Mathilde de Lagausie fait une entrée fracassante en littérature ado avec ce premier roman puissant. 1910, Sud-Est des États-Unis. Nous éprouvons la dure vie itinérante de trois ouvriers agricoles. Mais Walter Cobb n’est pas qu’un roman réaliste, c’est aussi un roman de l’imaginaire où les frontières du réel sont floues.
Walter Cobb est votre premier roman. Pourquoi vous être aventurée en premier lieu en littérature ado ?
Mathilde de Lagausie Walter Cobb est mon premier roman publié mais je me suis essayée à d’autres projets, toujours en littérature ado. En tout cas, tous comportaient des personnages adolescents. Ce n’est qu’assez récemment que l’on a distingué ce moment de la vie entre l’enfance et l’âge adulte, et qui tient des deux à la fois. Ado, on a des certitudes mais notre expérience reste à faire. Les émotions se bousculent et il faut les conjuguer avec des concepts tels que responsabilités, société, raison. Le désir de grandir alterne avec l’envie de rester enfant. C’est à la fois merveilleux et difficile, d’une intensité folle. Donner la parole à des personnages qui se construisent, s’efforcent de devenir le meilleur d’eux-mêmes offre une matière d’une richesse incroyable. Et écrire pour eux, en espérant les toucher, est un défi et un honneur. Et puis, si j’en crois mes enfants, je suis peut-être restée moi-même un peu adolescente.
À l’heure des réseaux sociaux, du succès des mangas et des animes, du raz-de-marée de la romance et de la new romance, pourquoi avoir écrit un livre ancré dans l’Amérique du début du XXe siècle ?
M. de L. En tant que lectrice, j’aime que chaque histoire soit un voyage loin de mon quotidien. Non que celui-ci pose problème mais il est à portée de main : je peux l’explorer en direct. La lecture offre des horizons impossibles à atteindre : le passé, l’avenir et même d’autres mondes, avec des lois et des possibilités différentes. Cette fois, j’ai choisi cette époque et ce milieu rural dans lesquels humains et nature sont tour à tour bénéfiques ou dangereux parce que ces cadres révélaient au mieux les relations, les évolutions de mes personnages. D’ailleurs, ce sont eux qui m’ont montré où placer leur histoire.
Vous abordez de nombreux thèmes dans votre roman. De quoi vouliez-vous parler en priorité ?
M. de L. De résilience. De la capacité à composer avec le passé, avec ses regrets, ses traumatismes, ses injustices pour construire l’avenir, malgré tout. Je pense que c’est un choix à faire. Malheureusement, même lorsqu’on le fait, l’objectif ‒ celui de lâcher prise pour avancer ‒ peut rester difficile à atteindre. Mais sans cette première étape, cette décision, il restera inaccessible. Pour moi, en être capable est une preuve de maturité qui peut faire partie de la transition vers l’âge adulte. Si tout le monde en était capable, je suis à peu près sûre que le monde irait mieux !
Quel est l’intérêt d’introduire de la magie, du merveilleux dans votre récit ?
M. de L. Dans cette histoire, la magie reflète les émotions d’un personnage qui ne sait pas forcément les exprimer ou les interpréter lui-même, ainsi que ses réactions et sa volonté face à ce qui arrive à lui et aux siens. La magie fait aussi partie d’un ensemble de « forces supérieures » qui interrogent, encore une fois, cette question du choix. Les notions de chance, destin, bonne étoile sont souvent mentionnées. Celle de Dieu aussi. Or, ces notions-là peuvent être soit une élévation spirituelle, soit un moyen de se dédouaner de ses choix au prétexte que tout est déjà décidé : « je n’y peux rien, c’est le destin ». Ce qui compte, c’est ce qu’on fait ensuite.
Quelles sont vos inspirations littéraires, vos auteurs fétiches ? Si vous n’évoquez pas Steinbeck, je ne vous croirai pas !
M. de L. Le plus drôle, c’est que quand je me suis lancée dans ce roman, Steinbeck n’était pas une référence consciente ! Autre référence, consciente celle-ci : La Ligne verte de Stephen King et son John Coffey. La troisième inspiration concerne le personnage de Mercy : La Couleur pourpre de Spielberg, d’après Alice Walker. Deux écrivains m’ont beaucoup marquée : Giono et Toni Morrison. Si différents que soient leurs récits, ce sont des écritures organiques qui se lisent avec le ventre et s’éprouvent, en plus de se réfléchir. En littérature ado, il y a aussi des talents fous : Timothée de Fombelle, Pierre Bottero, Robin Hobb, Salinger. Mes deux super marraines : Christelle Dabos et Marine Carteron. Mon plus gros coup de cœur/de poing de ces dernières années : La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan.
Le roman s’ouvre sur la rencontre entre Walter Cobb, un colosse simplet d’une cinquantaine d’années, et Sam Carson, notre jeune narrateur d’une quinzaine d’années. Ils décident de cheminer ensemble en se protégeant mutuellement : à Walter la force brute et à Sam l’esprit malin. Mais Walter vient en aide à Mercy, une jeune fille noire. Comme nous sommes dans l’Amérique profonde du début du XXe siècle, les ennuis commencent pour ce trio qui connaîtra la fuite, la traque, la faim, le froid mais aussi le courage, la persévérance, les mains tendues, les sourires. C’est un grand roman que nous propose Le Rouergue et qui donnera, je l’espère, l’envie d’aller lire ou relire Des souris et des hommes.