Le déni de guerre et la difficile question de l’enseignement de la défense
Depuis l'invasion de l'Ukraine puis le retour des discours sur le réarmement européen, la guerre est revenue au cœur du débat public. En mars dernier, une proposition de loi visant à renforcer l'enseignement de la défense a été adoptée à l'Assemblée nationale. Historien de la Grande Guerre, du génocide des Tutsi du Rwanda et, plus récemment, auteur de travaux sur le « déni de guerre », Stéphane Audoin-Rouzeau est l'un des meilleurs spécialistes français des représentations et des expériences de guerre.
Dans ce premier volet, il revient sur le « déni de guerre » qui a longtemps marqué les sociétés occidentales et s’interroge sur la place que l’école peut aujourd’hui accorder à l’enseignement de la défense. Un second article prolongera cette réflexion autour de la « culture de guerre » et de la place des enfants confrontés au fait guerrier.
La fin du « déni de guerre »
Léonore Darrobers - Depuis plusieurs années, vous expliquez que les sociétés occidentales vivent dans une forme de « déni de guerre ». Que recouvre exactement cette notion ? L’école française a-t-elle elle aussi participé à ce « déni de guerre » ?
Stéphane Audoin-Rouzeau - Cette histoire de déni, j’y ai beaucoup pensé, notamment dans la période qui a précédé et suivi immédiatement l’attaque russe du 24 février 2022, parce que cela a été pour moi un moment extraordinairement révélateur des dégâts que ce déni avait provoqués dans notre manière de regarder le réel. Le déni est une notion complexe, évidemment, mais, pour le dire très simplement, c’est savoir sans savoir tout en sachant. On ne sait pas, mais on sait quand même plus ou moins, et on ne veut pas savoir ce que l’on sait quand même… Ce n’est pas seulement refuser de voir : on refuse de voir, mais, au fond, on sait. Je pense que ce déni est la manifestation du refus de considérer que la guerre puisse constituer, ou plus exactement continuer de constituer, une donnée structurante des sociétés européennes contemporaines.
Il me semble que cette illusion sur le fait que la guerre ne serait plus une donnée structurante de notre temps est parvenue à son acmé lors des années 1990. Je l’ai vécu et je m’en souviens parfaitement : au fond, une forme de parousie – j’emploie à dessein un vocabulaire religieux – de la paix définitive en Europe était enfin réalisée, après des siècles d’attente. On trouve cette attente dès le XVIe siècle, puis évidemment au XVIIIe siècle sous les Lumières, avec Kant et son Traité de paix perpétuelle en 1795. Au XIXe siècle, cette attente, à mon avis de type religieux, se maintient et même s’accentue. Dans le millénarisme d’autrefois, dans « les mille ans de bonheur » de Jean Delumeau, la disparition de la guerre était centrale. Au XIXe siècle, les libéraux d’abord, avec le Congrès de la paix de 1849, commencent à s’organiser pour réaliser cette parousie. Puis également, le mouvement ouvrier international. Et, très paradoxalement – ou paradoxalement seulement en apparence –, les catastrophes des deux guerres mondiales n’ont pas brisé cette attente : elles l’ont renforcée. Au fond, toute la construction européenne après 1945 a été basée sur cette attente et sur sa réalisation concrète. Et, dans les années 1990, avec la fin de la guerre froide, la disparition de l’URSS et du pacte de Varsovie, nous avons cru très sincèrement – et c’est là qu’est le problème – que, cette fois, « c’était fait ». Comme on le disait en 1918 : « La guerre est morte et c’est nous qui l’avons tuée. » On l’avait tuée, croyait-on. D’où, évidemment, les fameux « dividendes de la paix » des années 1990, la fin des armées de conscription et, en même temps, deuxième aspect de cette parousie, l’espérance dans une victoire définitive de la démocratie libérale, à laquelle, croyait-on, plus personne n’échapperait dans le monde.
Quand on y repense, c’est inouï qu’on ait pu croire de cette manière. À dire vrai, avec l’élection de Poutine, son fameux discours de 2007, l’invasion de la Géorgie en 2008, cela n’a pas duré longtemps. Mais, en fait, si. Le moment où cette attente a montré tout son efficace, ce sont effectivement les semaines qui ont précédé le 24 février 2022, où personne en Europe – qu’il soit homme politique, personnel du renseignement, officier, essayiste, journaliste – n’a voulu croire à la possibilité réelle de la guerre.
Moi, j’y ai cru. J’aurais dû l’écrire et, malheureusement, je ne l’ai pas écrit parce que je n’avais aucun argument pour appuyer l’expression de mon scepticisme. En dehors de mon pessimisme foncier, bien sûr ! Et puis le fait que, tout de même, 160 000 hommes pour faire de grandes manœuvres autour de l’Ukraine, cela me paraissait beaucoup, vu le coût que cela représentait. Enfin, je n’avais pas de raison de ne pas croire au renseignement américain, auquel les Ukrainiens eux-mêmes n’ont pas voulu croire.
Cela m’a beaucoup enseigné. Je pense que l’erreur que nous avons faite à ce moment-là montre la puissance de notre déni. Malgré cette expérience évidemment terrible du retour de la guerre en Europe et d’une guerre majeure, nous restons dans ce déni.
Et l’école a-t-elle participé à ce déni de guerre ? Oui, évidemment. Nous y avons tous participé. Moi aussi, comme enseignant dans le supérieur : j’ai enseigné la guerre pendant quarante ans, sous toutes ses formes. Bien sûr que j’y ai participé. L’école ne pouvait pas ne pas y participer. D’abord parce qu’elle baigne dans une société englobante dont les enseignants, les élèves et les familles ne sont pas coupés. Et puis nos sociétés étaient, et restent, en Europe occidentale, intrinsèquement pacifistes. Il va de soi que l’école a forcément baigné dans cette atmosphère pacifiste et l’a alimentée.
Peut-être ne faut-il pas employer le terme « pacifiste » pour qualifier la certitude tranquille que la guerre ne reviendrait jamais sur le continent européen, ne reviendrait jamais nous frapper directement. Il y a eu une petite alerte, tout de même, entre 1992 et 1995, avec la Yougoslavie, le siège de Sarajevo notamment. Cela a réveillé quelques souvenirs, quelques inquiétudes. Mais c’était, au fond, comme un fruit du monde d’avant, un fruit empoisonné de ce qu’avait été le monde de l’Est sous la tutelle communiste. Et puis, même si cette guerre a été atrocement meurtrière, c’était un conflit enclavé au sein d’un État qui avait éclaté, et non pas, comme aujourd’hui, une guerre interétatique majeure. Le déni a donc pu poursuivre son chemin jusqu’à aujourd’hui. Nous y sommes en plein.
L. D - Comment expliquer ce déni alors même que les deux guerres mondiales occupent une place considérable dans les programmes scolaires ? Peut-on beaucoup enseigner les guerres passées tout en restant incapable de penser la possibilité d’une guerre présente ?
S. A.-R. - Il me faut dire tout d’abord que je ne voudrais pas me faire passer pour ce que je ne suis pas. Je ne suis pas un expert de l’enseignement. Je ne connais pas bien les programmes scolaires actuels et encore moins bien la manière dont ils sont enseignés, ce qui est le grand problème historique dès lors qu’on s’intéresse à l’école et à l’enseignement : quel est l’écart entre les programmes et l’enseignement des programmes ?
Néanmoins, j’ai moi-même beaucoup enseigné la guerre dans l’enseignement supérieur. Et je crois qu’on peut fort bien enseigner beaucoup et bien, notamment les deux guerres mondiales – ce qui est, je pense, le cas de l’enseignement français aujourd’hui –, tout en les enseignant comme un passé révolu. Je crois que c’est cela qui s’est passé. Pour moi comme pour les autres, pour tous les professeurs, je pense. Et ceci de manière explicite, sur le mode : « Cela ne se passera plus jamais », ou de manière implicite, sans même s’en rendre compte.
Je crois qu’implicitement nous avons enseigné des choses extrêmement dures, extrêmement difficiles : la guerre moderne et notamment les deux guerres totales du XXe siècle, mais sans nous rendre compte que nous les enseignions comme des événements « morts ». Tout le problème, c’est ce qui reste de vivant, potentiellement, dans les événements en question. Et cela, en tout cas, je n’y ai jamais réfléchi. Peut-être des collègues du secondaire y ont-ils réfléchi, mais je pense qu’en toute bonne foi nous avons enseigné comme cela. Et il sera sans doute très difficile d’enseigner autrement.
La possibilité d’une guerre n’est pas présente à notre horizon d’attente, ni dans la société globale, ni encore moins à l’école.
Nous sommes très loin de ce moment où l’on pourrait se demander comment parler à nos élèves ou à nos étudiants des guerres du passé dans une perspective de réitération – non pas à l’identique, évidemment –, mais de réitération partielle du fait guerrier lui-même.
Enseigner la guerre ou enseigner la défense ?
L. D - En mars dernier, une proposition de loi visait à renforcer l’enseignement de la défense en faisant de celle-ci un élément transversal, de la sixième à la terminale, pour faire de l’enseignement de la défense « un outil de résilience nationale ». Le texte part d'un constat : l'enseignement des questions de défense, inscrit depuis 25 ans dans le code de l’Éducation nationale, est quasi inexistant. Que vous inspire cette proposition ?
S. A.-R. - Vous me dites dans votre question que l’enseignement des questions de défense, inscrit depuis vingt-cinq ans dans le Code de l’éducation, est quasi inexistant. C’est en soi passionnant. Est-ce que la défense s’enseigne ? Est-ce qu’elle peut s’enseigner ? Sur quelles bases ? Avec quelles compétences enseignantes ? Il me semble personnellement que c’est, pour l’instant, plutôt hors d’atteinte. Tant que notre société dans son ensemble ne se sentira pas intrinsèquement menacée par un ennemi qui nous désigne désormais — et dans des termes effroyables—, cela me semble très difficile. Si on regarde ce que dit non seulement Poutine à certains moments, mais surtout son entourage de politiques et d’intellectuels, la manière dont nous sommes désignés est tellement violente que nous préférons ne pas l’entendre. Nous ne lisons pas vraiment, nous ne répondons pas, nous ne commentons pas ce que les « élites » russes disent de nous et contre nous. Ce qui est en soi un signe de déni extrêmement fort.
Tant qu’on n’en sera pas là, il me semble que tout enseignement de défense a des chances de tourner à vide, de ne rien évoquer d’enseignable comme « matière ». Je crains que ce ne soit une couche supplémentaire dans l’enseignement civique, qui se rajoutera à d’autres de manière extrêmement théorique et qui, probablement, vu la charge des programmes, risque très vite de partir à la rivière.
Et puis, même si cet enseignement était donné, serait-il reçu ? C’est quand même un problème qui se pose. Je suis donc assez sceptique. S’il suffisait, pour que notre société réalise que les temps ont changé, d’un enseignement dans les écoles, le problème serait déjà à moitié résolu. Il ne l’est pas. Et il n’est pas près de l’être, à mon avis.
L. D - Le texte de loi repose sur une affirmation centrale : « La défense est l’affaire de tous. » Comment l’historien de l’expérience combattante et de la culture de guerre que vous êtes reçoit-il cette affirmation ?
S. A.-R. - Cette idée que « la défense est l’affaire de tous », j’y souscris comme historien. Le cas de la Grande Guerre, le portail de notre temps – on est alors entré dans ce que j’appelle la « guerre moderne » –, en a été la première manifestation à grande échelle. Mon maître, Jean-Jacques Becker, disait : « Sans la résistance de l’arrière, il n’y aurait pas eu de résistance du front pendant quatre ans et demi », et il avait parfaitement raison. Le monde combattant et le monde civil étaient en fait soudés l’un à l’autre, quoi qu’en pensent d’ailleurs les combattants. En 1914-1918, dans tous les pays belligérants, la défense a été l’affaire de tous. C’est une évidence.
Et la leçon de l’Ukraine le confirme. Tous ceux qui connaissent un peu l’Ukraine le savent : sans la résistance civile ukrainienne, sans la créativité de ses ingénieurs, sans l’engagement de la population, il est évident que cela fait longtemps que l’Ukraine aurait été vaincue. D’où, d’ailleurs, l’inquiétude actuelle face à la lassitude très marquée de la société civile ukrainienne. On ne peut que souscrire à cette idée que la défense est l’affaire de tous ; c’est la leçon de toutes les guerres du XXe siècle.
Mais, en même temps, cette leçon tout à fait exacte est contradictoire, à mon avis, avec le processus qui s’est ouvert à partir des années 1990 de professionnalisation des armées, qui a « enclavé » le fait militaire. Aujourd’hui, dans une société comme la société française, la proportion de citoyens ayant une culture militaire est d’environ 3 %. Avant la disparition des armées de conscription, c’était 20 %, alors même que le service militaire n’était effectué pratiquement que par les hommes.
On voit donc la contradiction : vous avez à la fois une défense dont on dit, dont on veut qu’elle soit l’affaire de tous et, en même temps, des armées professionnelles, très compétentes sans doute, mais qui ont enclavé le fait militaire et, en quelque sorte, externalisé la charge de la défense sur des professionnels.
L’une des conséquences, par exemple, c’est que l’antimilitarisme a pratiquement disparu de la société. Il marchait main dans la main avec la conscription. Plus la conscription s’élargissait, jusqu’à son apogée au début du XXe siècle, plus l’antimilitarisme s’affirmait. Moi-même, qui ai fait mon service militaire à la fin des années 1970, j’ai baigné dans un antimilitarisme très virulent. Avec mes camarades sous l’uniforme, tous étudiants, nous étions antimilitaristes jusqu’à l’os : c’était là le produit de la contrainte de la conscription sur les classes jeunes faisant leur service militaire. À partir du moment où cette conscription a disparu, l’antimilitarisme a disparu avec elle. Cela inquiète d’ailleurs certains militaires intelligents que j’ai rencontrés, et qui disent : « Ce n’est pas bon. Une armée a besoin d’être contestée. » Cette idée qu’une armée a besoin d’être sur la sellette dans la société englobante pour mener à bien ce qu’elle a à faire est une idée très intéressante. Évidemment, il est plus confortable pour les militaires de ne pas être contestés en permanence, mais c’est en réalité malsain compte tenu de la mission qui est la leur.
L. D - Plusieurs syndicats ont dénoncé un risque de militarisation de l'école, voire d'embrigadement de la jeunesse. Un syndicat, CNT-SO, s’appuie justement sur une vision de l’histoire pour appuyer son argumentation : « L’histoire nous rappelle où mènent les politiques d’embrigadement de la jeunesse : à la soumission et aux guerres. » écrivent-ils. Cette inquiétude vous paraît-elle fondée ? Quels seraient, selon vous, les garde-fous indispensables ?
S. A.-R. - Très intéressante, cette citation du syndicat CNT-SO : « L’histoire nous rappelle où mènent les politiques d’embrigadement de la jeunesse : à la soumission et aux guerres. ». Je m’intéresse beaucoup aux positions pacifistes, résiduelles aujourd’hui, mais qui, au fur et à mesure que les dangers s’accroissent, vont probablement se déployer. Je regarde de près, par exemple, l’iconographie des affiches d’extrême gauche sur le campus Condorcet, à Aubervilliers : qu’est-ce qui se dit ? Qu’est-ce qui se montre ?
Dans le cas que vous citez, je suis frappé de voir que nous sommes ici devant une position pacifiste qui s’exprime de la manière la plus traditionnelle, en dehors de toute contextualisation historique et politique. C’est, au fond, un pacifisme traditionnel identique à celui d’avant 1914, en particulier celui du mouvement ouvrier. Avec cette idée que la préparation à l’éventualité de la guerre, et surtout la préparation de la jeunesse, est une cause intrinsèque de la guerre : dès lors que l’on se prépare à la guerre, on accentuerait en quelque sorte le danger de guerre.
J’ai eu des débats de ce type avec des pacifistes : au fond, disent-ils, on ne doit même pas penser à la guerre, on ne doit pas en parler, on ne doit rien faire. Ce serait le seul moyen d’éviter une telle catastrophe. Le moment d’apogée de cette conception des choses, notamment concernant les jeunes, se situe après 1918 : « N’achetez pas de jouets guerriers à vos enfants », etc. Toute cette pédagogie pacifiste centrée sur l’enfance et la jeunesse…
Le problème – et c’est un argument que j’emploie souvent quand je rencontre ce type de position – c’est de demander : que vaut ce type de pacifisme face au nazisme ? Le nazisme, c’est bien une idéologie, un État-pour-la-guerre. Elle lui est consubstantielle. Le nazisme a préparé intensément la jeunesse allemande à la guerre. Que fallait-il faire ? L’ignorer ? Ou bien, comme nous le savons, comme tous les historiens le savent, malheureusement, fallait-il faire la guerre beaucoup plus tôt ? Oui, il fallait mener une guerre d’agression de l’Allemagne dès 1935-1936. Cela, nous le savons tous. Personne ne peut le contester, je crois…
Et le poutinisme agit exactement de même. L’embrigadement de la jeunesse en Russie est extrême. Là, on peut parler de militarisation. Est-ce qu’il faut ne rien faire ? Est-ce qu’il faut faire comme si cela n’existait pas ? C’est tout le problème de la « désignation ». J’ai toujours beaucoup aimé une remarque du philosophe Julien Freund en 1965, lors de sa soutenance de thèse, présidée par Raymond Aron. Il y avait dans le jury son ancien directeur de thèse, Jean Hyppolite, qui s’était récusé comme directeur parce qu’il était pacifiste et très hostile aux thèses de Julien Freund. Julien Freund lui dit pendant la soutenance, en substance : « Comme tous les pacifistes, vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi et que, si vous ne le désignez pas, rien ne peut vous arriver. Mais non : il se peut que l’ennemi vous désigne. »
C’est exactement cela qui nous arrive. Nous avons, hélas, un ennemi qui nous désigne. Est-ce qu’on doit faire comme s’il ne nous désignait pas ? C’est là la vraie question. C’est donc une question située dans le temps, dans une situation politique et historique précise. Et non pas : « La guerre, grand malheur ! » Oui, la guerre est un très grand malheur. Une fois qu’on a dit cela, c’est ensuite qu’il faut commencer à réfléchir et à travailler.