La tour de Pisa
« Constat d’échec » ; « signal d’alarme » ; « grand décrochage » ; « effondrement des savoirs » ; « point de rupture anthropologique » : en moins d’une semaine, tout a été dit sur les résultats de l’enquête Pisa. L’ensemble des pays de l’OCDE suivent la même tendance, une régression des compétences en compréhension de l’écrit et en mathématiques, et la France est bien loin de faire exception. Ici, un homme politique déplore l’effondrement des savoirs ; là, un éditorialiste accuse la prépondérance des écrans ; un autre lui rétorque que les pays les mieux notés ne les ont pas proscrits ; un analyste conclut en affirmant que l’on ne peut négliger le rôle majeur de la pandémie de 2020. Cette semaine, la société française s’est mise à parler d’éducation.
A priori, nous ne devrions pas nous en plaindre, nous qui en parlons toute l’année ; le trop n’est pas l’ennemi du bien lorsqu’il s’agit de questions de société. Parler d’éducation est la condition nécessaire à ce que l’on s’intéresse aux salles de classe, à la pédagogie, aux élèves et aux professeurs. Réjouissons-nous, alors, de ce résultat : merci Pisa d’avoir remis l’école au centre du débat.
Cela dit, applaudir le résultat n’est pas applaudir la méthode. Il est, je crois, dramatique que le débat public ne se saisisse du sujet de l’éducation qu’à la publication de rapports. L’école française ne devrait pas avoir à attendre sa note pour être soumise à l’appréciation de ses citoyens. Nous devrions tous, tous les jours, parler d’école, de pédagogie et de méthodes, entendre des enseignants, discuter avec eux.
Si la solitude des professeurs est infinie, comme l’a écrit Yannick Haenel dans un roman qui fait la rentrée littéraire, c’est peut-être parce que nos débats sur l’éducation sont formulés en des termes qui excluent la pertinence de leur point de vue, celui de la classe, du pédagogue et du quotidien. L’expérience ne peut pas compter lorsqu’on demande de trouver de nouvelles orientations pour un modèle en crise ; le détail et l’anecdote sont hors sujet. Il faut que s’affrontent des visions de l’éducation, défendues par des spécialistes et dont on enseignera les principes si jamais elles triomphent.
Bien entendu, il ne faut pas jeter ces points de vue théoriques dans une poussée de démagogie, mais il ne faut pas non plus se taire quand ils écrasent les autres au point de les faire disparaître de l’horizon. La seule controverse d’experts ne réglera pas les problèmes de l’école.
S’ils sont les seuls à pouvoir jongler avec les termes du débat d’aujourd’hui, ces résultats agrégés sur les compétences des élèves, la formation et la qualification des enseignants, les programmes et leur application, c’est qu’élèves, professeurs et associations éducatives sont maintenus prisonniers de ces agrégats.
Certains diront qu’il en a toujours été ainsi, que l’école de la IIIe République a été fondée par des hommes visionnaires dont les enseignants n’ont fait qu’appliquer les principes.
C’est faux. L’école de la IIIe était bien plus soucieuse d’éducation, au point d’y consacrer plusieurs journaux, où s’exprimaient intellectuels, ministres, pédagogues et enseignants sur un pied d’égalité ; où Pauline Kergomard venait défendre une conception révolutionnaire de l’accueil de la petite enfance, précurseuse de la théorie de l’éveil et dont les travaux contribuèrent à façonner durablement l’école maternelle. Cette institutrice devenue inspectrice générale des écoles maternelles écrivait dans L’Éducation maternelle dans l’école (1886), son ouvrage majeur, que « dès qu'on s'occupe d'éducation, on se trouve en présence d'une œuvre à la fois grandiose et redoutable ; il faudrait, pour bien faire, avoir la faculté de tout voir, il faudrait en quelque sorte tout savoir. Or, on n'a souvent pour tout bagage qu'un peu d'expérience et beaucoup de bonne volonté. »
Voilà peut-être les conditions nécessaires à un débat révolutionnaire et stimulant sur les questions scolaires, où experts et enseignants pourraient changer ensemble l’école : un peu d’expérience et beaucoup de bonne volonté.