À la une, Le monde dans ma classe

Ce qui se joue

✒ Emmanuelle George, Librairie Gwalarn, Lannion

Après deux romans multiprimés, Solak (2021) et Traverser les forêts (2024), Caroline Hinault compose une intrigue pleine d’humour et de ferveur, d’intelligence et d’humanité, au cœur d’un lycée. Une déclaration d’amour à l’enseignement et à la littérature ; au langage et ses infinies nuances. Emmanuelle George, libraire à la Librairie Gwalarn à Lannion, s'est entretenue avec l'autrice dans le cadre de la revue Page des Libraires

 

Où se trouve l’origine de ce texte ?

CAROLINE HINAULT Je suis professeure de lettres et, depuis longtemps, j'avais envie d'écrire sur mon métier mais je ne savais pas sous quelle forme. Le langage est ma matière, littéralement ; une passion aussi comme autrice et lectrice. Depuis un moment, je constate que le langage est attaqué au quotidien avec des rhétoriques populistes, des contre-vérités, jusque dans sa structure grammaticale.  J'ai l'impression d'être au cœur du réacteur, comme vous, passeurs d'humanité(s) à qui je dédie ce texte. Nous travaillons à transmettre des connaissances mais aussi à transmettre de l'humanité. Le processus d’humanisation est à l'œuvre quand on lit : on écoute la parole des autres et travaille le langage et sa complexité. Transmettre la complexité du langage m'anime au quotidien. Auprès de lycéens, tous les jours, je ne supportais plus d'entendre cette bascule orwellienne. Je voulais sortir de la sidération.

 

Le langage est-il littéralement malade ?

C.H. Oui. Je pense à Victor Klemperer, auteur de LTI, La langue du IIIe Reich, qui parle d'une langue empoisonnée, comme avec des petites doses d'arsenic. J'ai l'impression que nous vivons un moment identique. J’ai donc imaginé une histoire où le langage est précisément malade, où un virus touche d’abord les enseignants, un des remparts contre l'obscurantisme. Je me suis demandé si la mort du langage était une fatalité, comme la mort du sens et de l’intérêt collectifs. Cette maladie du langage se révèle à travers la forme qu’il prend. C’est la raison pour laquelle, Madame Boukari, professeure de lettres, un des personnages principaux, dit à ses élèves : « Le fond, c'est la forme, et la forme, c'est le fond. » Les deux sont inéluctablement articulés. D’où l’intérêt de toujours veiller à soigner la forme. Un texte, s'il nous touche, ce n'est pas tant par ce qu'il dit que comment il le dit. La forme peut nous bouleverser, nous atteindre, nous métamorphoser. Ainsi mon roman prend une forme plurielle qui, de chapitre en chapitre, passe du roman au théâtre, à la poésie, etc. Parce que la vie me semble être à cette image, tour à tour tragédie, scène humoristique, scénario, caricature, fable, etc. Le choix de la forme n’est pas innocent : il nous conduit vers les ténèbres ou la lumière.

 

Votre roman est porté par une érudition joyeuse.

C.H. Le roman s'intitule Ce qui se joue parce que ce n'est pas un livre sur l'école. Je ne suis pas sociologue, je ne suis pas en train de dire : « L’école va mal. » On le sait. Ce que j'avais envie de dire, c'est qu'au contraire, tous les jours, j’assiste à des micro-miracles, à des petites épiphanies. Cela me suffit pour continuer à lutter, à résister. J'avais envie de le montrer. Travailler sur un texte avec les élèves est un moment de grande complicité. Le texte est le médium, le tiers lieu qui fait lien entre l'enseignant et ses élèves. Cela permet un travail d'émancipation individuelle et collective. Il faut ce passage par la réflexion, ce travail sur le texte quel qu’il soit. Il se passe tout le temps quelque chose quand on rentre dans le cœur d'un texte avec les élèves.

 

Est-ce un roman engagé ?

C.H. Il a une dimension politique parce qu'il défend le fait qu'il faut se donner les moyens de transmettre la connaissance et surtout un esprit critique, tant mis à mal.  Ce qui me semble aussi éminemment politique, dans une salle de classe, c'est la façon dont on participe, on aide, on intervient, même de façon infime, à la formation d'un sujet, d'un humain. Je tiens beaucoup à cela. Il se joue aussi quelque chose du rapport à soi. Madame Boukari dit : « Dans la littérature, il y a quelque chose qui vous aide à vous confronter à votre propre nuit intérieure, au tragique de l'existence, à la solitude existentielle, mais aussi à l'amour, au désir, à la beauté. » Tout cela est politique aussi. Qui suis-je ? Qui ai-je envie d'être ? Ces questions existentielles nous traversent à tous les âges mais surtout à l’adolescence, merveilleux moment de métamorphose.

 

Vos adolescents sont très drôles !

C.H. Oui, j’ai puisé dans leur humour, leur sens de la répartie. Une salle de classe, c'est une micro-société, le lieu de l'altérité absolue. On y confronte son rapport à l'autre, sa culture, son histoire, sa langue. C'est une petite démocratie qui doit trouver ses propres règles et que je voulais donner à voir. Mon roman est une déclaration d'amour à ce métier mais aussi à la littérature, aux élèves et à la transmission.

Découvrez la vidéo de l'entretien réalisée par nos confrères.

Imaginez notre monde d’après-demain où un virus se répand et provoque l'aphasie, d’abord chez les enseignants. Pour enrayer sa progression, les pouvoirs publics envoient un fonctionnaire de l’Éducation nationale en observation dans une classe de lycée où l’irrésistible Mme Boukary enseigne les lettres. Autant dire que cette année scolaire sera exceptionnelle ! Dans ce texte virevoltant, intelligent et drôle qui explore de nombreux genres d’écriture, passant de la prose à la poésie, du roman au théâtre, Caroline Hinault revendique la puissance protéiforme du langage et célèbre les mots pour dire, imaginer et comprendre le monde. Jubilatoire et roboratif, son roman est une merveille !
 

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