Le monde dans ma classe

Adapter un texte pour le faire adopter ? - Les classiques à l'épreuve de la littérature jeunesse

✒ Entretien avec Marielle Chevillard, animatrice au sein d'une association, propos recueillis par Martina Tramelli, chargée des relations internationales.

Des salles de classe aux écrans de cinéma, des préoccupations éducatives aux logiques commerciales, les œuvres du patrimoine littéraire continuent de faire partie intégrante de notre paysage culturel.

Cet été, on ne parla que de l’Odyssée de Christopher Nolan ; cet hiver, Les Misérables reviennent au cinéma dans une nouvelle adaptation. Après l'épidémie de Covid, Pathé avait déjà misé sur de nouvelles versions des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo  pour relancer la fréquentation des salles. Pourquoi les œuvres déjà connues suscitent-elles un tel engouement ? Adapter une œuvre signifie-t-il nécessairement en trahir le contenu original ?

Pour comprendre les enjeux de ces transformations, nous avons échangé avec Marielle Chevillard, éducatrice et grande lectrice pour le Prix des Incorruptibles, qui a consacré son mémoire aux adaptations de l’œuvre d’Alexandre Dumas. Entretien.

 

Les enjeux et transformations du texte dans le cadre de l’adaptation littéraire  

 

Martina Tramelli - Commençons par la littérature jeunesse. Les adaptations d'œuvres classiques y sont nombreuses. Comment cette pratique s'est-elle développée ? Pourquoi les éditeurs choisissent-ils de rendre accessibles aux jeunes lecteurs des œuvres souvent complexes, initialement destinées à un public adulte ?

Marielle Chevillard - Cette tendance n’est pas arrivée d’un seul coup. La littérature jeunesse s’est construite en plusieurs étapes pour devenir celle que nous connaissons aujourd’hui. Les premières publications destinées à la jeunesse remontent au XIIIe siècle et s’apparentent à des manuels de bonne conduite pour les enfants. Ce sont des livres à portée pédagogique, utilisés pour transmettre des valeurs morales. Entre la fin du XVIIe et le XVIIIe siècle, certaines œuvres tendent vers une littérature de divertissement dédiée à la jeunesse, mais elles restent des récits d’éducation où l’on retrouve une intention morale et pédagogique. 

Le grand tournant dans la littérature se situe dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment de la révolution industrielle qui impulse une évolution socio-économique et culturelle. C’est également l’avènement d’une presse pour le grand public, du roman-feuilleton et de l’écriture narrative. 

À cette époque, le nouvel essor de la presse crée la littérature populaire, qui privilégie le scénario aux dépens de la forme, le style direct contre le langage obscur et le respect des valeurs établies face à la remise en question de la société. La littérature populaire donne au lectorat un sentiment de liberté et lui permet de s’évader en se mettant à la place du héros. Grâce à cette vulgarisation, qui rend les textes plus accessibles à la culture populaire, les lecteurs peuvent adhérer au pacte fictionnel et prendre part au récit en s’identifiant aux personnages.

L’alphabétisation du plus grand nombre, les premières lois scolaires et l’émergence d’un désir important de littérature de divertissement ouvrent un nouveau marché dont les éditeurs se sont pleinement saisis, notamment auprès du jeune lectorat. La littérature jeunesse est donc une décision éditoriale et non un choix d’auteur. Les éditeurs s’approprient le changement de statut de l’enfant, devenu sujet en construction, et potentiellement un nouveau client. La littérature pour la jeunesse est la seule branche de la littérature définie par son lectorat et est soumise à des règles spécifiques inhérentes aux conditions d’éducation. Le principe est donc de créer des livres pour transmettre un savoir sous forme plaisante. 

 

M.T. - Vous avez consacré la dernière partie de votre mémoire aux adaptations jeunesse des romans d'Alexandre Dumas. Quelles transformations les éditeurs font-ils subir à ses œuvres pour les rendre accessibles à un jeune lectorat ?

M.C.- Comme je l’évoquais précédemment, l’appropriation des œuvres - destinées en première intention à un public adulte - par les éditeurs pour la jeunesse exige de répondre à des règles spécifiques de traitement en raison de l’âge et de la particularité du jeune public. De manière générale, les éditeurs font des choix selon leur politique éditoriale pour adapter les œuvres dites « classiques », entrées dans notre patrimoine culturel. Concernant plus particulièrement l’œuvre de Dumas, elle se transforme, même si certains professionnels de la jeunesse tentent d’être au plus près de l’intention de l’auteur et de l’esprit de son texte. Remaniée selon un certain point de vue, sa réception évolue. Une des modifications majeures subies est l’absence du double niveau de lecture puisque la critique sociale et la réflexion sur la condition humaine menée par Alexandre Dumas laisse place au seul éclairage projeté sur les caractéristiques des personnages. Ainsi, les anti-héros créés par Dumas deviennent en littérature jeunesse des personnages dont le manichéisme exacerbé gomme leur ambiguïté humaine, c’en est presque un contre-sens. 

Pour rendre davantage divertissant Les Trois Mousquetaires, les éditeurs jeunesse réduisent le roman à l’épisode des ferrets. Concernant Le Comte de Monte-Cristo, il lui est retiré tout l’aspect spirituel et la réflexion sur la justice divine. Les adaptations, de manière générale, se concentrent sur la vengeance d’un homme blessé. Il ne transparaît pas suffisamment que, moralement, Edmond Dantès devient le Comte de Monte-Cristo pour s’octroyer la place de Dieu. Selon lui, Dieu n’a pas réparé l’injustice qu’il a subie, et Dantès ne peut être celui qui se venge, puisqu’il demeure fondamentalement juste. La vengeance ne peut alors qu’être extérieure à celui qui agit au nom de la justice.

 

M.T. - Vous dites que la vengeance occupe ainsi une place centrale, au point de prendre le dessus sur les autres facettes du personnage d’Edmond Dantès. Pourquoi est-ce le cas ? Pourquoi la dimension spirituelle et les interrogations morales qui traversent le personnage tendent-elles ainsi à disparaître des adaptations ?
 

M.C. - Je dois avouer que j’ai beaucoup aimé ce film, bien que le réalisateur a une idée très précise de ce qu’il veut mettre en lumière et efface la dimension spirituelle du personnage du Comte. Pourquoi ? Mon hypothèse est qu’à l’heure actuelle, évoquer la religion paraît tabou, voire rétrograde, d’autant que je ne suis pas certaine que les spectateurs comprennent ce que représentait la justice divine à l’époque et encore moins ce qu’elle représentait pour Dumas,  qui voulait tuer Dieu et prendre sa place parce que, selon lui, Il lui avait pris son père. Dumas refusait l’idée d’une entité supérieure à l’Homme. Dans cette adaptation, comme dans la plupart d’entre elles, le spectateur ne perçoit pas à quel point Edmond Dantès est un personnage tiraillé entre son désir de vengeance et sa volonté d’incarner la justice divine. En ne se concentrant que sur le désir de vengeance, l’adaptation simplifie la fiction en la transformant en exutoire pour des spectateurs qui peuvent vivre leur propre désir de vengeance par procuration, sans inquiétude ni cas de conscience. 

 

M.T. - Les romans de Dumas semblent particulièrement se prêter aux adaptations jeunesse. Le goût de l'aventure, les rebondissements et les personnages hauts en couleur constituent-ils autant d'atouts pour séduire les jeunes lecteurs ?

M.C. - Oui, je crois. Il faut dire que l’imaginaire d’Alexandre Dumas fait rencontrer l’Histoire de France et le romanesque le plus aventurier : c’est exactement le Placere e docere ! Dumas est maître dans les arts du rebondissement et du l’humour, qui rendent la lecture plaisante, facile et passionnante pour un jeune lecteur. La promesse d’aventure et de suspense plaît aux enfants. Aussi, l’héroïsme de ses personnages permet au jeune lecteur de s’identifier à lui positivement, et de se solidariser avec ses aventures. Dumas est également un véritable créateur d’antagonistes. Le manichéisme de ses personnages, bien que subtil, en fait des archétypes, voire des mythes littéraires : d’Artagnan représente le courage gascon, Richelieu le politicien calculateur, etc… Les personnages d’Alexandre Dumas passent et passeront l’épreuve du temps puisqu’ils incarnent des sentiments humains, et que ceux-là ne changent pas, contrairement aux conditions de vie et aux enjeux sociaux. 

 

Réception et interprétation de l’adaptation par la société

 

M.T. - Dumas visait une diffusion importante ; comme vous l’expliquez dans votre mémoire, il ne cherchait pas seulement à divertir et à captiver la bourgeoisie, mais également à instruire le peuple. Dans quelle mesure ces modifications peuvent-elles donc être considérées comme légitimes ?

M.C. - Je ne sais pas si ces modifications sont légitimes. J’aurais tendance à répondre par la négative parce qu’elles se font en fonction d’une politique éditoriale et d’une certaine morale, ce qui est très subjectif.

Néanmoins, je le disais plus tôt, les personnages de Dumas sont devenus des archétypes et non des stéréotypes, voire des mythes puisqu’ils passent l’épreuve du temps. Dumas a le mérite de faire partie de notre patrimoine culturel. A ce jour, les éditeurs pour la jeunesse continuent inlassablement d’adapter son œuvre et particulièrement Les Trois Mousquetaires,  qui semble inépuisable. L’esprit initial de l’œuvre est perdu, seule la légende de D’Artagnan - personnage réel transformé par l’imagination populaire ou l’invention poétique – subsiste dans la mémoire collective mêlant le vrai et le faux. 

La transposition des œuvres de Dumas pour un public du XXIème siècle a une certaine valeur pédagogique qui rejoint l’ambition de cet auteur, notamment d’écrire des romans sur fond historique. En effet, Alexandre Dumas avait à cœur de transmettre l’Histoire au plus grand nombre, en la rendant plaisante. 

Et surtout, il faut bien reconnaître que son influence sur la littérature et sur la culture populaire témoigne d’un héritage durable. L’œuvre de Dumas incarne l’importance de la diversité et de l’inclusion dans la littérature mais surtout dans l’ensemble de la société. Je pense qu’Alexandre Dumas serait heureux de voir son œuvre continuer à vivre.  

 

M.T. - Malgré les transformations qu'elles impliquent, ces adaptations ne permettent-elles pas aux enfants de découvrir les grands classiques et de se familiariser avec eux dès le plus jeune âge ?

M.C. : Je ne pense pas que ces détournements soient pertinents mais ils sont là. Je dirais donc qu’ils ont le mérite d’exister surtout s’ils contribuent à faire découvrir les grands classiques. Souvent les petits lecteurs s’identifient aux personnages et en cela le pacte de lecture est respecté. Et dans le lot, j’ai espoir que certains iront vers la version originale des œuvres de Dumas.

 

M.T. -  Une adaptation peut-elle alors constituer un premier pas vers la lecture de l’œuvre originale ? Quel rôle l’accompagnement d’un adulte peut-il jouer dans cette découverte ?

M.C. : J’ose espérer qu’une adaptation d’une œuvre littéraire pour la jeunesse, et ce peu importe le média, soit un tremplin pour lire la version originale et ce peu importe l’âge du lecteur. En tout cas, je suis la preuve que ça peut l’être. Je l’ai expérimenté et mes enfants également. Il y a d’ailleurs de merveilleuses adaptations. Je pense tout de même que si l’adulte (si tant est qu’il est lu l’œuvre initiale) accompagne l’enfant ou l’adolescent dans sa lecture ou dans son visionnage d’une adaptation, peu importe la forme d’ailleurs, en lui expliquant l’écart (manques ou ajouts) qui existe entre l’adaptation et l’œuvre originale, il peut susciter l’envie chez l’enfant ou l’adolescent d’aller à la « source ». 

 

M.T. - Vous soulignez que les adaptations de Dumas tendent parfois à effacer la complexité de ses personnages et la réflexion sociale et philosophique qui traverse ses romans. Peut-on alors parler d'un appauvrissement de l'œuvre ? Et cette simplification ne risque-t-elle pas, paradoxalement, de priver les jeunes lecteurs d'une partie de ce que la littérature peut leur apporter ?

M.C. : Je ne sais pas s’il est possible de généraliser ce constat. Pour autant, concernant l’œuvre d’Alexandre Dumas, je peux dire qu’en l’adaptant, notamment à un jeune public, et quel que soit le média, des contre-sens peuvent naître. Selon moi, l’appauvrissement se situe à ce niveau-là. Pourquoi doit-on réduire le sens de l’œuvre voire le cacher pour qu’elle soit appréciée ? Je n’y crois pas. Ce qui est enlevé dans l’œuvre de Dumas, c’est justement ce qui fait son œuvre : la critique sociale et la réflexion sur la condition humaine, ce qui permet normalement de s’éduquer et d’éveiller son sens critique. Finalement, paradoxalement, l’objectif premier de ces adaptations - qui sont en lien avec les règles spécifiques inhérentes à la pédagogie et à l’éducation – n’est pas atteint.   

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