La parole des chercheurs

La littérature pour penser les conflits, le pluralisme et la rencontre de l’autre

✒ Rencontre avec Pierre Morel, président fondateur de l’Observatoire Pharos, Propos recueillis par Léonore Darrobers

Comment aborder ensemble et en classe des sujets traversés par la violence, les conflits identitaires et les fractures mémorielles, sans céder ni au silence ni au simplisme ?

Ancien ambassadeur de France à Moscou, Pékin et près le Saint-Siège, Pierre Morel a fondé en 2011 l’observatoire PHAROS pour répondre à une difficulté croissante : penser les conflits contemporains à l’heure de la fragmentation des récits, des crispations identitaires et de la saturation émotionnelle.

L’Observatoire défend une conviction simple : quand les sujets sont chargés de violence ou de tensions identitaires, la littérature permet de désarmer les affects et de créer les conditions d’un échange. Les clubs de lecture « Montaigne » s’appuient sur des ouvrages littéraires variés, pour faire entendre la pluralité des points de vue et favoriser le débat, le dialogue et la construction collective. L’usage de la littérature permet des échanges apaisés, quel que soit la sensibilité du sujet. Agréée par l’APHG, l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie, cette méthodologie bénéficie de l’expertise scientifique d’enseignants-chercheurs, dont Vincent Lemire et Julien Blanc.

Alors que l’Observatoire consacre cette année un cycle aux « 1001 visages de Jérusalem », nous avons souhaité interroger Pierre Morel sur cette méthode, sur l’usage de la littérature face aux conflits, et sur ce qu’elle permet encore à l’école.

Léonore Darrobers - Monsieur l’Ambassadeur, vous animez depuis plusieurs années une association laïque de dialogue interreligieux, l’Observatoire Pharos, qui organise des clubs de littérature « Montaigne » et développe aujourd’hui un projet intitulé « Jérusalem aux 1001 visages ». Quelle est la genèse de ce projet ? Comment s’inscrit-il dans la continuité de votre parcours de diplomate engagé dans la résolution des conflits ?

Pierre Morel - Après près de cinquante ans de carrière diplomatique, j’ai fait le choix de poursuivre mon engagement autrement sur un sujet que j’avais repéré. Progressivement, j’avais perçu la montée de formes nouvelles de violence, liées moins aux rapports diplomatiques habituels qu’à des dynamiques identitaires et religieuses. Pour moi, le tournant historique majeur se situe avant même de la chute de Berlin, lors de l’année 1978, avec une série d’événements marquants : la révolution iranienne, l’élection de Jean-Paul II, la prise de la mosquée de La Mecque, ou encore l’essor du christianisme évangélique identitaire aux États-Unis. Nous entrions dans une autre époque où les références n’étaient plus seulement idéologiques.

Cette perception d’une dérive s’est confirmée au fil des années. En 2008, lorsque ces tensions identitaires ont commencé à éclater de manière plus visible, nous avons fondé l’Observatoire Pharos. Nous avons alors mobilisé de jeunes chercheurs — étudiants en master, doctorants — intéressés par ces enjeux, souvent bilingues, avec des parcours variés. Ils fournissaient un travail de veille dans les zones de tension où les problèmes identitaires émergeaient fortement.

C’est à ce moment-là que s’est imposée la question de la lecture. En relisant leurs travaux, j’ai constaté un bon niveau général, mais aussi des limites : des analyses parfois trop rapides, des stéréotypes, un manque de profondeur dans la saisie des situations. Nous avons alors fait un choix simple : lire davantage, entrer dans des problématiques plus complexes. Notre rôle n’était pas de simplifier, mais au contraire de contextualiser et de complexifier pour ne pas en rester à une analyse trop classique.

De là sont nés les premiers clubs de lecture avec nos « observateurs juniors », avec des exercices de partage, de lecture, de restitution par thème. Puis nous nous sommes dit que le véritable enjeu se situait en amont, au lycée. Nous avons systématisé l’approche et, c’est ainsi qu’ont été créés les clubs « Montaigne ». Enfin, face à la difficulté extrême de certains sujets contemporains — notamment le drame de Gaza —, nous avons franchi une étape supplémentaire avec le projet « Jérusalem aux 1001 visages ».

I. Puissance et impuissance du discours littéraire face aux conflits

L.D. - Theodor Adorno affirmait qu’« écrire un poème après Auschwitz (était) barbare ». Comment la littérature peut-elle dépasser cet interdit et parler de la guerre sans esthétisme ni position de surplomb ? Pourquoi, malgré tout, passer par la littérature pour parler des conflits ?

P.M. - Je me méfie profondément de ce type d’interdit. À mes yeux, il relève lui-même d’une position de surplomb : c’est le surplomb du surplomb, si j’ose dire. Je comprends la blessure profonde du poète, mais je me méfie du philosophe qui, a posteriori, vient imposer une norme abstraite à l’expérience vécue pour la normaliser en quelque sorte. Comme Beuys dans l’art allemand de l’Après-guerre, il y a ce sentiment d’interdit, d’impossibilité pour une génération qui a l’impression d’être sacrifiée. Mais en dernière analyse, le chemin de la création dépasse les interdits.

Si l’on prend l’exemple de la tradition russe, on se trouve face à une autre réponse. L’expérience du goulag est une expérience de l’horreur absolue, et pourtant, des écrivains comme Soljenitsyne, ont montré qu’il fallait faire monter la parole précisément là où elle semblait impossible. L’Archipel du goulag est une œuvre littéraire monumentale, fondée sur la parole collective des détenus, les zeks. Ce rassemblement de la parole des zeks est un travail littéraire gigantesque, dans un contexte de résistance, sous l’étroite surveillance des services. C’est ce que décrit Soljenitsyne dans son livre magnifique, Les Invisibles. Écrire était une nécessité et la logique de résistance de cette écriture en a fait une aventure de rédemption, à l'échelle d'un pays, puisque le Goulag a été un des leviers du basculement du système déjà en situation difficile.

L’autre dimension intéressante de la littérature concentrationnaire se situe dans le débat entre Soljenitsyne et Chalamov. Chalamov affirme qu’il n’y a plus rien à dire, plus aucun espoir. Mais le simple fait qu’il écrive prouve le contraire : le besoin de parole subsiste, même dans la protestation la plus radicale. Pour moi, faire monter la parole est indispensable. C’est le cœur même de ce que nous faisons à PHAROS. Faire monter la parole, et l’apprentissage de la montée de la parole, c’est la littérature. C’est l’expérience de l’autre dans l’œuvre, dans le parcours de celui qui a traversé sa propre épreuve, qui est parti à la conquête de lui-même pour passer au partage. 

Je l’ai vu très concrètement en Centrafrique, une des premières grandes expériences de l’Observatoire. Dans une situation de drame et de danger majeur, des brigands du nord de la Centrafrique venaient du Tchad et du Soudan. D’orientation musulmane, sans être salafistes ou fanatiques, ils dévastaient tout, sauf les mosquées qui étaient contournées. Avec le sursaut du Sud, proche des « Anti-Balakas », le pays s’est retrouvé avec un risque proche de la situation du Rwanda. Très vite et très tôt, on a essayé de rassembler une formation réunissant chrétiens, musulmans, non croyants, experts et universitaires. Après ce premier travail, l’un des participants nous a dit : « Vous nous avez rendu la parole ». L’écrasement, le retrait dans le silence, l’accablement, le désarroi — quand la parole ne circule plus — nous enfoncent dans le drame, et alors le pire advient. Il y a d’abord les mots qui tuent : pour y faire face, il faut la vigilance. Puis vient l’effondrement ; et il faut remonter de l’abîme par la parole. C’est là, précisément, que se tient Pharos.

L. D. - Les enseignants constatent souvent la difficulté d’aborder certains sujets douloureux en classe. En quoi la littérature permet-elle un détour qui ramène, autrement, au discours historique ?

P. M. - La force de la littérature réside dans l’expérience vécue : c’est le travail sur soi-même et la sortie du stéréotype et du discours simplifié, du « prêt-à-penser » qui est un enroulement intellectuel et un enfermement de la réflexion. C’est apprendre à mettre à distance ces constructions simplifiées, plus simplement idéologiques, mais qui sont des fausses doxas propagées par les réseaux sociaux qui cherchent l’effet, la simplification et la clientélisation. À la fin des fins, la clef est le jugement personnel :  c’est entrer dans un approfondissement, un partage et d’écoute de l’autre plutôt que l’enfermement dans la répétition du slogan.

La littérature permet ce travail essentiel, pour aborder des questions sensibles. Prenons l’exemple de la guerre d’Algérie : on ne peut pas s’en tenir à des lectures univoques. Lire L’Étranger de Camus, mais aussi Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, ouvre un espace de confrontation des points de vue. Sans cet apprentissage de la complexité, tout travail devient impossible.

De nouveau, lors des ateliers de l’Observatoire en Centrafrique, nous avons été confrontés à une violence d’une nature inédite pour le pays. Malgré les putschs et les conflits passés, jamais on n’avait vu des voisins de toujours s’entretuer. Face à cela, il a fallu remonter le fil de l’histoire : jusqu’aux razzias du XVIIᵉ siècle, en relisant les premiers temps de la colonisation, les rapports produits à l’époque, et en identifiant les sources de violence transmises de génération en génération. En amont, nous avions réuni des personnalités et des acteurs locaux — chrétiens, catholiques, représentants musulmans, universitaires — afin que chacun puisse reprendre conscience et faire émerger une parole, après l’effarement collectif. On observe un phénomène comparable dans les clubs Montaigne : des jeunes pensent avoir une opinion, alors même que ce n’est pas véritablement la leur.

L. D. - Concrètement, comment utilisez-vous les ouvrages dans les dispositifs que vous déployez ?

P. M. - Le principe est simple : ce sont les élèves qui mènent le jeu. Nous partons de leur curiosité, de leurs centres d’intérêt et de leur disponibilité et nous sommes là pour les mettre en mouvement. On sort de la classe : non pas hors du lycée, non pas contre le professeur, mais avec le professeur. Les séances ont lieu au CDI, en lien étroit avec les professeurs documentalistes.

Les élèves choisissent un thème puis des ouvrages. Nous proposons des listes ouvertes, qu’ils peuvent compléter. La lecture est suivie de restitutions orales, d’échanges, de confrontations de points de vue. On met à disposition des professeur documentaliste un kit d’animation, présent sur notre site. C’est un cheminement possible qu’on adapte à chaque fois. Le cas échéant, plusieurs participants auront lu le même ouvrage et croiseront leurs analyses. D’autres, sur un même sujet, auront exploré des lectures différentes couvrant un contexte comparable, apportant ainsi d’autres angles et points de vue. L’objectif, au terme de ces échanges, est de nourrir la suite du travail en passant à l’écriture, c’est-à-dire à la mise en forme collective de ce qui a été élaboré.

À terme, ce travail débouche sur une mise en forme écrite, destinée à être partagée au-delà du cercle de lecture.

L. D. - Beaucoup de textes que vous proposez parlent de violences : que peuvent les mots et les récits pour mettre à distance ces douleurs ?

P. M. - La violence est au cœur de beaucoup de ses expériences vécues et-en même temps, l'acte d'écrire est un refus de l'écrasement, une volonté de la surmonter. C’est une forme de protestation, parfois même une démarche de rédemption par rapport à l’épreuve, un vocabulaire certes un peu théologique.  

Nommer la violence, la raconter, ce n’est pas s’y soumettre. Dans L’Archipel du goulag, Soljenitsyne parle à plusieurs reprises d’« élévation ». Ce terme me semble essentiel : l’écriture permet une mise à distance, une transformation intérieure. Le poème de Baudelaire « Élévation » permet aussi de comprendre cette rédemption littéraire, la saisie du mouvement profond qui appartient à la création littéraire et au partage.

II. La défense du pluralisme

L. D. - Les clubs de lecture « Montaigne » affichent comme objectif « la défense du pluralisme » par la littérature : comment les textes que vous proposez permettent de faire entendre des voix singulières et plurielles ? Quels textes trouvez-vous particulièrement éclairants ?

P. M. - Le pluralisme est d’abord un fait : la pluralité s’amplifie de façon exponentielle avec la mondialisation. La question est de savoir comment transformer cette diversité en richesse, plutôt qu’en facteur de désordre. Cela suppose une méthode, un engagement, des expériences partagées dans le passage entre le fait brut et le processus.

Le travail s’est mis en place avec la littérature, mais d’autres approches sont possibles. Nous avons d’abord travaillé à partir du droit, notamment grâce à l’apport de Mireille Delmas-Marty — première présidente de l’Observatoire et personnalité magnifique — et à sa notion de « pluralisme ordonné », notre premier cadrage intellectuel.  

Quand une société internationale éclate, lorsque disparaît le face-à-face entre deux idéologies prétendant organiser et structurer l’histoire — qu’il s’agisse du modèle libéral, voire hyperlibéral, de l’héritage marxiste-soviétique, ou plus récemment de la pensée décoloniale— toutes ces structures globalisantes et universelles se trouvent mises en cause par les processus de morcellement et d’échanges. Ces processus, amplifiés par la technologie, entraînent une complexité croissante et un effet d’éclatement qui peut apparaître comme écrasant.

Dans ce contexte, on constate qu’il n’existe plus de code commun, de langage partagé. C’est justement à partir de cette observation que nous avons commencé notre travail : d’abord par le juridique, en analysant les codes existants, puis en intégrant la dimension littéraire. Ce détour s’est révélé intéressant et essentiel.

Même si les codes se fragmentent dans toutes les directions, il en reste un qui traverse les pays et les cultures : le code sociopolitique lié à la citoyenneté. Il s’agit du plein exercice des droits, du pluralisme et de la capacité, dans un monde multiple, à soutenir ces droits. Le droit devient alors une référence commune, malgré la diversité des contextes et des perspectives. Ce cadrage nous a permis de travailler aussi bien au Liban qu’au Burkina Faso, qu’en France, en Indonésie, ou encore dans un pays comme le Pakistan où l’exercice élémentaire du droit est pourtant quasiment impossible.

Mais nous avons vite compris que le droit, indispensable, n’était pas suffisant face aux poussées identitaires et émotionnelles. La question est alors devenue : comment, à partir de cette base incontournable qu’est la référence au droit, travailler sur ces explosions identitaires, sur cette montée des émotions les plus positives aux plus destructrices — l’exaltation, la peur de soi, la colère, la violence, jusqu’à la haine extrême ? À ce niveau-là, le droit ne suffit plus. Il faut aller plus loin, et travailler sur ces dérives et sur les blessures intimes qui s’enracinent à la fois dans les expériences personnelles et dans l’histoire collective. Et lorsque l’on s’attache à cette dimension intime, on en revient à la littérature : elle est, au fond, l’inventaire et la mise en récit de toutes les formes de l’émotion humaine, dans toutes les traditions.

C’est pour cette raison que cette bibliothèque se veut extrêmement diverse : chacun y entre par un ouvrage et en ressort vers des domaines très différents, ouvrant ainsi un chemin d’exploration propre à l’expérience de chacun.

L’œuvre de Dostoïevski me vient en tête : il reste un précurseur de la littérature moderne dans l’exploration du pire et de toutes les formes de dérive. Dans Les Frères Karamazov, par exemple, face à la violence débordante de certains personnages, on trouve en contrepoint l’échange entre le jeune Aliocha et le Starets Zossime. Aliocha Karamazov fragile, par son dialogue avec Zossime, parvient à comprendre, intégrer et transcender la violence de son père et de ses frères pour construire son propre chemin. De même, dans Crime et Châtiment ou Les Démons, Dostoïevski explore les profondeurs de la violence humaine tout en permettant à la réflexion de la travailler intérieurement.

L. D. - Pourquoi parler d’une « bibliothèque de la pluralité » plutôt que d’une liste d’ouvrages ?

P. M. - C’est une bibliothèque, parce que ce n’est pas comme une liste de lecture à lire pour la rentrée. Nous ne sommes justement pas au programme : nous avons voulu ouvrir des chemins et proposer des choix, de sorte que chacun forme son jugement. Rester au lycée, mais sortir du cadre scolaire. Une bibliothèque, c’est un espace de liberté : on prend sur les rayons, on va dans un sens, puis dans l’autre, on suit son inspiration. Le premier élément de notre bibliothèque, c’est la liberté de choix et l’appel à la curiosité.

Cette liberté est essentielle. Elle suscite une curiosité authentique et produit souvent des effets inattendus : des élèves nous disent qu’ils n’auraient jamais pensé lire tel livre, et qu’ils ont finalement envie d’aller plus loin. La bibliothèque est un lieu de cheminement personnel.

Ensuite, les angles sont liés aux thèmes que nous abordons : les migrations, le racisme, l’histoire coloniale, la citoyenneté ; il y a une dominante méditerranéenne qui est venue de la demande de nos lecteurs.

Dans un monde numérisé, la bibliothèque conserve une dimension profondément humaine : un livre sur une étagère est lié à des gestes, à du temps, à une expérience vécue. La transmission ne peut être purement technologique. Elle repose sur cette dimension organique du vivant, que seule l’expérience littéraire peut pleinement incarner.

L. D. - Les textes littéraires, en particulier les romans, donnent à entendre la pluralité des voix dans un monde fracturé. C’est ce que mettait déjà en avant il y a un siècle Georg Lukácsdans sa Théorie du roman. Comment faire entendre cette pluralité des voix ? Revêt-elle une dimension positive voire émancipatrice ?

P. M. -  Je n’ai pas Lukács précisément en tête, et j’ai envie de le replacer dans le temps où il écrit. Cela me revient de manière un peu lointaine, je l’admets. Il évoluait dans un âge fortement idéologique, où le roman était peut-être une forme d’échappée.

Mais je crois aussi que la puissance du témoignage est irremplaçable. Oui, le roman est essentiel, mais du point de vue de l’histoire, le témoignage a parfois une force décisive. Nous revenons là où nous avons commencé : la publication de L’Archipel du Goulag, le 29 décembre 1973 à Paris, publié en russe, imprimé en russe, après une transmission clandestine. Cette œuvre immense, fruit d’un travail absolument remarquable, a eu une force historique déterminante. Cela ne signifie pas que ce modèle doive être reproduit systématiquement. Mais face à certains drames, la répression syrienne à partir de la fin 2011 ou le Rwanda pour ne citer que quelques exemples, il faut des romans, certes, mais il faut aussi du témoignage. Un témoignage qui ne se contente pas du fait brut, mais qui délivre une véritable puissance littéraire.

C’est ce que montrent admirablement Soljenitsyne ou Chalamov : il existe plusieurs formes d’écriture issues du désespoir du Goulag, et le débat même autour de ces formes a ouvert une voie. Cela ne résout pas tous les drames, bien sûr, mais cela permet de les penser et de les transmettre. C’est pourquoi je serais moins systématique que Lukács dans la primauté accordée au roman.

Ce que je défendrais plutôt, c’est le travail littéraire au sens large, y compris le témoignage ; pensons à Primo Levi. Les grands textes issus des camps relèvent pleinement de la littérature, même lorsqu’ils ne sont pas des romans. Le roman a sans doute été, à l’époque de Lukács, un levier puissant pour se dégager de l’emprise idéologique ; mais cela est propre au temps de Lukács. On retrouve cette dynamique chez Milan Kundera et chez de nombreux auteurs d’Europe de l’Est, qu’ils aient choisi la satire, la fantaisie ou d’autres registres. La Charte 77 doit beaucoup à ces écrivains tchèques qui ont su, par la fantaisie, désamorcer l’idéologie dominante. Mais tout ne peut pas se réduire au roman lorsque le poids d’un drame historique majeur domine une époque.

III. Identité et rencontre de l’autre

L. D. - Notre époque est marquée par de fortes crispations identitaires. Comment la littérature révèle-t-elle la construction plurielle de nos identités ?

P. M. -  Je préfère parler de complexité plutôt que de « bricolage ». L’identité est une réalité vivante, organique, en mouvement : on est dans la complexité du vivant. Toute tentative de la figer est, à mes yeux, mortifère. Il y a une réduction identitaire quand on réduit le vivant et qu’on sort de la vie. L’identité doit être lue comme une entité organique avec sa croissance. Elle se déploie dans l’espace et dans le temps : elle a un mouvement qui la fait avancer dans l’espace et entrer dans une temporalité.

Il n'y a pas d'entité immuable quand on parle d’identité, que ce soit du côté du corps, de l'esprit, des références, du sentiment et même de l'âme. Le travail du pluralisme, c'est le refus de la réduction, mais ce n’est pas non plus le déploiement à l'infini.

L’identité, en soi, n'est pas un vilain mot : elle est fondatrice, nécessaire. Mais il faut admettre sa dynamique et tout ce qui refuse sa dynamique est, au fond, mortifère. C’est la maîtrise de la diversité dans sa propre construction identitaire qui en fait sa richesse. Il y a pourtant plusieurs façons de bloquer la prise de conscience de soi et l’affirmation de son identité : chez Marx, par des situations objectives d’aliénation, chez Freud, par le poids de la première enfance. Pourtant, il y a dans toute expérience littéraire, l’expérience d’un parcours, d’un chemin qui va surmonter les obstacles de prise de conscience de soi : la littérature ouvre une croissance organique de soi et déploie tout ce qui a été reçu.

L.D. Comment la construction de l’identité s’articule-t-elle avec la rencontre de l’autre dans les textes que vous proposez ?

P. M. - L’entrée dans la lecture et la littérature, c’est la formation du jugement. C’est entrer dans l’expérience de l’autre. Paul Ricœur parlait de « l’identité narrative » : nous nous construisons à travers les récits que nous lisons et que nous faisons nôtres. La littérature, c’est le chemin de l’autre ou l’apprentissage de l’autre.

Elle ouvre une multiplicité de chemins, de passages et de partages entre des expériences humaines extrêmement diverses, parfois même extrêmes. Elle donne le sentiment que chacun peut y trouver sa voie, sans être enfermé dans une lecture unique, et qu’on se situe à l’opposé de l’idéologie.

Bien entendu, aucune œuvre ni aucune pensée n’échappe totalement aux imprégnations idéologiques. Lorsqu’on observe, par exemple, l’évolution de ce que l’on appelle la pensée décoloniale, il est évident qu’il y a une part d’idéologie. Mais il y a aussi, et surtout, la nécessité de se dégager de certains schémas historiques dominants pour réapprendre la diversité du monde - ce qui a constitué l’une des évolutions majeures du XXᵉ siècle. En revanche, lorsque ce mouvement débouche à nouveau sur des schémas réducteurs et idéologiques, cela suscite chez moi une grande méfiance. Et, pour être franc, on retrouve aujourd’hui ce type de dérives également dans certains courants de l’écologisme, du féminisme, du genrisme, ou même du capacitarisme. Nous ne sommes sans doute plus à l’époque des grandes idéologies totalisantes, mais rien ne nous empêche d’y retomber.

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