Inviter un journaliste dans sa classe : redonner de la chair à l’information
« Être journaliste, c’est lire tout le temps. »
Tintin peut-il encore faire rêver ? Alors que le métier de journaliste figurait pendant des années au sommet des aspirations des adolescents, la situation semble aujourd’hui plus incertaine. Dans les classes où j’enseigne, rarement une ou deux mains se lèvent, lorsqu’on demande si ce métier intéresse les élèves. L’éloignement progressif de la presse écrite, de la radio comme de la télévision, au profit des réseaux sociaux, redéfinit en profondeur les représentations des métiers de l’information.
Dès lors, mettre les élèves au contact direct des professionnels apparaît essentiel : il s’agit de redonner de la chair à l’information.
Pourquoi organiser une rencontre avec un journaliste ?
Les pratiques informationnelles des jeunes sont aujourd’hui largement dominées par les réseaux sociaux. Peu de mes élèves s’informent par la lecture d’un journal ; rare sont également ceux qui regardent un journal télévisé. On peut analyser le succès des influenceurs comme celui d’une logique d’incarnation : une parole directe, immédiate, produite « ici et maintenant », qui mobilise fortement l’affect et l’intimité. Ces formats rencontrent un écho important auprès de mes élèves, qui ne se reconnaissent pas toujours dans les médias traditionnels.
Faire intervenir un journaliste permet de contrebalancer cet effet de distance, au profit justement d’un modèle incarné : des conseils pratiques, un regard assumé sur l’actualité, une expérience vécue.
Mais cette rencontre permet aussi de réintroduire de la méthode et de la distance critique. Les élèves découvrent que l’information ne se réduit pas à une prise de parole spontanée, mais qu’elle repose sur des outils solides : la maîtrise de la langue, la connaissance des langues étrangères et une compréhension fine de l’histoire. Faire venir un professionnel passionné, permet de montrer concrètement que les disciplines scolaires, comme les lettres, les langues et l’histoire, sont au cœur de la compréhension du monde contemporain. Cela permet également de faire rentrer l’actualité dans la classe, en la rendant accessible et discutable.
Une rencontre avec un chroniqueur de l’actualité internationale
La venue d’Anthony Bellanger au lycée Nelson Mandela de Marseille, la semaine du 7 au 9 avril 2026, a confirmé ma conviction. Pendant trois jours, ce journaliste de France Inter, spécialiste de géopolitique et des questions internationales, est intervenu dans huit classes, de la seconde à la terminale, incluant des classes de première technologique ST2S.
Le fil conducteur de ces rencontres était un même sujet d’actualité : le conflit actuel en Iran, abordé sous des formats variés, de 40 minutes à deux heures, mêlant exposés et échanges. Cette diversité a permis d’adapter le contenu aux publics tout en conservant une exigence commune.
Les élèves ont découvert un journaliste profondément attaché à la lecture, à l’histoire et à l’analyse. Levé à 4 heures du matin pour préparer ses chroniques sur France Inter, il lit, réfléchit, croise les informations et les met en perspective avec les travaux d’historiens. Son message est clair : pour être un bon journaliste, il faut lire, et relire encore, pour comprendre.
La rencontre permet aussi de saisir le métier dans sa dimension concrète, jusque dans les habitudes des salles de rédaction. Les élèves se sont ainsi amusés lorsqu’Anthony Bellanger les a appelés « mes petits canards en sucre ».
- Langues, terrains et accès à l’information
Dès le début de son intervention, le journaliste interroge les élèves sur les langues qu’ils parlent. Parler bosniaque, turc ou arabe, y compris dans un cadre familial et non académique, constitue une ressource précieuse, souvent sous-estimée à l’école. Pour un journaliste, ces compétences permettent d’élargir les terrains d’enquête et d’accéder à des points de vue diversifiés.
Il illustre ce point par une expérience personnelle : découvrant qu’un de ses stagiaires était réfugié sunnite irakien, travaillant dans la section anglophone du Courrier international, il l’encourage à poursuivre un travail de terrain dans ce qui était appelé en 2004 « le triangle de la mort », une enclave majoritairement sunnite située à une vingtaine de kilomètres de Bagdad, où aucun journaliste francophone n’était présent. Ce travail a lancé sa carrière, alors même qu’il était réticent à revenir sur ses traces familiales, et lui a valu par la suite plusieurs distinctions.
- Suivre l’actualité au jour le jour et la mettre en perspective
La répartition des interventions sur trois jours a permis de suivre l’évolution de l’actualité du conflit en Iran presque en direct. Les élèves ont ainsi vu émerger de nouvelles questions au fil des événements : comment interpréter les déclarations politiques de Donald Trump et ses publications sur son réseau Truth Social ? Que signifie un cessez-le-feu ? Quels sont les objectifs des différents acteurs du conflit ?
À plusieurs reprises, le journaliste a demandé aux élèves de sortir leurs téléphones pour consulter l’actualité en temps réel. Les discussions ont permis de replacer ces propos dans une perspective historique plus large, notamment dans le contexte perse et iranien. Une question a ainsi émergé : comment comprendre, dans l’histoire longue, la menace d’ « éradiquer » une civilisation ?
Plus généralement, cette démarche a permis de rappeler une exigence fondamentale du travail journalistique : produire une analyse fondée sur la mise en perspective. Anthony Bellanger l’a illustrée en analysant avec les élèves les facteurs de puissance des États en présence : le territoire, la richesse et la population. Il a également insisté sur un point méthodologique : privilégier le PIB global plutôt que le PIB par habitant, dans la mesure où il conditionne la capacité d’un État à mobiliser des ressources, notamment énergétiques (« acheter des barils de pétrole »).
La distribution d’articles du New York Times a constitué un support central pour introduire l’exigence du journalisme d’investigation. Une enquête portant sur les jours ayant précédé une décision d’intervention militaire américaine en Iran a été analysée en classe. Le journaliste a montré comment ce type d’enquête repose sur un recueil rigoureux d’informations et leur mise en cohérence. Il a également évoqué les différentes options stratégiques discutées par les acteurs politiques, soulignant la complexité des processus de décision.
Un métier exigeant : persévérance et engagement
Les échanges ont également porté sur les conditions d’accès au métier. Le conseil d’Anthony Bellanger est sans ambiguïté : il faut persévérer. Les débuts sont difficiles, marqués par les piges, la nécessité de faire ses preuves et de se construire un réseau.
Il rapporte à ce sujet une remarque d’une rédactrice en chef : « Je ne connais personne qui ait réellement voulu devenir journaliste et qui n’y soit pas parvenu. » Mais cette réussite suppose de « tenir », notamment dans les premières années. Les écoles peuvent aider, mais une large part des journalistes, comme lui, sont passés par d’autres parcours.
Le journaliste insiste également sur une réalité plus exigeante : les débuts de carrière passent souvent par des terrains difficiles. Là où sa génération s’est formée dans les pays de l’ex-Yougoslavie puis en Irak, les jeunes journalistes aujourd’hui partent en Ukraine ou au Soudan, parfois munis d’un simple téléphone, au contact direct des civils et des soldats. « Vos parents vont me détester » ajoute-t-il, en souriant. Mais les années sur le terrain, à l’étranger, sont les plus formatrices et les plus belles, rassure-t-il ceux parmi l’auditoire qui se rêvent aventuriers.
Comment organiser une telle rencontre ?
Une rencontre avec un journaliste nécessite une préparation en amont. Il est recommandé que les élèves élaborent des questions afin de les rendre pleinement acteurs et de structurer les échanges.
Le choix d’un thème d’actualité constitue un levier efficace. Dans le cas présent, le dispositif « Parlons stratégie », proposé par l’association « Au contact citoyens, citoyennes », a permis d’organiser les discussions autour d’un sujet précis de l’actualité géopolitique.
Le développement de classes ou de projets « médias » au sein des établissements constitue enfin un prolongement pertinent de ces démarches. C’est ce qui est prévu au lycée Nelson Mandela, grâce au travail conjoint des professeurs-documentalistes et des enseignants en histoire-géographie.
Conclusion
Inviter un journaliste dans sa classe permet de redonner de la profondeur à l’information, à une époque marquée par l’immédiateté et la multiplication des sources. Elle rappelle surtout une exigence fondamentale : comprendre l’actualité suppose du temps, mais aussi beaucoup de lectures.
La rencontre ne bénéficie pas uniquement aux élèves. Les nombreuses questions posées — sur le conflit, les monarchies du Golfe ou encore les relations internationales — ont obligé le journaliste à préciser et structurer sa pensée. Ce contact avec de futurs lecteurs et lectrices constitue un élément essentiel de son travail. Il rappelle que l’information se construit aussi dans l’échange avec le public.
En venant au lycée, Anthony Bellanger n’a pas seulement parlé de son métier : il a, à sa manière, rendu ce qui lui avait été donné. Lui qui rappelle que ce sont ses professeurs d’histoire et d’espagnol qui ont changé sa vie. Une manière de rappeler que certaines rencontres, à l’école, laissent des traces durables.


