce qui se joue, tout simplement. Début juin, j’ai tenu à aller en Ukraine. Quand il l’a su, mon petit-fils de sept ans a fondu en larmes, montrant qu’il savait très bien ce que signifiaient la guerre et ses dangers. Il aurait été tout à fait malvenu de lui dire qu’il était ridicule. Ce n’était pas du tout ridicule : il avait parfaitement raison d’être inquiet. On a, je crois, trop tendance – et peut-être les enseignants plus que d’autres – à oublier que les enfants sont des acteurs sociaux. Et des acteurs sociaux très actifs en temps de guerre.

Et parfois, quand on lit, par exemple, un extraordinaire témoignage de la Grande Guerre comme celui de Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand, on voit ce garçon qui, dans une famille qui n’est pas particulièrement « patriotique hourra », comme on disait en Allemagne, ne vit plus que dans la guerre, en fait. Il mène une vie ordinaire, va à l’école, vit dans sa famille, etc. Mais il a une deuxième vie, une vie entièrement dans et pour la guerre… Jusqu’au moment où arrive le 11 novembre, et là, c’est la déréliction, au sens religieux du terme. Je pense que c’est un très bon exemple de ce que la guerre peut faire aux enfants. 

L. D - La crainte de l’embrigadement est-elle aussi liée à l’enclavement du fait militaire et à la perte de culture militaire des adultes ?

S. A.-R. - C’est une hypothèse intéressante. Je pense néanmoins que cette méfiance, ce refus, cette indignation éventuelle devant tout « embrigadement » de la jeunesse viennent d’une tradition pacifiste plus lointaine, qui faisait précisément reposer l’avenir de la paix sur les enfants. Cela date très clairement des années 1920 et 1930 en France, notamment du mouvement des anciens combattants. C’est sur les enfants éduqués dans la paix que reposerait la paix définitive en Europe. Je pense que c’est cela qui continue d’animer cet imaginaire de refus de toute « éducation à la guerre ». Je préfère d’ailleurs parler d’éducation à la guerre plutôt que d’« embrigadement », qui est déjà un terme péjoratif.

Le fait que l’on parle de « défense » et pas de « guerre » est en soi extraordinairement révélateur. Ce mot « guerre », on se refuse à l’employer. Alors que ce que l’on cherche en fait est une éducation à la guerre, à ce qu’elle est, à ses contraintes et à ses exigences éventuelles. C’est de cela dont il faudrait parler. Le fait qu’on ne puisse pas poser le mot exact sur la chose est en soi extrêmement révélateur des barrières qui nous empêchent finalement d’expliquer aux catégories d’âges les plus jeunes ce qui est en train de se jouer dans notre contemporain.

L. D - Vous avez beaucoup étudié les albums, jouets, dessins et récits destinés aux enfants comme de véritables objets historiques. Comment ces objets ont-ils façonné le rapport des enfants au fait guerrier ? Voyez-vous aujourd’hui une inflexion dans la littérature jeunesse ?

S. A.-R. - Je suis un amoureux des objets, personnellement, en tant qu’historien. Je crois énormément aux objets comme source. Je crois que les objets pour l’enfance du début du XXe siècle avaient effectivement pour but de rapprocher les enfants de la guerre, de les intégrer. Le plus impressionnant, ce sont ces petits uniformes. Un père est capitaine : on fait faire un petit uniforme de capitaine pour un enfant de cinq ans. Avec ce que cela représente de violence non dite, finalement, dans cette réplication.

Il me semble que la production contemporaine sur la guerre – le film, le jeu vidéo, la bande dessinée en particulier – déploie une violence considérable, mais une violence qui penche du côté de la déréalisation de la guerre. On a donc une guerre très présente, qui est un jeu – un jeu qui, d’ailleurs, dans le cadre de certains jeux, sert à la formation des soldats –, mais qui déréalise au fond la « vraie » guerre. C’est un paradoxe inouï : la guerre est incroyablement présente dans le jeu, dans la culture visuelle contemporaine, et cette culture est en même temps déréalisante de ce que j’appelle la vraie guerre.

La vraie guerre, c’est la mort, la souffrance des corps, le deuil. Cette vraie guerre-là est soigneusement mise de côté. C’est justement celle dont il faudrait parler. Cette production contemporaine d’« objets » – avec tous les guillemets qu’on veut, parce que ce sont moins des objets que des jeux, des films ou des dessins – participe de son exclusion du champ des possibles.

Où que l’on se tourne, on n’y est jamais. On n’entre jamais, au fond, dans l’éducation à la défense dont on parlait. Tout semble y faire obstacle, y compris quand les jeunes sont immergés dans une culture de la guerre qui paraît extraordinairement réaliste et qui, justement, ne l’est pas du tout. On mesurera plus tard s’il n’y a pas eu des accrocs dans ce processus de déréalisation sous toutes ses formes, si nous ne sommes pas dans un moment d’inflexion.

Ce ne serait pas du tout illogique que nous soyons dans un moment d’inflexion et que la guerre au Proche-Orient (Gaza, Israël, Iran…) et bien sûr la guerre en Europe avec l’Ukraine soient en train de provoquer un tournant, notamment peut-être dans la littérature de jeunesse. Cela sera expertisé par les historiens du culturel dans un demi-siècle. Ce n’est pas du tout exclu. Pour l’instant, il y a une dominance de représentations anciennes qui ne paraissent pas avoir été mises en cause. Mais ce sont peut-être effectivement les signes d’une mutation. Il est encore trop tôt pour le dire.

 

L. D - À compter de la rentrée 2026, une cérémonie commémorative autour du 11-Novembre et en hommage à tous les « Morts pour la France » doit être organisée chaque année dans les écoles, collèges et lycées. La circulaire présente la transmission de cette mémoire comme un moyen de renforcer une culture commune et la cohésion nationale, dans un contexte international marqué par des « formes renouvelées de conflictualité ». Comment analysez-vous cette évolution ? La commémoration des guerres passées peut-elle contribuer à préparer les élèves à penser le retour possible de la guerre ?

S. A.-R. - Depuis 2012, la loi prévoit que la commémoration du 11 novembre doit intégrer les morts militaires intervenus au cours de l’année écoulée : un appel des morts en ce sens se déroule d’ailleurs sous l’Arc de Triomphe. La circulaire que vous évoquez élargit encore cette perspective en étendant l’hommage à tous les « morts pour la France », quel que soit le moment où ils sont tombés. Cette perspective, qui signale au passage la prééminence qu’exerce le premier conflit mondial dans la mémoire nationale, n’a rien qui me choque sur le plan civique (même si, sur le plan historique, on peut trouver discutable que tous les morts à la guerre soient mis sur le même plan…). En elle-même, je ne pense pas qu’une cérémonie de ce type puisse sensibiliser la communauté scolaire au risque de guerre à venir : tout dépend de ce qui sera dit à cette occasion. « Plus jamais ça » au sens « cela n’arrivera plus jamais », ou « plus jamais ça » au sens : « faisons en sorte que cela n’arrive plus jamais, s’il est possible, tout en sachant que la paix ne doit pas être acquise à n’importe quel prix » ? Tout est là…

Quel rôle pour l’école ?

L. D - À vos yeux, quelle devrait être aujourd’hui la mission de l’école lorsqu’elle aborde les questions de défense ou de guerre ? Former des citoyens ? Former des esprits critiques ? Préparer la résilience de la société ?

S. A.-R. - Ce serait très arrogant de ma part de déclarer : « Il faudrait que l’école fasse ceci ou cela. » Chacun sait que l’école reçoit tous les jours des missions dans tous les domaines. La pauvre ! Mais je crois qu’on pourrait peut-être s’accorder sur une idée simplissime : expliquer – et cela n’est pas facile à expliquer – que la paix dont nous bénéficions en Europe depuis 1945, cette paix que nous pensions définitive, n’était pas et sans doute ne pouvait pas être un acquis définitif.

Est-ce que cette simple idée ne serait pas déjà un premier acquis ? Nous sommes entrés dans une croyance qui a plusieurs siècles, fruit d’un désir de type millénariste : la croyance en la disparition de la guerre en Europe. Ailleurs, on savait bien que la guerre ne disparaîtrait pas ; ce n’était pas notre problème. La guerre, nous étions d’ailleurs tout à fait prêts à la faire, évidemment, et nous l’avons beaucoup faite, partout. Mais en Europe, chez nous, après tout ce que nous avions vécu, nous avons cru que, cette fois, c’était fini, et fini pour toujours. Dire que cette certitude n’était qu’une croyance et que cette croyance était complètement erronée, cela me paraît être une bonne chose. Pourquoi était-elle erronée ? Parce que la guerre est un fait politique et que nous sommes, que nous le voulions ou non, des sociétés politiques. Il y avait assez peu de chances que des sociétés politiques, comme le sont les sociétés européennes, par ailleurs extraordinairement complexes, renoncent à la guerre comme instrument politique, et y renoncent pour toujours.

Je pense que cela peut s’entendre, s’expliquer, se dire. Nous devons simplement dire que nous avons changé de temps. En tant qu’historien, c’est très important à expliquer : il n’y a pas qu’un seul temps, celui de la chronologie, mais plusieurs temps. Et le temps de la guerre est un temps à part. Ce basculement d’un temps dans un autre, c’est ce que nous sommes en train de vivre en ce moment. Évidemment, c’est très douloureux, et c’est une souffrance pour tout le monde.

S. A.-R. - L’historien peut-il contribuer à une véritable éducation à la paix sans occulter la réalité de la violence guerrière ? Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la manière dont nos sociétés parlent de la guerre ? Qu’est-ce qui vous inquiète le plus ? Qu’est-ce qui vous donne encore des raisons d’espérer ?

L. D - Je vais peut-être vous décevoir, mais je suis très inquiet. Je l’étais avant le 24 février 2022 ; j’étais alors à peu près le seul dans mon milieu, mais je crois que j’avais raison. J’ai été très frappé par l’erreur d’appréciation de tous les experts : universitaires, journalistes, politiques, services de renseignement, militaires. Qu’une faute pareille ait pu être commise est incroyable. D’autant qu’elle s’est largement nourrie d’un argument qui, en tant qu’historien de la Grande Guerre, m’a pris à la gorge : une décision de guerre par Poutine serait irrationnelle, nous disait-on. C’est sans doute cela qui m’a convaincu que tous ces gens avaient tort.

Avant 1914, il y avait des pacifistes, des pacifistes libéraux d’ailleurs, pour dire : une guerre entre grandes puissances européennes serait complètement irrationnelle. Et ils avaient parfaitement raison. La guerre entre grandes puissances en 1914 fut complètement irrationnelle. D’ailleurs, tous les dirigeants politiques avant 1914, ceux qui ont pris les décisions fatales, en étaient bien persuadés. Et pourtant, ils ont pris ces décisions fatales. Le problème, c’est l’irrationalité possible de la décision politique. Le temps de la guerre est justement le moment du basculement dans une rationalité autre.

Actuellement, tous les milieux militaires, les milieux du renseignement, les milieux politiques un peu informés sont très inquiets. Bien sûr, on dit : « Il faut arrêter de jouer les Cassandre. » Mais le problème, c’est que Cassandre avait raison. C’est la tragédie de Cassandre : maudite par Apollon, condamnée à avoir raison, condamnée à ne pas être crue.

Ce qui m’inquiète du point de vue sociétal, c’est la hiérarchie des préoccupations d’une société comme la nôtre. Ce n’est pas du tout la même chose en Pologne, en Finlande ou dans les États baltes. Mais en Europe occidentale, et en France notamment, cette hiérarchie est très révélatrice. Reprenons le sondage Elabe de fin août 2026, cohérent avec les autres sondages du même ordre et avec les sondages précédents. La première préoccupation des Français, c’est le pouvoir d’achat. La deuxième, c’est la sécurité – attention, la sécurité intérieure, en aucune manière la sécurité extérieure ou internationale. La troisième, c’est la dette publique. La quatrième, la santé. La cinquième, l’immigration. La sixième, le climat. La septième, les inégalités et la justice sociale. La guerre, la situation internationale, malgré quatre ans et demi de conflit et d’escalade de la Russie, se trouvent dans les tout derniers rangs : 11 %. C’est dérisoire.

À mon avis, cela veut dire que notre société baigne en pleine inconscience. Quatre ans et demi de guerre avec la Russie ont glissé sur l’opinion française comme de l’eau sur les plumes d’un canard. Alors que, si on y réfléchit un instant, si jamais, comme on peut le craindre, comme les militaires le craignent à échéance de plus en plus courte, une guerre devait éclater entre l’OTAN et la Russie, toutes ces préoccupations des Français se verraient effacées par la seule préoccupation qui surdétermine toutes les autres : la guerre et rien d’autre.

Il est curieux que nos compatriotes ne le sentent pas. Si jamais un conflit de ce genre devait advenir, les questions de l’immigration, du climat, des inégalités, de l’injustice sociale seraient sans doute très largement aggravées, mais n’auraient d’un seul coup plus le moindre importance. Elles n’en auraient de nouveau, peut-être, qu’une fois la guerre terminée.

J’ai fait un débat avec l’amiral Vandier au printemps à l’École normale. Quand la guerre d’Ukraine a commencé, dit-il, nous avons réagi comme nous en avons l’habitude en Europe : nous avons à la fois étoffé nos budgets militaires, augmenté quantitativement et modernisé nos armées. Nous avons été incapables de les transformer. Nous avons donc modernisé l’obsolescence. On croit lire les avertissements de de Gaulle en 1935. C’est l’annonce d’un mai-juin 1940. Comment peut-on l’ignorer à ce point ? Nous sommes une société normalement informée. Comment peut-on ignorer qu’on a fait défiler sur les Champs-Élysées, le 14 juillet, une armée largement obsolète ? Pas un de nos chars ne tiendrait plus d’une demi-journée, actuellement, en cas d’affrontement avec les Russes. Pas un de nos hélicoptères ne volerait. Pas un de nos avions ne serait capable d’intervenir au-dessus des positions de l’adversaire. La chaîne de soins reviendrait, comme c’est le cas sur le front russo-ukrainien, à une situation peu éloignée de 1914-1918. Après les immenses progrès de la prise en charge lors de la seconde moitié du XXe siècle, pas un blessé ne pourrait être évacué par hélicoptère. Tout se ferait, d’abord, à dos d’homme…

C’est cela, la réalité à laquelle nos sociétés sont confrontées. Comment peut-on l’ignorer à ce point ? Regardez la campagne électorale qui s’ouvre maintenant et la place finalement infime des enjeux internationaux et militaires. Nous sommes très loin, à mon avis, aujourd’hui, d’avoir pris conscience du danger auquel nous sommes confrontés.

✒ Les autrices et les auteurs

Léonore Darrobers

Léonore Darrobers

Professeure agrégée d'Histoire

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