Enseigner, créer, partager : les coulisses d’une professeure blogueuse
Qu’implique d’enseigner hors des murs de l’école, là où certains parlent volontiers de « jungle numérique » ? Céline Retrouvey, professeure de lettres et blogueuse, partage son expérience avec Katell Carrer, professeure de lettres également et chroniqueuse régulière sur PageEduc’. Un échange d’enseignante à enseignante autour des joies, des difficultés, des opportunités, mais aussi des questionnements éthiques que soulève cette activité. Entretien.
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Katell Carrer - Céline, tu es professeure de lettres dans l’académie de Besançon depuis 17 ans, en Bourgogne Franche-Comté, région dans laquelle tu as grandi. Peux-tu nous raconter ton parcours ?
Céline Retrouvey - J’ai grandi et je vis dans l’est de la France et j’enseigne depuis 17 ans. J’ai un parcours très classique, des études de lettres modernes après un baccalauréat littéraire, puis l’obtention du Capes en 2008. Après mon année de titularisation, j’ai enchaîné les établissements scolaires passant fréquemment du collège au lycée, puisque je suis restée TZR ( titulaire en zone de remplacement ) pendant plusieurs années avant d’obtenir un poste fixe en 2017 dans le collège où j'enseigne toujours actuellement.
K.C. - Qu'est-ce qui t’a poussé à devenir professeure blogueuse ?
C.R. - J’avais depuis longtemps envie d’écrire et de partager mes différents projets créatifs via un blog. A l’origine, j’avais envisagé un blog consacré aux loisirs créatifs et aux DIY (do it yourself), mais dans les faits je n’y arrivais pas, je ne savais pas quoi raconter, par où commencer ... C’est finalement mon conjoint qui m’a poussée à prendre le chemin que je suis actuellement en me disant un beau jour : « toi, ton truc c’est l’école ». Je ne savais pas qu’il pensait à mes créations artistiques, mais ça a fait tilt ! Il avait raison ! C’était le plaisir que je ressentais en classe à proposer à mes élèves des activités ludiques et créatives que je voulais partager. Je me disais aussi que je pourrais offrir à d’autres élèves la possibilité de prendre autant de plaisir à travailler que les miens en partageant aux collègues mes idées et mes activités.
Puisque cela fonctionnait dans ma classe, je ne voyais pas de raison que cela laisse de marbre les autres élèves. Rapidement, j'ai également proposé sur mon blog des chroniques de livres jeunesse, car je suis une grande passionnée de littérature jeunesse et j’ai à cœur de la faire vivre en classe. Dans la foulée du blog, j’ai créé un compte Instagram, au départ seulement pour y relayer les publications du blog. Il est depuis devenu un espace à part entière : les deux se complètent très bien et je n’imagine pas l’un sans l’autre.
K.C. - Tes élèves ou leurs parents t'ont-ils trouvé sur les réseaux ? Si oui, qu'en pensent- ils ?
C.R. - Après de très longues années à opérer dans le plus grand anonymat, j’ai finalement eu une cohorte de 4e un peu plus débrouillarde que les autres. Alors oui, mes élèves ont trouvé mon profil sur les réseaux. Et depuis, mes collègues aussi.
Pour les élèves, cela coïncidait avec le moment où plusieurs projets éditoriaux voyaient le jour, auxquels mon nom était associé. Il suffisait donc d’une simple recherche internet à mes élèves pour mettre au jour ma vie numérique.
Je me souviens qu’ils avaient promis de garder le secret ... et que le lendemain toutes mes classes étaient au courant ! J’ai alors joué franc-jeu, j’ai confirmé et même vidéo-projeté mon blog au tableau. C’était très amusant, il y a eu des : « Oh, mais c'est notre leçon ! » en découvrant certains articles.
Depuis, rapidement en début d’année arrive toujours un moment où je dois confirmer l’existence de mon profil Instagram, j’énonce alors quelques règles :
- C’est un compte important pour moi et à visée professionnelle. Le contenu est pédagogique et axé sur la lecture.
- Si je ne peux pas leur interdire de me suivre, je leur explique que je ne dois pas avoir de contact avec eux sur les réseaux. Ni par MP ni même en commentaire.
- S’ils veulent me demander quelque chose, c’est en classe ou via notre environnement numérique, parce que nous nous voyons tous les jours dans la vraie vie.
- Ils ne verront jamais aucune photo de moi à la plage, en maillot de bain, de collègues ou de membres de ma famille, mais plutôt des photos de livres, de fleurs et de mon chat.
- Je ne m’abonne pas à leur compte et ne réponds pas à leur MP, mais quand ils auront quitté le collège, je leur précise que j’aurai grand plaisir à recevoir de leurs nouvelles via les réseaux.
- Et enfin, je ne les filme pas en classe, ni ne prends leur visage en photo.
C’est une mise au point importante et, vraiment, je n’ai jamais eu aucun problème avec les élèves.
Pour ce qui est de leurs parents, j’ai parfois eu quelques messages privés, toujours positifs et très sympathiques. Je crois que c’est parce que je n’expose pas leurs enfants, que j’ai à coeur de valoriser le travail de mes élèves et montrer tout ce qui se passe de positif dans une salle de classe.
K.C. - Qu’est-ce que le fait d’être blogueuse t’apporte, et quelles difficultés cela peut-il représenter ?
C.R. - Pour être très honnête, je bénéficie grâce à mon blog et aux réseaux, d’une reconnaissance et d’opportunités professionnelles qui ne me sont pas offertes par l’institution. C’est un fait indéniable, c’est en montrant mon travail à l’extérieur que des collaborations avec des maisons d’édition de littérature jeunesse, des projets de livres en parascolaire ou des coffrets de jeux ont vu le jour. Évidemment, je n’ai pas ouvert mon blog et mon compte Instagram en 2016 pour ça, tout cela s’est construit au fil du temps et à force de travail.
Si on y ajoute tous les échanges et les rencontres avec les collègues, de mon point de vue, blogger est un vrai plaisir ! Et faire partie de la communauté des enseignants blogueurs, c’est aussi très enrichissant et très stimulant.
Tous ces blogs et comptes de collègues sont autant de portes ouvertes sur de vraies salles de classe. J’ai l’impression d’avoir accéléré mon processus de formation en fréquentant virtuellement mes collègues, j’ai découvert de nouvelles pédagogies, de nouvelles pratiques, je cherche, je creuse, je teste, c’est un enthousiasme professionnel constant et très nourrissant.
Mais c’est un deuxième métier, clairement. Si on veut bien faire les choses, avec sincérité, sans raccourci, dans un esprit de partage et de mutualisation de nos pratiques, alors soyons clair, c’est extrêmement chronophage.
Écrire un article me prend parfois 4 à 6h, il faut compter le temps de rédaction, la mise en ligne, la prise de photos et parfois derrière certaines activités ou certains documents se cachent ... des mois de travail et de tests en classe. Cela a aussi un coût, l’hébergement du blog me coûte une centaine d’euros par an. En étant en poste à temps complet, c’est évident que tout cela se fait sur mon temps libre.
Blogger, c’est donc une charge considérable de travail supplémentaire et parfois une pression. Je ne parle même pas du temps passé en ligne, c’est permanent, quotidien.
Les réseaux surtout peuvent être assez anxiogènes, on voit ce que font les autres, les posts tombent en cascade quotidiennement, c’est ça pour moi la réelle difficulté : savoir aussi prendre de la distance, rester soi-même, gérer son temps et ne pas se sentir obligé de.
K.C. - Quel conseil donnerais-tu aux collègues qui souhaiteraient devenir blogueur ?
C.R. - Le faire pour les bonnes raisons ! Pour l’amour de l’écriture, pour partager une pratique pédagogique innovante que vous maîtrisez totalement, pour échanger sur votre vision de l’école ... ce qui fait que vous êtes cet enseignant ou cette enseignante là.
Pour rester très franche, si vous le faites pour la célébrité ou le nombre de followers sur les réseaux, alors je pense que vous le faites pour les mauvaises raisons.
Si vous souhaitez vous lancer, mon seul conseil c’est : si vous le faites, faites-le bien ! C’est-à-dire en prenant votre temps, en étant vous-même et selon un format, un rythme, un ton qui vous correspond, il faut que cela vous plaise à vous avant de plaire aux autres.
K.C. - Tu es passionnée de littérature jeunesse, qu’est-ce qui te plaît particulièrement dans cette littérature ? Donnes-tu également une place aux classiques ?
C.R. - Ce que j’adore dans la littérature jeunesse, c'est son côté très riche. Cette littérature a le pouvoir de nous faire incarner qui l’on veut où l’on veut. On peut basculer d’un univers fantastique à un récit de vie réaliste en changeant de livre. Je trouve qu'il y a une variété de sujets et une telle richesse, que ce soit en termes de récits, de personnages, de thématiques, ce qui fait que j'ai l'impression de lire vraiment de tout. Et pendant très longtemps, j'ai eu beaucoup de mal à savoir quel genre j'adorais.
En ce qui concerne les classiques, je les utilise en classe car j’aime transmettre des textes que j’ai découverts à mes élèves. Il faut aussi respecter les programmes, qui imposent une variété de textes piochés dans les classiques. Ainsi, en classe, je mélange donc un peu les deux. Mes études d'œuvre sont quand même assez classiques.
La jeunesse, c'est ce qui vient un peu tricoter tous les moments de notre année. Je mets souvent en regard des classiques et des textes extraits de la littérature jeunesse. Je ne cherche pas à hiérarchiser mes textes, je les mets sur un même pied d’égalité, car, pour moi, cela reste de la lecture, cela reste des livres.
Je pense quand même que tu peux accrocher plus facilement, je ne dis pas systématiquement, mais plus facilement, les élèves en proposant un tremplin jeunesse avant de les emmener vers un classique.
K.C. - Et si tu devais conseiller un ouvrage de littérature jeunesse ?
C.R. - Mon livre préféré en littérature jeunesse, c'est L'aube sera grandiose d'Anne-Laure Bondoux. Et je pense que c'est un excellent livre pour convertir des collègues qui penseraient que la littérature jeunesse est de la "sous-littérature”.
K.C. - Et un ouvrage classique ?
C.R. - Andromaque de Racine. J’ai été séduite par la langue quand j’étais moi-même lycéenne, notamment la tirade d’Andromaque à Céphyse sur la destruction de Troie : "Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle / Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle"
K.C. - Que penses-tu de l'essor des IA génératives ? Les utilises-tu ?
C.R. - Oui je l’utilise dans ma pratique mais j’essaye de me questionner pour comprendre pourquoi je l’utilise, qu'est-ce que je veux à ce moment-là quand j'utilise l'IA. C'est tout de même un outil qui est un petit peu inquiétant, on ne va pas se mentir.
Et je l'utilise en classe aussi mais justement je l'utilise comme un outil. Je ne veux pas qu'ils utilisent l'IA pour dire « on est allé plus vite ». Je veux l'enseigner.
J’aime faire comprendre à mes élèves qu’ils doivent garder le contrôle sur l’outil et que ce soit les élèves qui montrent leur plein potentiel et non l’IA.
En ce qui concerne les réseaux, je me désole de voir que l’on retrouve une avalanche de fiches de cours générées en trois clics qui se ressemblent. Le but, selon moi, n’est pas de poster vite mais de poster bien et d’incarner les documents que l’on propose. Mon dessein est de créer des supports engageants pour les élèves et leur montrer que l'on peut être créatif, qu'on peut se faire plaisir, qu'on peut s'amuser. L’IA n’apporte pas toute cette incarnation.