Le monde dans ma classe

La fiction, un levier pour libérer la parole des adolescents ?

✒ Entretien avec Annie Rolland, psychologue clinicienne, propos recueillis par Audrey Jumel

À l’adolescence, parler de soi n’a rien d’évident. Émotions intenses, quête d’identité, difficultés à mettre en mot ce qui se joue intérieurement... Et si la fiction pouvait offrir un détour permettant aux adolescents de parler d’eux-mêmes ?

Psychologue clinicienne et docteure en psychologie clinique, Annie Rolland s’appuie depuis plusieurs années sur la fiction dans sa pratique. Romans, albums, films ou séries… Elle montre comment les histoires deviennent, pour certains adolescents, de véritables espaces de projection permettant d’ouvrir un chemin vers la parole. 

 

Audrey Jumel - Annie Rolland, vous êtes psychologue clinicienne et docteure en psychologie clinique. Vous accompagnez depuis de nombreuses années des adolescents. Pourriez-vous nous expliquer comment est définie l’adolescence en psychologie ? Qu’est-ce qui, dans cette étape de vie, explique la difficulté à parler de soi ?

Annie Rolland - L’adolescence s’ouvre avec la puberté et l’irruption du sexuel dans le corporel. Il s’agit d’une période de transition entre l’enfance et l’âge adulte, faite de remaniements psychiques profonds, qui aboutissent à la séparation physique entre l’enfant et ses parents. Les adolescent·e·s entrent en conflit avec leurs parents car ils et elles sont poussé·e·s vers le monde extérieur par ces modifications psychiques, tandis que leurs parents continuent de vouloir les garder à l’intérieur du cocon familial. Ce conflit est mu par un amour réciproque teinté d’ambivalence des deux côtés. Il est nécessaire pour que l’adolescent·e devienne capable d’indépendance. C’est un apprentissage de la vie séparée. Dans une configuration familiale « normale » et bienveillante, le conflit cesse lorsque la métamorphose est achevée et que l’adolescent·e, devenu·e adulte, quitte le nid. Dans nos sociétés modernes, cela ne signifie pas que le jeune adulte subvient totalement à ses besoins mais qu’il se montre responsable de lui-même. 

Durant toute cette période il devient difficile pour les ados de parler d’eux-mêmes (à des adultes) à cause du changement radical de repères dû à ces remaniements psychiques qui sont une énigme pour eux-mêmes. Ils veulent découvrir le monde seuls, c’est à dire sans leurs parents et ils perçoivent les questions des adultes comme une intrusion dans leur nouvelle intimité psychique. Ce rejet est anxiogène pour les parents, mais il faut l’accepter car il est le garant du devenir adulte de leur enfant. Et pour être rassurante, je dirais que ce n’est pas parce que les ados ne se confient pas qu’ils ou elles n’entendent pas les paroles de leurs parents, même s’ils ou elles ne répondent pas. 

A. J. - Vous vous intéressez depuis plusieurs années à la littérature jeunesse. Qu’est-ce qui vous a menée à vous appuyer sur cette littérature comme médium dans le cadre de vos consultations avec des adolescents ?

A. R . - Ce sont les adolescent·e·s qui m’ont donné cette opportunité.

Comme avec les enfants, avec lesquels la prise de parole s’organise selon l’âge autour de médiations ludiques, les adolescent·e·s ont souvent besoin de facilitateurs de parole lorsque la fonction associative[1] leur fait défaut. Je déplace en quelque sorte le propos sur leurs centres d’intérêt. Je leur demande s’ils ou elles ont aimé un livre, une bande dessinée, un film ou une série. Selon la réponse, je questionne ensuite les raisons de cet intérêt. Il est souvent question d’un ou de plusieurs personnages qui les séduisent par leurs actions, leurs sentiments, les émotions et leurs interactions avec le monde extérieur. Ces supports fictionnels m’aident à comprendre les dispositions d’esprit des ados en consultation sans qu’ils ou elles soient obligé·e·s dans un premier temps de parler de leur propre histoire, ce qui est parfois impossible pour eux pour de nombreuses raisons. Je pars du principe que les fictions deviennent un écran de projection de la problématique affective d’un·e adolescent·e, à un moment donné de sa vie. 

 

A. J. - Comment est introduit concrètement un support – livre, film, série – en séance : est-ce vous qui le proposez, l’adolescent qui le choisit, le résultat d’un échange ?  

A. R . - Tout d’abord, lors d’une première consultation, c’est un·e adolescent·e qui évoque son intérêt pour telle ou telle histoire sous la forme d’un livre ou d’un film. Je lui demande de me raconter l’histoire et ensuite j’interroge la fiction sous une forme incitative, comme par exemple : « C’est intéressant ce que dit (ou fait) ce personnage, qu’en penses-tu ? ». Lorsque je commence à comprendre qui est la personne en face de moi (avec en arrière-plan la demande des parents qui ont amené leur enfant en consultation) et qu’une relation de confiance s’est établie entre le/la jeune patient.e et moi, il m’arrive de proposer un roman que je lui prête en lui disant que j’aimerais avoir son avis sur ce livre. Il m’est plus souvent arrivé de devoir me documenter sur des fictions dont parlaient mes jeunes patient·e·s et ce sont eux/elles qui m’ont prêté des livres. Dans ce cas, ma lecture devient un exercice de mise en perspective de la fiction avec les questions que je me pose concernant la problématique affective de l’adolescent·e. Je dois connaître les évènements intrinsèques à la fiction afin de les relier à des éléments de l’histoire de l’adolescent·e et ainsi lui proposer d’associer librement autour des éléments que je suppose faire écho à son histoire personnelle. « En lisant ce livre, je crois avoir compris pourquoi tel personnage agissait de la sorte, et toi ? Comment comprends-tu qu’il puisse agir ainsi ? » Et ainsi de suite, plus on associe les idées, plus on relie les affects et les représentations, plus on offre de possibilités de parler de soi.

 

A. J. - À la lumière de ces éléments, quel rôle joue selon vous la lecture dans la construction des adolescents ? 

A. R . - Les enfants et les adolescents qui lisent ont plus de chances que les autres de pouvoir penser leurs propres difficultés en s’identifiant à des personnages de fictions. S’identifier ne signifie pas ressembler au personnage, mais cela permet de mettre au travail ses propres conflits intérieurs. La lecture est une activité symboligène, c’est à dire qu’elle permet de penser le réel au prisme de l’imaginaire. Symboliser signifie exprimer une chose en la représentant par une image symbolique. D’un point de vue psychanalytique il s’agit d’unir le contenu manifeste au contenu latent. C’est une fonction fondamentale d’un psychisme sain. La littérature est un réservoir inépuisable d’histoires qui donnent à penser les problèmes complexes de la condition humaine qu’aucune école ne peut enseigner. La littérature dépeint les différentes strates de l’appréhension du réel : les faits, les actes, les réactions, les sensations les émotions, les sentiments… Cette appréhension de la complexité des choses de la vie procède de l’abandon du manichéisme infantile et donne naissance à l’esprit critique. Se désillusionner du monde de l’enfance n’est pas une chose facile. Lire des histoires peut aider. Les ados qui lisent sont celles et ceux à qui leurs parents ont lu des histoires dès leur plus jeune âge. Inconsciemment, ils et elles en gardent la trace enveloppante.

 

A. J. - Vous avez mené le projet « Adolecteur » auprès de 25 adolescents autour de la lecture de 5 romans, qu’avez-vous observé quant aux effets réels de ces lectures sur ces jeunes ? 

A. R . - Cette expérience de groupe de parole d’ados âgés de 15 ans (d’une classe de 2nde générale) a révélé la singularité des réactions individuelles à travers les échanges des adolescent·e·s. J’avais choisi 5 romans pour la dimension tragique des histoires. Je les ai informé·e·s du fait que leur avis m’intéressait, qu’ils aiment ou pas les romans, qu’ils les lisent partiellement ou en entier. Le groupe comptait une dizaine de bon·nes lecteur·rice·s. Certain·e·s ont sincèrement prévenu qu’ils ou elles n’aimaient pas lire mais ont lu quand même pour les besoins de la recherche. La raison pour laquelle certain.es ont abandonné une lecture était le plus souvent l’ennui. Ils et elles étaient parfaitement capables de critiquer en s’appuyant sur un argumentaire solide et assumé. Les échanges ont porté le plus souvent sur les personnages, aimés, détestés, ou suscitant l’indifférence. Les personnages, leurs actes et les conséquences de ces actes ont été passé au crible de leur jugement. Cette expérience fut instructive quant à la fulgurance de leur pensée, leur esprit critique aiguisé, leur capacité d’empathie, leur exigence morale sans concession ainsi que leur sens de l’humour rafraîchissant. Ils et elles ont été capables de lire, discuter et analyser des fictions de la littérature jeunesse d’aujourd’hui avec sincérité et spontanéité. Ils et elles savent empoigner les sujets les plus graves, les plus fondamentaux, négocier avec les paradoxes et exprimer leurs sentiments y compris au sein d’un groupe, là où beaucoup d’adultes échouent parce que c’est difficile. 

 

A. J. - Que se passe-t-il psychiquement lorsqu’un adolescent se reconnaît ou s’antagonise dans un héros de fiction ? 

A. R . - Les histoires plébiscitées par les adolescents sont celles qui contiennent un héros ou une héroïne capable de susciter des sentiments puissants basés sur une charge émotionnelle forte. Cela ne signifie pas obligatoirement le plein accord des lecteur·rice·s avec les personnages. Ce qui importe à l’adolescence, c’est faire le plein de sensations, c’est d’être surpris. Dès lors que l’héroïsme est au rendez-vous, pour le meilleur ou pour le pire, la magie opère et le personnage suscite l’attachement des jeunes lecteur·rice·s. Martial, héros du roman de Guillaume Guéraud Je mourrai pas gibier est un exemple notable quant à la complexité de cet attachement. Son passage à l’acte meurtrier provoque une onde de choc dès le début du roman. Il suscite l’identification en exacerbant le sentiment de vengeance eu égard aux injustices dont il est témoin et victime. Les jeunes lecteur·rice·s éprouvent également une grande empathie à son égard. Un adolescent du « projet adolecteur » dit que si Martial avait eu la possibilité de mettre des mots sur sa souffrance, il n’aurait pas tué autant de monde. Ce commentaire relève d’un haut degré d’altérité de la part d’un adolescent de quinze ans. Peu d’adultes en sont capables. Dans la lecture des fictions, la rencontre avec des personnages qui contiennent à la fois le bon et le mauvais, participe au fait de reconnaître l’autre en tant que tel, dans sa diversité, dans les différences autant que dans ses similitudes. Par ailleurs, il ne faut jamais sous-estimer l’exigence morale des ados, car elle joue un rôle dans la sympathie pour un personnage.

A. J. - Le roman Je mourrai pas gibier de Guillaume Guéraud avait par ailleurs fait l’objet d’une polémique, certains adultes le jugeant trop violent pour les adolescents. Vous vous opposez depuis plusieurs années à la censure de livres ado. Dans votre nouvel ouvrage à paraître chez Thierry Magnier en juin 2026, La littérature jeunesse, les ogres et la censure, vous abordez par exemple la question de la censure de livres jeunesse traitant de sexualité et du corps des adolescents. Pourquoi vous engager depuis si longtemps sur ce sujet ? 

A. R . - Je ne me suis pas souvent posé la question de mon engagement mais comme elle a été posée deux fois cette année, j’y réfléchis. 

Dans un premier temps, il était question de mon attachement aux livres, à la littérature, à mes lectures depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui. D’autres en ont parlé mieux que moi mais je retiens de ces instants passés en compagnie de personnages de fictions un sentiment jubilatoire incomparable. La lecture est toujours salvatrice quand elle ouvre les portes d’autres univers où « vivent » d’autres personnes que l’on nomme « personnages ». 

La censure visant la littérature jeunesse m’a interpellée comme une injustice. J’ai donc exploré les ouvrages incriminés avec les outils de ma profession pour me forger une opinion quant au bien-fondé des accusations. Jusqu’à présent, j’ai constaté que les craintes émises par les censeur·e·s n’étaient pas légitimes car elles reposent sur des jugements moraux qui visent à maintenir les enfants et les adolescent·e·s dans l’ignorance des sujets aussi importants que leur statut de sujet unique, leur corps, leur identité, leur intimité psychique et physique et les dangers dont ils doivent être protégés.

Dans un second temps, mon métier a joué un rôle déterminant. Avant et pendant le métier d’enseignante-chercheure en sciences humaines à l’université, j’ai exercé mon métier de psychologue clinicienne durant 35 ans. Il m’a permis de rencontrer de nombreux·ses enfants et adolescent·e·s qui avaient besoin d’aide parce que la vie ne les avait pas épargné·e·s. L’idée que la littérature puisse porter atteinte à leur intégrité psychique m’est apparue d’emblée comme une idée erronée à combattre. Un livre, même mauvais, ne peut blesser personne. L’abandon, les guerres, la maltraitance et la prédation sexuelle brisent des vies d’enfants et constituent les seuls dangers réels. Dans La littérature jeunesse, les ogres et la censure, je parle des enfants dévastés par la prédation pédocriminelle et j’insiste sur le fait que censurer les livres qui racontent leur corps aux enfants et aux adolescents perpétue leur mise en danger par leur exposition à l’appétit des prédateurs. Quand la littérature en parle elle devient un rempart protecteur pour les jeunes lecteur·rice·s. car elle contribue à penser son corps et ainsi à le soustraire à l’emprise des malveillant·e·s.

 

A. J. - Dans le contexte actuel en difficulté de la protection de l’enfance, pourquoi les regards se cristallisent-ils sur les livres jeunesse au point de souhaiter les censurer ?

 

A. R . - Si la protection de l’enfance est en difficulté, c’est probablement à cause d’un terrible manque de moyens. Cela relève donc de la responsabilité d’un gouvernement et de ses choix budgétaires. Je constate que la protection des enfants est assez peu présente dans les programmes politiques en période pré-électorale et c’est une véritable catastrophe qui a des conséquences à long terme. Que deviennent les enfants maltraités que l’on n’a pas protégés ? Qui s’intéresse à eux ? Personne ne veut assumer la responsabilité de cet abandon réel et cruel des enfants. Par conséquent, on trouve un bouc émissaire et la littérature jeunesse devient la coupable idéale, accusée de pervertir les jeunes lecteur·ices, tenue pour responsable de leurs errances, souffrances et passages à l’acte... Il est vrai que le contenu des romans qui dérangent est souvent orienté sur des thèmes délicats comme la violence, la mort et la sexualité (homo ou hétéro), particulièrement dans les fictions pour ados. Je pense que ces thèmes sont désignés par les censeur·e·s comme représentant un danger pour les jeunes lecteur·rice·s car ils sont apparentés à des tabous sociaux et religieux. Ces romans sont peut-être subversifs car ils font sauter les verrous d’un vieil ordre moral pour qu’advienne une société plus tolérante et plus instruite de la complexité de la condition humaine. Les accusations de perversion ne sont pas pertinentes car il n’a jamais été démontré un lien de cause à effet entre le destin tragique d’un·e adolescent·e et ses lectures. Je souhaite pour ma part qu’on laisse la littérature jeunesse tranquille et que l’on s’occupe sérieusement des traumatismes réels qui détruisent les enfants et les adolescent·e·s, physiquement et psychiquement.

 

A. J. - Dans le cadre de vos consultations, avez-vous rencontré une situation marquante au cours de laquelle le détour par les histoires a justement permis à un adolescent de mettre en mot une émotion difficile ? 

A. R . - Un des exemples les plus notables est celui de Yann, âgé quatorze ans, que je relate dans Qui a peur de la littérature ado ? Sa mère, épouvantée par le caractère inadapté et violent de son fils, était convaincue qu’il suivait le même funeste chemin que son défunt père. Ils avaient divorcé lorsque leur fils avait deux ans. Le père s’était suicidé par pendaison tandis qu’il hébergeait son fils pour les vacances scolaires quelques mois avant notre rendez-vous. La passion que voue Yann aux romans de Stephen King (ce qui effraie encore plus sa mère) lui permettra de verbaliser la terreur indicible qui ne le quitte pas depuis la mort de son père. De longs détours par les textes du maestro de l’épouvante seront nécessaires avant que Yann ne puisse enfin dire le traumatisme qui paralyse sa vie affective et sociale sans s’effondrer. Il fut le malheureux témoin de la pendaison de son père. Après le départ des pompiers emmenant le corps, personne ne s’est soucié de lui. Il a ramassé la corde et l’a conservée secrètement depuis. Le travail psychothérapique a pu dès lors s’occuper du traumatisme dévastateur. Stephen King a toute ma reconnaissance pour l’aide apportée dans cette psychothérapie. À la question « Qu’est-ce que tu aimes dans les romans de Stephen King ? », il répond : « La peur ! Ça te fout les jetons comme c’est pas possible... ». 

D’autres exemples sont moins spectaculaires mais témoignent tous de la manière dont les histoires, les fictions, jouent un rôle d’espace de transition entre le réel et soi.

 


[1] La fonction associative est la capacité que nous avons de relier plusieurs représentations mentales entre elles ainsi que des affects et des représentations. Lorsque nous parlons, nous associons des idées, des sentiments, des souvenirs, sans y penser. Associer librement  différentes représentations mentales est une condition d’efficacité de la psychothérapie mais cela ne va pas de soi pour tout le monde.

 

 

✒ Les autrices et les auteurs

Audrey Jumel

Audrey Jumel

Assistante commerciale pour l'Association le Prix des Incorruptibles et assistante de rédaction pour PageÉduc'

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