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Samuel Paty, héros tragique

✒ Arthur Habib-Rubinstein, rédacteur en chef

« Je n’avais jamais rêvé d’être un héros. », voilà la première phrase que prononce le narrateur de L’Abandon, le film consacré à l’assassinat de Samuel Paty. La caméra à focale courte, au plus près de la nuque du professeur dissimulé sous une capuche, épouse le regard d’un prédateur. Et pourtant, il semblerait que ce soit Samuel Paty lui-même qui se regarde depuis le monde des morts, au matin de ce fatidique 16 octobre 2020, dernier jour de cours avant les vacances de la Toussaint. Il s’observe et relève, la voix pleine de regrets, l’ironie tragique qui fait qu’un enseignant d’histoire-géographie entre ainsi dans les livres d’Histoire. Tragique, c’est le mot qui vient à l’esprit lors du visionnage de L’Abandon. Au sens courant, bien sûr, mais aussi au sens littéraire ; Samuel Paty, ce héros de la République, y est traité comme un grand personnage de tragédie classique.

 

Personnage à la destinée exceptionnelle, le héros tragique ne peut échapper à la fatalité qui le poursuit. À la naissance d’Œdipe, un oracle prédit qu’il tuera son père et s’unira avec sa mère ; ni l’abandon sur le mont Cithéron pour qu’il y trouve la mort, ni l’adoption par un couple de bergers, ni les années ne pourront l’empêcher d’accomplir l’oracle en sauvant la cité de Thèbes. Rien, rétrospectivement, ne paraît pouvoir détourner Samuel Paty de la mort qui l’attend. Sa bienveillance, l’appui de sa principale, l’affection de ses élèves et la confiance de leurs parents, le malaise de l’adolescente qui inventa une calomnie pour justifier son exclusion auprès de sa famille, rien de tout cela n’empêcha Abdoullakh Anzorov, terroriste islamiste de dix-huit ans, d’attendre le professeur à la sortie du collège, de le faire identifier par des élèves grassement payés, puis de le suivre et de le poignarder à dix-sept reprises aux cris d’« Allahou Akbar », avant de le décapiter avec un sentoku, un couteau de cuisine japonais. 

 

Il avait fallu que l’adolescente, absente du cours où l’enseignant avait montré les caricatures, soit exclue pour des problèmes de discipline ; qu’elle mente ensuite à ses parents et tienne Samuel Paty pour responsable de sa sanction ; que son père relaie cette version des faits sur Facebook ; qu’il attire ainsi l’attention de l’imam islamiste Abdelhakim Sefrioui, lequel contribua à donner de l’ampleur à l’affaire ; que l’information, devenue virale, parvienne jusqu’à Anzorov, déjà signalé pour ses appels à l’extrême violence sur les réseaux sociaux ; que le nom du professeur et celui du collège soient rendus publics ; que la demande de renforcement des patrouilles formulée par la principale ne soit pas suivie d’effet ; enfin, que Samuel Paty rentre à pied ce jour-là alors qu’il avait pris l’habitude d’être raccompagné par un collègue. Le film s’étend sur onze jours ; pourtant, il commence avec le début d’une journée ordinaire de professeur et s’achève au moment où celui-ci quitte le collège, lieu autour duquel gravite tout le drame. Le destin s’exprime toujours avec unité, de lieu, de temps et d’action.

 

Samuel Paty ne pouvait pas ne pas mourir, semble affirmer le réalisateur Vincent Garenq. Mais au-delà de l’enchaînement des circonstances conduisant à cette issue fatale, ce qu’il a voulu montrer est peut-être la manière dont l’enseignant affronte le piège qui se referme sur lui. Tel Hippolyte dans Phèdre de Racine, injustement accusé d’un crime dont il est en fait la victime, il ne renonce jamais à sa probité. Calme, soucieux à la fois de protéger ses élèves et de défendre ses convictions pédagogiques, le Samuel Paty de Vincent Garenq porte son histoire comme Atlas porte le monde, avec douleur et dignité. C’est le sens du discours d’hommage lu en clôture du film par l’une de ses élèves. Présente lors du cours consacré à Charlie Hebdo, elle avait vécu comme une injustice le fait de devoir sortir lorsque les caricatures furent montrées. Elle en avait parlé à sa mère, qui avait contacté l’enseignant. Celui-ci avait alors expliqué sa démarche et présenté ses excuses. Lumineux même durant cette obscure semaine, Samuel Paty conserve le caractère héroïque d’un enseignant ferme, juste et empathique. Personnage tragique, vous dis-je, avec ce que cela peut toucher de sublime. 

 

Reste que le visage du terroriste ne nous est jamais montré, ni lorsqu’il écoute et commente les vidéos du parent d’élève et d’Abdelhakim Sefrioui ; ni lorsqu’il prépare son passage à l’acte ; ni même au moment de l’assassinat. Comme Hippolyte succombant à la malédiction qui le poursuit, Samuel Paty est frappé par une force qui demeure hors champ. Le terroriste apparaît moins comme un personnage que comme la matérialisation monstrueuse d’une violence jusque-là abstraite, condensée en un acte unique et définitif. Le film lui refuse toute profondeur psychologique ; il n’est plus un individu mais une fonction tragique.

 

Voilà peut-être ce qui éclaire le choix de transformer cette histoire en fiction. Héros tragique de la République, victime d’une calomnie qui finit par prendre la forme d’un monstre vengeur sans visage, Samuel Paty perd sa singularité pour devenir l’incarnation de l’enseignement confronté à l’obscurantisme. Veillons seulement à ne pas faire de lui, contre l’intention même du film, une nouvelle Iphigénie dont le sacrifice viendrait gonfler les voiles d’une guerre, quelle qu’en soit la nature.

✒ Les autrices et les auteurs

Arthur Habib-Rubinstein

Arthur Habib-Rubinstein

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