Les petites histoires de l'éducation

Si j’étais maître d’école…

✒ Me Léon Cléry, avocat parisien

Publié en 1897 dans la Revue du Palais, ce texte de Me Léon Cléry, avocat parisien, prend la forme d’une fiction pédagogique intitulée « Si j’étais maître d’école… ». Cléry y défend une idée simple : avant même d’instruire, l’instituteur doit former le cœur. En apprenant aux enfants à respecter les animaux, à rejeter la cruauté inutile et à protéger les plus faibles, il prépare une humanité plus juste. Cléry propose une conception humaniste de l’enseignement où l’apprentissage du monde et du cœur précède la pure transmission des savoirs, et où la douceur, loin d’être faiblesse, est la marque même de la force.

 

Si j’étais maître d’école, je m’appliquerais à tourner l’esprit et le cœur de mes petits élèves du côté de la pitié pour les animaux.

Je voudrais leur apprendre tout d’abord à distinguer les animaux utiles des animaux nuisibles, et, en leur représentant la destruction de ceux-ci comme une nécessité et non pas comme une distraction, je les mettrais à l’abri de cette criminelle pensée, bonne pour les citoyens d’un peuple libre en possession du suffrage universel, que tout est permis contre ses adversaires.

Puis, dans leur intérêt même, je leur apprendrais à protéger les autres. Oui, dans leur intérêt, car je leur dirais que la solidarité sur ce globe, selon la belle pensée de Fourier, est plus étroite qu’ils ne le pensent ; que tout acte de compassion, de charité, de tendresse, quel qu’en soit l’objet, a des irradiations infinies dont l’évolution nous échappe ; qu’il s’en dégage comme une sorte d’effluves invisibles pénétrant le monde moral !… Et si ce langage leur paraissait obscur, c’est que je m’y serais mal pris pour le leur faire comprendre. Alors je m’appliquerais à le leur rendre sensible, et je ne suis pas bien sûr que je n’y réussirais pas.

Je leur dirais, en descendant des régions un peu élevées d’une philosophie peut-être trop subtile, que l’homme est le seul être méchant de la création, car il est le seul faisant du mal qu’il pourrait ne pas faire ; que ni le tigre ni la vipère ne sont méchants, car ils n’ont pas le choix de nuire à leurs victimes ou de les épargner, et qu’on n’est pas coupable en obéissant à une loi supérieure qu’on ne peut ni éluder ni modifier. Puis, en regard des victimes de ces lois, je leur montrerais l’homme élevant, par exemple, à grands frais, des animaux pour se donner le plaisir de les tuer sans péril et sans nécessité, et commettant ainsi une méchante action dont il pourrait s’abstenir.

J’entends bien qu’à ce propos il faut s’expliquer sur la chasse…

[…]

Donc, si j’avais affaire à eux, en qualité de maître d’école, je voudrais les initier aux mœurs des animaux leurs voisins ; les intéresser aux nids, dont la destruction, en les privant d’auxiliaires utiles, ne leur donne pas d’autre plaisir que la perte de la couvée. Je leur montrerais le père et la mère oiseaux, construisant ces frêles berceaux avec les plumes arrachées à leur ventre, s’ingéniant et s’exténuant à chercher la nourriture attendue par tous ces petits becs dressés vers eux ; je voudrais les rendre attentifs à tout ce travail de ces gentils êtres, à l’ingéniosité des hirondelles, à l’industrie des abeilles, au gouvernement des fourmis, et je leur mettrais au cœur l’envie de chercher, dans tout ce petit monde, des camarades et des amis.

J’essayerais de leur faire comprendre qu’entre eux et ces « frères inférieurs » il n’y a pas tant de différence qu’ils le croient ; que la dure loi du travail, qu’ils connaissent déjà par l’exemple de leurs parents, pèse d’une façon absolue sur tous les habitants de leur planète ; et qu’entre le maçon élevant leur maison et la taupe construisant la sienne, il y a bien des points de ressemblance dans la durée de l’effort, dans l’intelligence déployée et dans l’énergie dépensée.

Puis je leur montrerais l’âne si sobre, si doux, si intelligent quand il est bien traité ; le cheval si dur au mal, si résigné et si affectueux à ceux qui le comprennent et qui l’aiment ; et le chien ; et le chat lui-même, dont je leur apprendrais à comprendre la grâce, la souplesse, la fierté et l’utilité : car il en faut toujours revenir là, et c’est là que j’en reviendrais, à savoir qu’un animal quel qu’il soit, bien traité et bien nourri, rapporte plus de toute façon qu’un animal négligé et maltraité.

[…]

Tenez, ces enfants-là, je leur laisserais croire qu’ils ont une âme, — d’autant plus que je ne suis pas assez sûr du contraire pour le leur affirmer.

Je leur dirais, dans tous les cas, qu’ils ont une conscience et que leur conscience, c’est-à-dire le juge de toutes leurs actions, croit se trouver mal à l’aise quand ils ont commis une cruauté envers une bête. Je les prendrais par le point d’honneur en leur montrant que c’est une lâcheté de maltraiter un animal qui ne se défend pas. Je les habituerais à entrer en relation plus étroite avec ces compagnons de leurs travaux et de leurs jeux. Je voudrais qu’ils en arrivassent à connaître tout ce qu’il y a de tendresse dans l’œil du chien, de sérénité dans l’œil du bœuf, de philosophie dans celui de l’âne et de patiente résignation dans celui du cheval.

Je leur apprendrais que leur corps, construit comme le nôtre, obéissant aux mêmes lois, éprouve les mêmes souffrances, et je leur donnerais de l’horreur pour la souffrance inutilement infligée à ces animaux.

Et, s’ils croient qu’ils ont une âme, je leur dirais que je ne suis pas sûr du tout que leur chien n’en ait pas, et que j’ai connu des chiens bien meilleurs, bien plus intelligents et bien plus nobles que leurs maîtres, et que, si c’est la réunion de ces qualités qui fait l’âme, il faut tenir pour probable que ce sont ces chiens qui sont dignes d’être des hommes, tandis que j’ai connu des hommes qui ne seraient pas dignes d’être des chiens.

Et quand j’aurais ainsi amené mes petits paysans à la pitié et à l’amour pour les animaux, j’en aurais fait des petits humains bons et tendres pour les hommes.

C’est une erreur, voyez-vous, de croire qu’il y a deux espèces de cœurs, les uns sensibles aux gens et durs aux bêtes, et les autres sensibles aux bêtes et durs aux gens. Quand on est bon, on est bon pour tout le monde : c’est comme quand on est bête, on n’a d’esprit pour personne. J’ai rencontré des personnages pieux et charitables même, dont le cœur était absolument fermé à la souffrance animale ; je n’ai jamais rencontré de gens humains pour les bêtes, qui fussent mauvais pour les hommes.

Voilà ce que je ferais, si j’étais maître d’école, et, sans négliger la lecture, l’écriture et l’arithmétique, je formerais des générations fortes et douces : douces parce qu’elles seraient fortes et qu’il n’y a rien qui donne mieux la mesure de sa dignité à un enfant que de sentir qu’il peut protéger un être plus faible que lui. Tout le monde ne peut pas protéger ses semblables, mais le plus humble peut protéger un animal, et cette action, si simple quand elle devient familière et qu’elle s’adresse à beaucoup d’êtres, attendrit le cœur, élève l’esprit, et fortifie l’âme.

On parle d’augmenter les pénalités de la loi Grammont. Je n’y contredis point, et si j’avais à voter, je voterais cette augmentation. Mais soyez bien convaincus qu’en cette matière, comme en beaucoup d’autres, on fait plus par les mœurs que par les lois.

Ce qu’il faut combattre ici, c’est bien plus l’ignorance que la méchanceté proprement dite.

Il y a peu d’hommes faisant le mal par goût pour le mal. Quand nous voyons un charretier maltraiter son cheval, le premier mot qui nous monte aux lèvres est : « Quelle brute ! » Ce qui veut dire que si cet homme avait reçu notre éducation, s’il était accoutumé de vivre dans notre milieu moral et intellectuel, il ne commettrait pas cette cruauté qui nous révolte.

Donnons-lui, tout jeune, cette sensibilité, cette intelligence des justes rapports entre l’homme et la bête, cette faculté d’émotion pour une souffrance imméritée, lâchement et injustement distribuée ; en un mot, dégageons l’homme de la brute que nous sommes tous, au sortir du sein de notre mère ; commençons par le bas de l’échelle l’éducation des mœurs et le progrès vers la charité, la justice et la compassion, et vous verrez que, dans quelques générations, nous aurons moins de mauvais charretiers (les automobiles aidant) et beaucoup plus d’hommes de cœur.


Louis-Léon Cléry (1831-1904) fut un avocat français, figure du barreau parisien, républicain modéré et chevalier de la Légion d’honneur (1882). Reçu avocat en 1858, il se distingua surtout dans les procès civils et politiques, plaidant notamment pour des personnalités comme Léon Gambetta, Henri Rochefort ou Alexandre Dumas fils. Défenseur ardent de la cause animale, il légua 100 000 francs à la SPA et voulut faire de la protection des animaux un instrument de moralisation, notamment par un prix destiné aux instituteurs.

✒ Les autrices et les auteurs

Arthur Habib-Rubinstein

Arthur Habib-Rubinstein

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