L’instituteur et les élections
Dans cet article de 1898, publié à la veille d’élections générales qui se déroulent dans un climat politique particulièrement tendu, marqué par l’Affaire Dreyfus, le souvenir encore proche des attentats anarchistes et la montée de ce que le président Félix Faure appelait les « agitateurs », Ferdinand Buisson, philosophe et pédagogue, s’interroge sur la conduite que doivent tenir les instituteurs en période électorale. À la fois citoyens et fonctionnaires, leur position dans les communes leur confère une influence réelle. Buisson fixe donc une règle simple : l’instituteur reste un citoyen libre, mais sa fonction doit demeurer neutre. Question de probité.
F. Buisson
Les élections générales ! C’est le sujet du jour, le grand et poignant sujet qui ne laisse personne indifférent en France. Comment ne préoccuperait-il pas les instituteurs ?
Ils y sont deux fois intéressés, et comme citoyens et comme instituteurs ; deux fois anxieux, car aux problèmes qui passionnent et doivent passionner un pays libre se joint pour eux, par surcroît, un problème tout personnel, à savoir cette question professionnelle : que doit faire l’instituteur en temps d’élections ?
***
De divers côtés, des avis leur sont donnés ; on leur rappelle les principes. M. Bourgeois redisait ici même, il y a quelques semaines, les paroles de Jules Ferry, qu’il s’engageait à prendre à son tour pour devise politique et même électorale.
Ailleurs, dans L’École nouvelle de notre ami Devinat, pour faire suite et comme pour répondre à quelques phrases de Pierre Baudin, empreintes d’un haut et généreux idéalisme, un autre écrivain, que nous appellerions pour un peu le bon sens fait homme, Francisque Sarcey, reprend la question : au lieu de glisser, il y insiste, voulant mettre les points sur les i.
Voyons, dit-il, entendons-nous bien. Que veut-on dire au juste quand on recommande ainsi de toutes parts à l’instituteur « de se tenir à l’écart des luttes électorales », de « faire des électeurs et non pas des élections », de ne pas se « compromettre dans les questions de personnes » ?
Et il n’a pas de peine à montrer ce que serait un instituteur qui, par respect de la neutralité, serait réellement un neutre, qui, seul dans le pays, à l’heure où tout homme a le droit et le devoir de s’intéresser à la chose publique, se tiendrait clos en son logis et muet à tout venant de peur de déplaire à quelqu’un.
Non, cet être systématiquement et volontairement effacé ne serait pas, aux yeux de tous, le type du citoyen, l’image vivante de l’homme libre tel que la République l’a conçu, tel qu’il le décrit lui-même dans ses leçons d’instruction civique.
Sarcey a raison, et nul n’osera le contredire, en principe.
Mais, dans la pratique, où poser la limite ? Quelle est la mesure de politique permise et celle qu’il faut s’interdire ?
Sarcey, avec sa bonhomie familière, serre de près la difficulté :
Quoi ! Vous comptez dans la commune parmi les plus instruits, parmi ceux qui — grâce à leur éducation, grâce aux lectures qu’ils sont obligés de faire — sont le mieux en état de porter un jugement sur les affaires du pays, sur les hommes qui aspirent à le représenter. Quoi ! Vous avez des lumières que n’ont pas la plupart des braves gens qui vous entourent. Et vous vous astreindriez à ne pas leur ouvrir le trésor de vos réflexions, à ne pas les guider ! Mais cela n’a pas le sens commun.Un père de famille qui a appris à vous connaître, à vous estimer, qui sait la force de votre jugement, qui a foi en vous — peut-être en vous seul — vous aborde en temps d’élections et vous demande :
« Pour qui, que nous voterions ben ? »
Et vous seriez obligé de répondre :
— Ah ! vous savez, je suis maître d’école, je ne peux rien vous dire. Faites comme il vous plaira, je reste neutre. »
Bien loin d’admettre que tel soit le devoir de l’instituteur, Sarcey soutient que son devoir est d’abord de répondre aux questions, ensuite d’aller au-devant, recherchant au lieu de les fuir les occasions de parler, de s’expliquer franchement, de faire œuvre de propagande républicaine.
La seule réserve qu’il y mette, c’est que l’instituteur évitera de prendre part aux réunions publiques, souvent tumultueuses et dont la fièvre pourrait malgré lui le gagner. C’est dans les causeries intimes et personnelles, dans ces entretiens du soir entre gens de la même commune où l’on cause de la question du jour, qu’il usera de son franc-parler comme tous les autres, sans qu’on puisse lui faire un crime de tirer de sa poche un numéro du journal qui lui agrée et de le commenter s’il y a lieu.
Voilà, croyons-nous, le problème bien posé et bien résolu.
***
Il ne reste qu’un point qui inquiète Sarcey, et bien plus encore ses lecteurs.
Que pensera de tout cela l’Administration ?
Le bon oncle a une réponse délicieuse qui vaut d’être citée.
Il me semble, dit-il, que si j’étais préfet, je réunirais les instituteurs et je leur tiendrais à peu près ce discours :
Mes amis, le temps de la période électorale, c’est ce qu’on appelait autrefois la Trêve-Dieu. Durant ce mois vous êtes libres, je ne dis pas de penser comme il vous plaît — car cela va de soi toujours — mais de parler tout haut comme vous pensez tout bas et de faire pour qui vous aimez mieux toute la propagande qui sera compatible avec votre dignité.
Je vous promets qu’il ne sera tenu aucun compte, ni pour vos notes ni pour votre avancement, des idées que vous aurez émises, des candidats que vous aurez soutenus. Je suis sûr que vous ferez preuve, comme citoyens, du même bon sens que vous déployez comme instituteurs.
Et maintenant, allez ! Ite et docete gentes.
Ce petit discours a eu dans la presse pédagogique un succès très vif, suivi de retours prudents et quelque peu sceptiques.
Un inspecteur primaire nous écrit :
« Il ne sera tenu aucun compte des idées émises, des candidats soutenus !… Ah ! le bon billet ! Qu’on nous le montre, ce préfet, qui avant les élections tiendra ce langage, et qui, après, saura résister aux rancunes des évincés, aux exigences des élus ! Qu’on nous le montre et nous irons admirer le phénomène ! »
Raillerie trop amère, croyons-nous, et défiance vraiment exagérée.
Bien que n’ignorant aucun des inconvénients du régime qui fait dépendre l’instituteur du préfet, nous croyons, comme Sarcey, comme Édouard Petit, comme plusieurs de nos confrères de la presse scolaire, qu’il faut avoir plus de confiance et dans les hommes et dans les institutions.
L’attitude à la fois virile et réservée qu’a très bien définie Sarcey nous semble pouvoir être adoptée sans danger : sous le régime républicain, elle ne provoquera pas les rigueurs administratives.
À supposer qu’il se produise quelques cas exceptionnels où un agent politique trop zélé serait assez mal inspiré pour vouloir sévir, ce serait simplement un abus de pouvoir ; et ces abus-là, quoi qu’on en dise, ne se commettent plus impunément.
Aujourd’hui l’instituteur est un homme libre, un citoyen actif, un électeur indépendant. Voilà la conquête qu’il a faite grâce aux lois scolaires de la République, et il ne faut pas la laisser remettre en question.
***
Ne serait-il pas possible de préciser encore davantage ?
Il nous semble qu’on pourrait le faire en reconnaissant d’abord le droit et le devoir de l’instituteur d’être un vrai citoyen et un vrai électeur, et puis en ajoutant :
Trois conditions limitent l’exercice de ce droit, l’accomplissement de ce devoir.
Il y a d’abord une question de tenue.
Fonctionnaire public, préposé à l’éducation, obligé d’en donner non seulement les règles mais l’exemple, l’instituteur ne va pas partout indifféremment. De même qu’on ne le voit pas au cabaret, au café, dans les salles de bal et dans les salons de jeu, on ne le verra pas dans les réunions publiques où règnent le tapage, le désordre, la violence en paroles et en actes. Là n’est pas sa place ; il ne doit pas s’y commettre, même avec les meilleures intentions. Ce n’est pas seulement de la réserve, c’est de la dignité.
Il y a ensuite une question d’incompatibilité professionnelle.
L’instituteur ne peut en aucun cas, sous aucun prétexte, se laisser employer comme courtier électoral, comme agent militant de tel candidat, de tel comité. Il y a incompatibilité morale entre sa profession et ce rôle, même absolument gratuit et désintéressé.
Enfin, il y a une question qui embrasse toutes les autres : c’est la question de probité.
Que l’instituteur use comme chacun de nous de son influence personnelle, rien de mieux. Mais surtout qu’il n’use jamais de cette autre influence qu’il tient de sa fonction.
Plus l’action du citoyen doit s’exercer librement, plus l’action du fonctionnaire doit être limitée, surveillée, restreinte.
Et qui doit la restreindre ? Avant tout le fonctionnaire lui-même.
Il doit être à lui-même un sévère critique.
Plus qu’aucun habitant de la commune, il doit avoir à cœur que l’on distingue nettement en lui le citoyen et le fonctionnaire, l’homme qui reste absolument libre, le fonctionnaire qui reste absolument neutre.
Sans doute ce départ est parfois difficile à faire ; mais il y a un moyen infaillible de ne pas se tromper : toutes les fois qu’il y a doute, rester toujours en deçà de la limite plutôt que de risquer de la dépasser.
L’homme aura d’autant plus d’influence que le fonctionnaire voudra moins en avoir.
***
Les trois règles que nous essayons de tracer nous paraissent suffire à définir le rôle de l’instituteur en période électorale.
En se conduisant ainsi dans les élections, les éducateurs du peuple auront une fois de plus contribué à son éducation politique.
F. Buisson
Ferdinand Buisson (1841–1932) est un philosophe, pédagogue et homme politique français, acteur majeur de la laïcisation de l’école sous la Troisième République. Directeur de l’enseignement primaire de 1879 à 1896, il participe aux lois scolaires de Jules Ferry. Il fut président de la Ligue de l’enseignement puis, plus tard, de la Ligue des droits de l’homme, militant pour la paix, la justice et une école publique, gratuite, obligatoire et laïque. Député radical-socialiste, il joue un rôle décisif dans la loi de séparation des Églises et de l’État (1905). Il reçoit le prix Nobel de la paix en 1927, en reconnaissance de son engagement en faveur de la paix et des droits humains.