Le monde dans ma classe

Témoignage de ma pratique en tant que professeur dans une classe de CM2 en REP à Paris

✒ Tristan Ruiz, Enseignant en réseau d’éducation prioritaire

Enseigner la Shoah avec la lecture d’albums de jeunesse adaptés

Aborder la Shoah avec des élèves de cycle 3, et plus particulièrement en CM2, est un vrai défi pédagogique. La complexité historique, la violence des faits et la souffrance vécue par les victimes imposent une approche sensible et adaptée à l’âge des enfants. J’ai, depuis de nombreuses années, eu la plaisir de travailler en cycle 3 avec des élèves de CM2. C’est un niveau que j’apprécie particulièrement, car les élèves sont beaucoup plus matures et nous pouvons aborder plus en profondeur les contenus didactiques. L’Histoire est certainement la matière que je préfère enseigner à mes élèves. Généralement, je traite la question de la Shoah durant la quatrième période car mes élèves sont à ce moment là suffisamment outillés pour réussir à travailler cette page de l’histoire avec respect et retenu. Notons qu’un autre sombre chapitre est travaillé souvent en CM1, il s’agit de l’esclavage et du commerce triangulaire. Mes élèves savent donc que sur ces temps d’histoire le respect est obligatoire.

La mise en place d’un projet autour de cette période me semblait intéressante, car les élèves se sentent alors pleinement acteurs de leurs apprentissages. C’est également le meilleur moyen de les sensibiliser au devoir de mémoire, qui demeure selon moi encore très difficile à enseigner. Tout d’abord, j’ai rapidement constaté que nos élèves sont en décalage générationnel à propos de cette période. En effet, à leur âge, j’avais une grande sensibilité liée à cette période, au regard de ce qu’avaient vécu mes grand-parents. Or, cette jeune génération se sent implicitement très éloignée. Il était donc important de rendre cette sombre page de l’histoire transgénérationelle et universelle. Dès le départ, j’ai souhaité établir un lien entre cette période de l’histoire et la littérature jeunesse, qui me semble être une approche idéale pour mes élèves. En effet, il n’existe rien de mieux que ces moments de lecture partagée pour plonger pleinement dans le récit historique. C’est ici que la littérature de jeunesse trouve tout son intérêt car elle permet d’entrer via l’émotion et la sensibilité, tout en laissant aux enfants la possibilité de se construire un regard critique.

J’ai donc parcouru de nombreuses bibliographies car il est en revanche impératif de bien sélectionner les ouvrages qui seront travaillés en classe. En effet, de nombreux écueils peuvent au contraire heurter nos élèves et nous devons rester vigilants sur le public qui est face à nous. Je vous conseille donc de faire confiance aux sélections littéraire des Incorruptibles que sauront vous guider et vous rassurer sur le choix des albums. J’ai alors proposé à mes élèves trois albums jeunesses complémentaires.

Le premier, L’ogre d’en bas d’Olivier Dupin, tombait merveilleusement bien puisqu’il était dans la dernière sélection des ouvrages pour le Prix des Incorruptibles. On y trouve tous les ingrédients du conte détournés, avec un méchant qui n’en est pas un, et l’histoire des sauveurs d’enfants juifs pendant l’occupation y est parfaitement bien expliquée. Le recours au conte détourné est un procédé littéraire ingénieux qui a offert à mes élèves la possibilité de se construire une représentation mentale de l’histoire en deux temps. Leur attention, d’abord portée par l’imaginaire, a progressivement migré durant nos échanges à l’issue de la lecture vers la compréhension du contexte historique.

Le second ouvrage est l’album Otto, autobiographie d’un ours en peluche, du célèbre auteur Tomi Ungerer. Il raconte l’histoire d’un petit ours séparé de son jeune propriétaire juif allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. A travers ce narrateur/objet, le récit aborde avec une grande délicatesse, sans toutefois ignorer les horreurs de la guerre, la perte et l’amitié. La narration permet une mise à distance rassurante tout en conservant une réelle profondeur. L’album constitue ainsi une entrée sensible et adaptée pour aborder la Shoah en classe.

Enfin le dernier ouvrage beaucoup plus poétique plaît beaucoup à mes élèves car il fait écho à l’histoire d’Anne Frank. Mes élèves vont généralement s’identifier à ce personnage historique en raison de son âge proche mais aussi des ses questionnements qui sont similaires.
Les arbre pleurent aussi d’Irène Cohen-Janca, illustré par Maurizio A. C. Quarello, donne la parole à un marronnier observé par Anne Frank durant sa clandestinité à Amsterdam. A travers ce point de vue poétique, l’album évoque avec pudeur et retenue la Shoah, le besoin de témoigner et l’absence. Le récit, sensible et métaphorique, permet une approche accessible mais nécessite un accompagnement pour en saisir pleinement le sens. C’est un support précieux pour travailler le devoir de mémoire, le besoin de témoigner et l’expression des émotions avec les élèves.

Avant de commencer ces lectures, je propose un cadre contextuel ainsi que des questions ouvertes afin de stimuler leur curiosité. Pendant la lecture des albums, j’encourage les élèves à identifier des indices, à formuler des hypothèses et à partager leurs ressentis. Après la lecture, j’organise un temps d’échange qui permet de faire le lien entre la fiction et la réalité historique, tout en enrichissant la compréhension du récit. Pour guider ces lectures et engager mes élèves, je m’appuie sur la méthode de Serge Boimare. Cette méthode s’articule en trois temps. Le protocole de lecture est une approche pédagogique développé par Serge Boimare, centrée sur la lecture quotidienne de textes riches (les albums, les contes, les mythes, les fables ...) pour lutter contre le rejet scolaire, notamment en réseau d’éducation prioritaire. Il vise à stimuler la pensée et à désamorcer les blocages cognitifs chez les élèves en difficulté. Dans ma pratique de classe, la lecture d’albums de jeunesse occupe une place centrale. Elle me permet d’ancrer mes élèves dans une culture commune, de favoriser le débat et l’expression orale tout en développant leur imaginaire et leur compréhension. Je trouve que c’est une manière d’entrer dans les apprentissages à partir de récits qui sont porteurs de sens, adaptés à leur âge et à leur vécu.

✒ Les autrices et les auteurs

Tristan Ruiz

Tristan Ruiz

enseignant

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