Le monde dans ma classe

JOURNAL D'UN PROF ADMINISTRATIVEMENT NEUF - S2, ÉPISODE 2

✒ Pierre Pan, Prof administrativement neuf

Résumé de l’épisode précédent : 

Je l’ai eu ! 

Première expérience de vœux. 

J’ai des Maternelles.

 

Ça y est, j’y suis ! Je quitte l’université avec un dossier distribué par la direction des études, un tote bag syndical accroché à mon bras gauche, un second, plutôt mutualiste, sous l’autre, charmé par la possibilité d’obtenir deux clés USB supplémentaires à stocker avec la dizaine d’autres qui dorment déjà chez moi dans un tiroir. À ce stade, je possède suffisamment de clés USB pour sauvegarder l’intégralité de l’Éducation nationale mais je n'ai toujours aucune idée de ce qui m’attend réellement en septembre. En y regardant de plus près, tous les futurs stagiaires sont équipés exactement de la même façon. Deux tote bags, une poignée de stylos, trois prospectus sur la protection sociale et une assurance professionnelle forment l ’équipement de base de tout apprenti professeur des écoles, sorti tout droit d’un jeu de rôle qu’on aurait nommé : Classe & Élèves. Et il y a probablement quelque part une quête secondaire consistant à trouver une imprimante qui fonctionne du premier coup. Du haut de mon niveau 1, je me vois si fier de porter ces objets qui me font peut-être, encore d’avantage, me sentir légitime, sérieux et déterminé. Avec le recul, c’est à la fois très drôle et tristement pathétique.

Outre les documents décrivant l’année à venir, on nous a donné de précieux conseils qui relèvent surtout  de l'évidence :

  1. Contacter notre établissement d’affectation pour nous présenter.
  2. S’habiller correctement le jour de la rentrée car seront présents l'IEN (Inspecteur/Inspectrice de l’Éducation Nationale), la DASEN (Directeur/Directrice Académique des Service de l’Éducation Nationale) et autres pontes hiérarchiques.

Je vous ai dit que mes premiers contacts avec ma binôme avaient été très bons. Malgré nos différences flagrantes, il nous semblait essentiel de nous adapter l’un à l’autre pour que notre année en commun puisse être une réussite. Sans rien spoiler, cela s’est prouvé du début à la fin de notre année. Et je pense que cette relation mêlée de respect et de bonne intelligence a clairement été vitale pour nous deux. La première chose que nous avons faite a été de contacter ensemble la directrice de notre école primaire pour nous présenter et proposer de venir directement à sa rencontre. La réponse a été rapide et très chaleureuse, nous proposant plusieurs moments dans la semaine qui pourraient convenir à l’organisation de l’école. La directrice de notre école nous a également informés que l’enseignant de la classe que nous aurions l’année suivante serait ravi de nous présenter certains de nos futurs élèves (des PS qui seraient alors des MS) et notre future ATSEM.

Date prise. Coordination avec la binôme. Euphorie au rendez-vous.

On prévoit de venir en fin de matinée un jour de semaine. On est en plein milieu de la dernière période. Les enfants sont fatigués, les enseignants aussi. Il peut faire chaud dans les classes. Quand nous arrivons sur place, je découvre une petite école de sept classes, d'une vingtaine d’années au maximum. Elle est construite sur une butte et possède  deux niveaux. Au rez-de-chaussée, on trouve le bureau de la directrice et les classes de maternelle. Une classe de CE2 à gauche, les CP, CE1 CM1 et CM2 sont à droite. En face de l’entrée, la cour des maternelles avec son tobogan, ses quelques jeux, deux arbres et un immense préau. À l’étage inférieur, la salle de motricité, la cantine et la cour des grands.

L’école est mignonne, lumineuse et il y a de quoi se garer ! Ouf !

La directrice nous accueille et nous pose des questions. Le ton de sa voix trahit un besoin d’être rassurée : « Quel âge avez-vous ? » « Avez-vous des enfants ? » « Vivez-vous seuls ? ».

Puis, sans que nous n’ayons vraiment échangé, elle nous informe que nous n’aurons pas la clé de l’école. Enfin... pas pour le moment. Et que si, d’aventure, nous avions la chance de l'obtenir, nous n’en aurions qu’une seule pour deux.

Ah.

OK.

Regard complice avec ma binôme.

Nous étions dans l’établissement depuis moins de dix minutes et les clés faisaient déjà l’objet d’un niveau de sécurité habituellement réservé aux codes nucléaires ou aux recettes de Coca-Cola.

On comprend que dans cette configuration, il est impossible de venir travailler quand on le souhaite à l’école pendant l’été et peut-être pendant l’année sans que la directrice ne soit prévenue.

Confiance au travail : 1/10

On arrive dans notre future classe à la fin de la récréation du matin. L’enseignant est un homme de grande taille, calme en apparence. Bienveillant et accueillant, il nous laisse nous présenter auprès des enfants. Ils sont 26. Une classe de PS/MS qui a l’air de bien rouler. Les enfants sont calmes mais curieux. On perçoit déjà les caractères de chacune de ces petites têtes. Le groupe est hétérogène et il règne une ambiance sereine. Je me projette déjà ! Les enfants, à leur tour se présentent. Seul ombre au tableau : l’ATSEM. Nous l’avons vue rentrer dans son atelier (ouvert sur la classe) et mettre de l’ordre. Elle semblait ne pas nous avoir remarqués. Et l’enseignant ne nous la présente pas. Finalement, ce jour-là, nous n’aurons la droit qu’à un timide échange d’amabilité avec elle. On la sent triste, abattue, fatiguée. Puis elle quitte la classe, sans que cela ne gène le collègue.

Reprenant la main sur son groupe, il lance les élèves dans quelques travaux d’autonomie avec une facilité déconcertante.  Nous pouvons ainsi discuter tous les trois. Il nous explique que cela fait deux ans qu’il est arrivé dans cette école, qu’il a hérité du cycle 1 sans le vouloir et qu’il a commencé à y prendre plaisir cette année. Que ses rapports avec l’ATSEM sont compliqués parce qu’elle juge son travail et qu’ils ont régulièrement des conflits verbaux. Que ses rapports avec les autres collègues enseignants de l’école sont également compliqués parce qu’ils ne comprennent pas ses idées. Qu’il est épuisé. Qu’il voudrait repartir sur de bonnes bases avec ses collègues. Qu’il ne sait pas comment s’y prendre. Qu’il y passe des nuits. Qu’il est ravi d’avoir la classe des CE2 l’an prochain. Ah bin oui, je le comprends !

Il va être temps de partir. Arrivé avec beaucoup de motivation, me voilà à envisager une reconversion dans le management, le développement personnel ou la psychothérapie. Après tout, en une demi-heure, je venais de réaliser ma première consultation gratuite.

Au moment de dire au revoir aux élèves, un PS me regarde attentivement. Le pauvre, il est peut-être un peu perdu de voir tant d’adultes dans sa classe. Je me mets à sa hauteur et je le regarde avec toute la bienveillance forcée dont mon visage est capable (rappelez vous que les enfants de moins de six ans ont tendance à fuir et à hurler de peur à mon contact). Je ne veux absolument pas l’effrayer. Je souhaite le sécuriser à ma manière en lui envoyant tous les messages positifs possibles. « Je suis ravi qu’on se voit bientôt après les vacances, mon grand. » Un sourire apparait progressivement sur son visage d’ange. Je sens que j’ai réussi mon coup. Voici un premier contact qui s’avère plus que constructif. Oui mais avec le sourire apparait sa petite main qui se lève. Puis son majeur. Son visage n’a pas changé d’un millimètre mais ce sourire qui, quelques secondes plus tôt, évoquait une publicité pour compotes bio me rappelle soudain certaines poupées possédées du cinéma d’horreur. 

Choqué (mais hilare intérieurement), je me redresse, et jette mon regard vers l’enseignant l’air de dire : 

« Euh comment je dois réagir là ? ».

« Il va falloir que tu te fasses respecter ! » me dit-il avec une bienveillance perdue de vue.

Comment suis-je passé du statut de croque-mitaine officiel auprès des moins de six ans à celui d’adulte auquel on peut adresser un doigt d’honneur avec un sourire sincère et sans la moindre inquiétude ? J’ai le sentiment que ce n’est que le début….

✒ Les autrices et les auteurs

Pierre Pan

Pierre Pan

Prof administrativement neuf

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