Le monde dans ma classe

Le silence des solitudes en dispositif ULIS : regard d’une enseignante spécialisée

✒ Dorothée, enseignante spécialisée en dispositif ULIS école, propos recueillis par professeure de lettres au collège

« Personne ne t'aidera dans ta classe. On est seuls » voici ce qu’écrit Yannick Haenel dans son roman La solitude des professeurs est infinie. C’est une vérité. Être professeur, c’est souvent être seul. Seul face à une classe, seul face à une administration, seul face à sa « solitude ». Professeur du général ou professeur spécialisé en ULIS (Unité Localisée pour l’Insertion Scolaire), cette solitude est un sentiment partagé. Pour autant, elle fait partie de cette vocation dont parle inlassablement Yannick Haenel dans son roman. Et si cette solitude était bénéfique ? Et si, être seul permettait aux élèves d’exister ? C’est ce que Dorothée, enseignante en ULIS école, nous révèle de son quotidien et de la réalité de ce dispositif. Et si retrouver sa solitude n’était, en fait, pas un fardeau, mais plutôt un moyen de se sentir « vivant » comme le suggère Yannick Haenel ? 

L’Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire est un dispositif permettant la scolarisation d’élèves en situation de handicap au sein d’établissements scolaires ordinaires. Chaque élève est rattaché à une classe de référence, dans laquelle il suit certains enseignements avec les autres élèves. Selon ses besoins et son projet personnalisé de scolarisation, il peut également bénéficier de temps d’apprentissage dédiés au sein du dispositif ULIS.

 

Katell Carrer - Dorothée, tu es professeure spécialisée en dispositif ULIS école depuis vingt ans. Peux-tu nous expliquer en quoi consiste ton travail en tant que professeure spécialisée ? 

Dorothée - Je dirais que mon travail consiste à « prendre » l’élève là où il en est et à l’amener le plus loin possible. Mon but est de lui faire acquérir les savoirs académiques mais aussi restaurer son image d’élève qui a souvent été bien abîmée par l’accumulation des difficultés scolaires qui se sont présentées à lui.  

 

K. C. -  Yannick Haenel dans son roman La solitude des professeurs est infinie en lice pour le Prix Goncourt écrit : « J’ai connu ce que tous les profs sentent à un moment ou un autre, et le plus souvent, dès leur première année : le découragement, lequel n’est pas qu’un simple état surmontable, mais un poison dont la lenteur est fatale. Les élèves ne sont pas seuls à se sentir piégés ». Penses-tu, que les professeurs en ULIS sont « seuls » ?

D. - La solitude de l’enseignant est une notion très parlante pour moi, mais, je trouve, qu’elle prend différentes formes. 

Quand on est enseignante spécialisée, on est souvent la seule de l'école. On ne partage pas toujours la même réalité que nos collègues. Il m'arrive d'avoir envie de sauter au plafond pour une réussite d'un élève, et de réaliser, dans le regard de l'autre, que ce qui est immense pour moi peut sembler être un tout petit progrès pour les autres. Ce n'est pas un manque d'intérêt, simplement, nous ne vivons pas toujours les mêmes choses.

Mais pour moi, cette solitude va bien au-delà de l'enseignement spécialisé. Ce qui me pèse le plus, c'est le manque de reconnaissance de notre métier. J'ai parfois l'impression que la société ne mesure ni notre charge de travail ni la difficulté de ce que nous faisons. On parle beaucoup de nos vacances, de nos horaires, de nos salaires, mais tellement peu de tout ce qui ne se voit pas. Et parfois, oui, c'est blessant.

 

K. C. -  Penses-tu que les élèves en dispositif ULIS ont le même sentiment de solitude ? 

D. - Certains de nos élèves peuvent être seuls au milieu d'une foule. Même si je trouve les enfants de plus en plus tolérants et ouverts à la différence, il n'est pas toujours facile pour nos élèves ULIS de tisser des liens.

En ULIS, ils peuvent se sentir moins seuls, parce que leurs difficultés ne sont plus forcément ce qui les différencie des autres. Mais il est essentiel pour moi que l'ULIS reste un dispositif et non une classe à part. L'ULIS est un dispositif qui permet d'articuler les temps de scolarisation dans la classe de référence et les temps de regroupement adaptés aux besoins des élèves. Un dispositif se doit d’être une aide, un tremplin pour grandir et gagner en compétences.  

 

K. C. -  Comment travailles-tu en dispositif ULIS ? Est-ce un dispositif fermé ou ouvert ? 

D. - Je tiens à ce que mes élèves partagent le maximum de temps possible avec les camarades de leur classe de référence. C'est aussi comme cela qu'ils créent des liens et trouvent leur place.

Bien sûr, les inclusions doivent être réfléchies et accompagnées, mais il faut aussi accepter que nos élèves puissent rencontrer des difficultés. À vouloir trop les protéger, on risque parfois de les priver d'expériences qui les feront grandir.

 

K. C. -  Quels sont tes ressentis face à ton dispositif et ton travail de façon générale ? 

D. - L'un des défis de mon métier est justement de répondre aux besoins très différents de chacun, avec un budget et un espace qui ne sont pas extensibles. C'est aussi de porter l'inclusion sans oublier la réalité du terrain des enseignants qui accueillent nos élèves. Comprendre leurs contraintes est indispensable, car l'inclusion se construit ensemble.

Et j'ai beaucoup de chance sur ce point. Je travaille dans une équipe très inclusive, humaine et joviale, où il fait bon enseigner. Mes collègues reconnaissent ma spécificité et mon rôle de personne ressource. Et le midi, je ne suis pas l'enseignante spécialisée face à des enseignants ordinaires. Je suis simplement Dorothée, au milieu de collègues qui œuvrent tous dans le même but : instruire les enfants et les aider à construire leur avenir.

Ce métier, pour moi, c'est avant tout une passion. Ce que j'aime, c'est chercher comment permettre à un enfant de dépasser ses difficultés, essayer, inventer, recommencer jusqu'à trouver ce qui fonctionne.

Mais surtout, je ne travaille pas uniquement pour l'enfant qu'il est aujourd'hui. Je travaille pour l'adulte qu'il deviendra, pour qu'il soit le plus autonome possible et qu'il puisse tirer son épingle du jeu de la vie.

 

K. C. - Une idée reçue que tu aimerais faire changer sur les dispositifs ULIS ? 

D. - Et s'il y a une idée reçue que j'aimerais faire disparaître, c'est celle selon laquelle les élèves d'ULIS seraient capables de peu de choses. Accompagnés, encouragés, avec les bons outils et du temps, ils peuvent nous montrer le meilleur d'eux-mêmes.

Ce sont des enfants extraordinaires qui, malgré leurs difficultés, ont énormément à nous apporter. Nous les aidons à grandir, mais ils nous font grandir tout autant.

 

✒ Les autrices et les auteurs

Katell Carrer

Katell Carrer

professeure de lettres au collège

Plus d'articles

D’AUTRES SUJETS QUI POURRAIENT VOUS PLAIRE

À la une, Le monde dans ma classe

Solitude du professeur, hymne de l’écrivain

Entretien de Yannick Haenel Propos recueillis par Arthur Habib-Rubinstein

Il aura fallu du temps pour que Yannick Haenel compose son hymne à la transmission et raconte enfin ces années où, tout jeune homme, il enseignait dans…

Lire la suite
À la une, Le monde dans ma classe

Devenir et rester lecteur

Entretien de Daniel Pennac par Sylvie Servoise et Arthur Habib-Rubinstein

Que pense le plus célèbre des écrivains-professeurs de la récente panique autour de la lecture des jeunes ? Est-il toujours aussi sceptique à l’égard…

Lire la suite