Le baccalauréat : une barrière contre les incapables ?
Soixante-dix ans avant la construction de notre école républicaine, Napoléon Ier restructure l’enseignement supérieur français en restaurant les facultés de Lettres, de Droit, de Théologie et de Médecine, et en créant celle des Sciences. L’accès aux études supérieures passe alors par un nouveau grade, le baccalauréat, considéré alors comme le premier diplôme universitaire. Lors de sa première session en 1809, il ne compte que 39 candidats.
Longtemps limité à un oral, l’examen évolue progressivement au XIXe siècle. Il faut attendre 1830 pour qu’apparaisse une première épreuve écrite facultative, rendue obligatoire dix ans plus tard. Si le baccalauréat tend à se diffuser, il restelongtemps un « brevet de bourgeoisie », où la science prend de plus en plus en pas sur les humanités classiques, au grand dam des figures conservatrices.
En 1880, Jules Ferry met fin au monopole du latin au profit de la littérature française. Le baccalauréat reste encore l’examen de quelques-uns : en 1890, on ne compte que 7000 candidats. Le système scolaire est alors profondément dual, séparant l’enseignement primaire, comprenant l’école primaire, l’enseignement primaire supérieur et l’école normale d’instituteurs pour les meilleurs élèves,destiné aux classes laborieuses, et l’enseignement secondaire, qui s’achève par le baccalauréat. La fusion de ces deux systèmes n’aura réellement lieu qu’à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale. De là vient l’examen que nous connaissons, celui dont 550 000 élèves de terminale viennent de passer les épreuves écrites.
« Panta rhei » disait Héraclite, sûrement cité par les premiers bacheliers. Cet aphorisme, que l’on pourrait traduire par « Tout coule », synthétise la pensée d’un monde en perpétuel mouvement et rejette l’idée d’essence. Pourtant, dans une lettre adressée à l’empereur Napoléon III en 1864, le ministre de l’Instruction Publique Victor Duruy éclaire les premières tensions autour du plus célèbre diplôme de l’histoire de France, qu’il entend généraliser et ouvrir aux sciences. Le baccalauréat, écrit-il, doit être une barrière qui défend les universités contre les incapables. Certes, tout coule, et le baccalauréat de 1864 n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui mais ne pourrait-on pas encore entendre aujourd’hui ce type de discours ?
Rapport à l'Empereur et décret impérial concernant le baccalauréat ès lettres et le baccalauréat ès sciences
Sire,
Dans toute maison d'éducation bien conduite, on ne laisse passer un élève d'une classe dans une autre qu'à la condition d'avoir acquis, dans la première, les connaissances qui lui sont nécessaires pour suivre la seconde avec profit. Le baccalauréat n'est que le dernier et le plus solennel de ces examens de passage.
Avant de rendre un élève à sa famille et à la société, ou aux grandes écoles de l'État et aux services publics, l'Université lui demande de prouver qu'il emporte réellement du lycée ce qu'il y est venu chercher. Est-ce une masse considérable de connaissances éphémères ? Non ! Ces connaissances sont le moyen, mais non pas le but de l'éducation : ce but, c'est de cultiver son esprit, de l'exercer, de l'assouplir par un commerce prolongé avec les maîtres de la pensée humaine. Le savoir positif, spécial, sera puisé ailleurs, dans les écoles professionnelles, où l'on forme l'ingénieur et le chimiste, le jurisconsulte et le médecin. Au lycée, on prépare l'homme. Dans cette distinction est toute la règle de notre système d'éducation nationale.
Mais si l'instruction classique, qu'avec tant de raison l'on appelle l'instruction libérale, se propose de développer harmonieusement dans l'enfant toutes les facultés de l'homme, sans songer encore à les engager dans une direction déterminée, il s'ensuit que l'épreuve destinée à constater les résultats de cette éducation générale doit être disposée de manière à convaincre le candidat qu'on regardera dans son intelligence bien plus que dans sa mémoire, et qu'il lui sera tenu moins de compte de ce savoir hâtif, qui ne résiste pas à quelques mois de loisir, que de la preuve, fournie par lui, qu'il s'est rendu familier avec les faits considérables de l'histoire, avec les grandes œuvres de l'esprit humain, avec les bonnes méthodes scientifiques, et que, sur tout cela, il sait parler et écrire raisonnablement.
Est-il nécessaire, pour atteindre ce but, d'obliger l'élève à reprendre, au dernier moment, par un effort de mémoire désespéré, tout l'ensemble de ses études ? Ce qui importe dans la vie du lycée, c'est moins la matière de l'enseignement que les qualités qui peuvent être développées dans l'esprit par l'étude ; et ce sont ces qualités qu'il faut demander au candidat de montrer, bien plus que le faix, moles indigesta rerum, sous lequel son intelligence reste parfois ensevelie.
Le législateur de 1808 en a jugé ainsi : il ne demandait au candidat que de répondre sur les matières enseignées dans les deux classes qui sont comme le résumé et la plus haute expression de la vie scolaire, la rhétorique et la philosophie.
J'ai l'honneur de proposer à l'Empereur de revenir à l'esprit des décrets constitutifs de l'Université de France, de supprimer tout un appareil formidable de programmes, de questionnaires et de tirage au sort ; de fortifier l'examen en le simplifiant ; de le rendre plus paternel tout en le rendant plus sérieux.
Ce n'est pas à dire que tout candidat sera désormais admis. Souvent les familles, trompées par d'impatientes ardeurs, cherchent moins l'intérêt bien entendu de l'esprit de leurs enfants que le profit matériel à tirer immédiatement du diplôme, et des candidats malheureux oublient parfois dans leurs plaintes que, pour l'Université comme pour la société, ce diplôme ne doit pas être une complaisance, mais une vérité. Le baccalauréat, en effet, a un double caractère. Il n'est pas un concours où les plus dignes seulement emportent la couronne, il est la simple constatation d'études bien faites, et, à ce titre, le diplôme doit être accordé à tous ceux qui ont fait des études suffisamment bonnes pour mériter d'être classés parmi les hommes d'éducation libérale ; mais il est de plus, pour les grandes écoles comme pour plusieurs administrations publiques et privées, une barrière qui les défend au besoin contre les incapables : c'est la première épreuve éliminatoire à l'entrée de la vie civile, et la première leçon de moralité pratique que les jeunes gens reçoivent effectivement.
Au moment où, de toutes parts, on s'efforce de constituer l'enseignement spécial sur de larges et solides bases, pour l'industrie, le commerce et l'agriculture, il ne conviendrait pas d'abaisser le niveau auquel se mesure l'instruction nécessaire pour les autres fonctions de la société. Le peuple monte, et il se dépense aujourd'hui, dans l'industrie, plus d'intelligence qu'il n'en fallait autrefois au barreau.
Que ceux donc qui aspirent à servir l'État dans l'administration et la magistrature, à honorer le pays dans les lettres et les sciences, ou à conquérir la confiance publique dans les professions libérales, gardent leur avance en rendant plus sérieuses ces études premières d'où le reste de la vie dépend et que, de son côté, l'Université s'efforcera de rendre à la fois moins pénibles et plus fécondes.
Si Votre Majesté me permettait de reprendre le principe simple et clair de 1808 pour le baccalauréat ès lettres, il serait appliqué au baccalauréat ès sciences.
L'examen pour ce diplôme ne porterait que sur les matières qui formeront l'objet de l'enseignement dans la classe de mathématiques élémentaires, dont le programme sera réduit.
Si l'Empereur approuve les propositions que j'ai l'honneur de lui soumettre, je prierai Sa Majesté de vouloir bien revêtir de sa signature le projet de décret ci-joint.
Je suis avec un profond respect,
Sire, de Votre Majesté,
Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur,
Le Ministre de l'instruction publique,
Victor Duruy
Victor Duruy (1811-1894) est un historien et homme politique français, ministre de l’Instruction publique sous Napoléon III (1863-1869) et figure majeure des premières réformes de l’enseignement secondaire moderne. Issu d’un milieu modeste, agrégé d’histoire, il enseigne au collège Henri-IV avant de devenir inspecteur général de l’instruction publique. Nommé ministre en 1863, il entreprend une politique de modernisation ambitieuse : développement de l’enseignement secondaire des jeunes filles, création de cours publics pour adultes, renforcement de l’histoire et des sciences dans les programmes scolaires. Il cherche également à démocratiser l’accès au savoir, tout en maintenant un haut niveau d’exigence académique. Il joue un rôle central dans la transformation de l’école impériale, préparant indirectement certaines évolutions de la Troisième République.