La parole des chercheurs

L'École contre le pouvoir : l'histoire du soulèvement serbe

✒ Thomas Ganascia

La Serbie traverse, depuis l’effondrement meurtrier de l’auvent de la gare de Novi Sad attribué à l’état de corruption généralisée en novembre 2024, le plus vaste mouvement étudiant européen depuis 1968.[1] Ne s’appuyant sur aucune structure existante, les étudiants en lutte et leurs enseignants ont mobilisé près d’un million de personnes en manifestation (dans un pays de six millions d’habitants) et sont devenus pour une grande partie de la population un symbole d’espoir. En Serbie, il n’est pas rare d’entendre que « les étudiants sauveront le pays ». En seulement quelques mois, ils ont occupé la grande majorité des universités du pays, y ont mis en place un système interne de démocratie directe organisé sur la base de plenums (sortes d’assemblées générales), et ont établi quatre revendications simples mais non négociables, consistant, en substance, à demander aux institutions, judiciaires et politiques, de faire leur travail — juger et condamner les criminels, y compris quand ils sont membres du parti au pouvoir, faire la lumière sur ce qui a causé l’effondrement de la gare, et que la possibilité de subsistance matérielle des universités et des étudiants soit garantie par l’État. 

Si le pouvoir a d’abord tenté de réprimer le mouvement, en envoyant des hooligans masqués passer à tabac les étudiants de la Faculté d’Arts Dramatiques de Belgrade, ou en incitant la population à foncer en voiture sur des manifestants, il est vite apparu que chaque tentative de répression brutale amplifiait la mobilisation. Le SNS (Parti Progressiste Serbe, actuellement au pouvoir en Serbie) est un Parti-État, qui a progressivement fait sauter toutes les digues qui pouvaient limiter son empire, établissant un contrôle ferme sur la justice, la police, l’armée et les médias publics et privés.

Dans ce contexte, l’ampleur de la protestation, qui émane non seulement de l’Université, mais des lycées, des écoles et des professeurs du secondaire, a de quoi étonner. Comment se fait-il que les étudiants et la communauté éducative, qui n’étaient pas particulièrement « politisés » avant ce mouvement, soient parvenus à provoquer un sursaut démocratique profond là où de nombreux autres acteurs — ONGs, partis d’opposition, médias indépendants, institutions européennes — ont échoué ? Faut-il voir l’enseignement comme un contre-pouvoir ?

Dans l’Université sans condition, Derrida évoque « une sorte de souveraineté, une espèce très originale, une espèce exceptionnelle de souveraineté » qui caractériserait ce qu’est ou devrait être l’indépendance inconditionnelle de l’université. Par « Université », Derrida n’entend pas simplement une institution de recherche ; le terme désigne un lieu mental où rien n’est au-dessus de la liberté de chercher le vrai, et pour cela d’avoir par principe le droit de tout dire, fût-ce à titre d’hypothèse. En ce sens, tout enseignement (à l’exception peut-être de l’enseignement religieux) s’inscrit, au moins partiellement dans cet espace : les questions des élèves, leurs hésitations, leurs doutes, sont accueillis, discutés, approfondis ou patiemment réfutés. Cette « sorte de souveraineté » se présente toutefois de façon profondément différente de la « souveraineté indivisible » qui caractérise les États : là où la souveraineté politique se définit dans et par l’exercice d’un pouvoir — le souverain étant ce au-dessus de quoi il n’y a rien — L’Université, elle, n’est ni en dessous ni au-dessus du pouvoir politique. L’espace de l’enseignement est une forme d’« im-pouvoir », quelque chose, selon Derrida, de tout à fait hétérogène aux pouvoirs, un « ultime lieu de résistance critique ». Cette situation particulière rend l’Université fondamentalement vulnérable, « citadelle exposée, souvent vouée à capituler sans condition ».

Le cas serbe illustre quelque chose de ce hiatus entre la souveraineté étatique et « l’inconditionnalité » de la recherche du savoir à l’Université. C’est précisément au moment où l’État a tenté à de multiples reprises de réaffirmer sa « souveraineté », non seulement sur les universités, mais sur tous les lieux où l’on enseigne, lycées et écoles inclus — il affirma par exemple que les élèves des écoles étaient « la propriété de l’État », et qu’à ce titre toute activité politique lycéenne était illégitime, faisant entrer dans les administrations des universités des membres du parti — que sont apparues des limites claires à son pouvoir. Le vrai déclencheur de la révolte étudiante est la répression par des criminels proches du pouvoir d’étudiants de la Faculté d’Arts Dramatiques de Belgrade en novembre 2024. Se situant dans un registre plus social que politique, la violence exercée à l’égard d’étudiants manifestant simplement pour que les lois existantes soient appliquées est apparue insupportable et injustifiable, même pour des soutiens du parti. Le pouvoir serbe s’exerce par une structure de parti qui noyaute toutes les institutions officiellement indépendantes, usant quand il faut de violence, et la majorité du temps de mécanismes de corruption profondément implantés. 

Refusant de se placer sur le terrain du pouvoir ou de négocier leurs conditions, les étudiants serbes ont réinventé une position révolutionnaire, « sans condition » : à la fois vulnérable et incorruptible. C’est pourquoi ils existent dans l’espace politique précisément en tant qu’étudiants — et non en tant que jeunes, citoyens, ou porteurs d’une idéologie — brandissant symboliquement leurs livrets rouges, équivalent serbe de la carte étudiante, comme arme symbolique en manifestationLes différences idéologiques, loin d’être absentes, sont surmontées grâce au simple statut d’étudiant participant au mouvement. Celui-ci ne suppose pas de souscrire à un socle idéologique commun à tous les étudiants mais à accepter les demandes fondamentales du mouvement, en partager les risques, et reconnaître la légitimité des plenums.

Ce qu’il y a de particulier dans la lutte des étudiants serbes est en effet qu’ils cherchent depuis le début du mouvement à éviter de se confronter directement au pouvoir — ils ne s’adressent pas même au président, nommé « l’Illégitime », malgré ses multiples appels au dialogue. Se poser en opposant au pouvoir en place, c’est déjà vouloir l’exercer ; les étudiants le refusent, considérant que ce n’est pas leur rôle. Le mouvement défait le jeu des partis, refusant toute affiliation à des partis d’opposition et se distançant d’une dynamique d’incarnation dans des leaders, souhaitant initialement se prémunir de toute porosité à la corruption ou aux intimidations. Toute la légitimité du mouvement étudiant vient du contraste entre la faillite des institutions démocratiques serbes, privatisées par le parti au pouvoir, et une pratique directe de la démocratie par le plenum étudiant, nom serbe pour une assemblée générale délibérant et votant toute décision prise au nom du collectif. Les étudiants ne se prétendent pas même « transpartisans » : ils constituent une force de protestation qui prétend échapper à la logique politique du partisan, se situant non pas face au pouvoir à la manière de l’opposition, mais au-dessus ou de biais, court-circuitant les canaux verrouillés de la représentation politique. Ils endossent la position de ceux qui jugent si le pouvoir, quel qu’il soit, a répondu ou non à leurs demandes. 

Depuis le début du mouvement le pouvoir a principalement essayé de renvoyer les étudiants à des acteurs politiques classiques, de les réintégrer dans la position d’une opposition contrôlée, matée ou calomniée. Le parti au pouvoir a d’abord accusé les professeurs. Ce seraient eux, idéologues manipulateurs, qui auraient mis dans la tête des jeunes gens des idées fausses et néfastes. Le président a ensuite qualifié les étudiants d’agents financés par des pays étrangers pour déstabiliser le pays en préparant une révolution de couleur. Il a finalement traité les étudiants des universités publiques de tout le pays de terroristes, fomentant une atteinte à « l’ordre constitutionnel » : un coup d’État. 

C’est en réalité en un sens très particulier que l’enseignement et le savoir ont été politisés dans la situation serbe. Ce n’est pas l’Université qui a été mise au service d’une ligne politique ou d’un parti — ce que prétend le pouvoir —, via des canaux d’influence. Au contraire, c’est du fait même de l’absence de structures liées à des partis politiques existants que le mouvement a pu prendre une telle importance, dans un contexte politique où l’opposition, elle aussi, est profondément discréditée par des affaires de corruption datant de l’époque où elle exerçait le pouvoir. 

Émerge de cette mobilisation un projet politique prenant l’éducation et les valeurs qui la sous-tendent non comme un moyen, mais comme une fin. Les étudiants serbes se battent en effet pour vivre dans une société où les postes et fonctions publiques sont attribués en fonction de compétences qu’évaluent des professeurs, dans l’espace de l’Université, et non en fonction de liens familiaux ou de passe-droits : ils cherchent à instituer une société où ils pourront vivre une fois diplômés. Cette expérience politique ranime la portée historique que les Lumières attribuaient à l’éducation : celle-ci n’est pas uniquement faite pour préparer les élèves à une société et à un monde tels qu’ils sont, imparfaits et corrompus, mais à les rendre meilleurs que la génération même qui les éduque, afin de préparer à « un meilleur état » social dans l’avenir.[2] Le progrès scientifique peut laisser espérer un progrès moral et, à leur croisement, on trouve l’éducation. C’est en cela que les manifestations et la mobilisation politique sont perçues comme le prolongement de l’éducation elle-même : l’un des slogans étudiants, protest je ispit, allant jusqu’à signifier que « la manifestation est un examen académique ». 

Le positionnement des étudiants serbes est toutefois difficile à tenir sur le long terme. Près d’un an et demi après le début du mouvement, beaucoup craignent que la façon même dont les étudiants se situent à l’écart du champ politique et des partis finisse par les confiner, au-delà même de l’impuissance, à l’erreur politique. Face à l’obstination du pouvoir présidentiel à ne pas laisser les tribunaux mener leur enquête, les étudiants ont formulé la demande d’organiser des élections législatives anticipées, et commencé à former une liste « étudiante » de professeurs et personnalités n’ayant jamais exercé de fonctions politiques ou partisanes. Le désengagement du savant est-il le signe qu’il peut aussi exercer le métier d’homme politique ? Longtemps il a aussi été question de mettre en place un « gouvernement d’experts », fondé sur la pure compétence. L’université deviendrait alors le lieu même de la souveraineté politique, par là confisquée au peuple, puisqu’elle serait le lieu où est attribué le statut même d’expert, qui donne droit à l’exercice du pouvoir politique : toute la spécificité de « l’inconditionnalité », que décrit Derrida, serait alors dissoute. 

Il y a quelque chose de l’ordre de l’événement, au sens de ce qui n’est pas prévisible et surprend toujours, dans le soulèvement étudiant serbe.[3] Rien ne laissait le prévoir, dans un moment politique marqué, en Europe du moins, par l’alternance entre la conservation du libéralisme économique comme statu quo et diverses formes de populisme. Ce que nous enseigne le mouvement serbe est peut-être que ce n’est que par son auto-limitation et la conscience de son rôle spécifique qu’un mouvement émergeant de la communauté éducative peut permettre de donner un nouveau souffle à la lutte contre les pouvoirs tyranniques. La politisation de l’éducation et de l’enseignement supérieur en Serbie renvoient à une demande extérieure à la vie politique, qui vise non à s’y inscrire, mais à la rendre possible. Si le monde académique est régulièrement attaqué par les pouvoirs populistes contemporains, notamment aux États-Unis, c'est peut-être que ces pouvoirs connaissent la menace paradoxale qu’il représente.
 


[1] Le 1er novembre 2024, une station de chemin de fer récemment reconstruite par le parti au pouvoir s’est effondrée à Novi Sad, deuxième plus grande ville de Serbie, tuant 16 personnes. Il apparaît rapidement que la reconstruction de la gare était entachée d’irrégularités, le projet hâté pour des raisons électorales, entraînant un non-respect des normes architecturales. Pour savoir plus sur le sujet, voir https://lvsl.fr/vent-de-liberte-en-serbie-silence-a-bruxelles/

[2] Voir Emmanuel Kant, Traité de pédagogie, 1803, trad. Jules Barni, p. 10-11

[3] Jean-Arnaud Dérens, journaliste et historien rédacteur en chef du Courrier des Balkans, en parle comme d’un mouvement a contre-courant des tendances politiques contemporaines en Europe. https://laviedesidees.fr/La-Serbie-a-contre-courant

✒ Les autrices et les auteurs

Thomas Ganascia

Thomas Ganascia

Professeur de philosophie

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