La parole des chercheurs

Raconter l’esclavage aux plus jeunes : la littérature relève le défi

Christiane Connan-Pintado

La littérature de jeunesse traitant de l’esclavage connaît une forte expansion depuis une vingtaine d’années, d’autant plus notable qu’elle contraste avec le silence qui a prévalu longtemps sur cette page sombre de l’Histoire. Christiane Connan-Pintado revient sur ce phénomène dont les enjeux sont aussi bien éducatifs qu’éthiques et esthétiques.

Propos recueillis par Sylvie Servoise, professeure de littérature à l’université du Mans

Comment expliquez-vous l’accroissement de l’offre éditoriale actuelle sur le thème de l’esclavage en littérature de jeunesse ?

 

Christiane Connan-Pintado - On constate en effet, en ce début de XXIe siècle, une augmentation sensible des fictions historiques adressées à la jeunesse qui abordent la question de l’esclavage. Pour donner quelques chiffres : 75% de la centaine de titres publiés en France depuis 1970 – incluant les traductions – paraissent à partir de 2001, date de la loi Taubira qui désigne l’esclavage comme crime contre l’humanité et rend obligatoire son enseignement. Cette progression éditoriale atteste la volonté d’informer les jeunes lecteurs sur une page d’Histoire longtemps éludée et de les sensibiliser à une question qui continue de retentir aujourd’hui. Ce faisant, les livres pour la jeunesse s’inscrivent dans un courant plus large : toutes les villes de la façade atlantique enrichies par la traite et l’esclavage se sont dotées de musées dédiés à leur histoire ; les historiens se penchent sur La Condition noire (Pap Ndiaye, Calmann-Lévy, 2008) ; le musée d’Orsay consacre en 2019 une exposition au Modèle noir : de Géricault à Matisse pour interroger la représentation artistique du Noir depuis la première abolition en 1794. Aujourd’hui où toutes les discriminations sont sanctionnées par des lois, la convergence de ces événements reflète la volonté de regarder en face le passé de l’empire colonial français.

 

La France est-elle sur ce point en retard par rapport à d’autres productions littéraires dans le monde ?

 

Christiane Connan-Pintado - La production française reste relativement modeste en regard de celle des États-Unis, mais la situation des deux pays est très différente : l’un a connu l’esclavage sur son sol alors que pour l’autre il sévissait au-delà de l’océan, dans de lointaines colonies. Le roman abolitionniste pour enfants, La Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher Stowe (1852), est traduit en français dès sa parution et connaît une diffusion internationale. Dans l’étude qu’elle consacre à la production américaine (Slavery in American Children’s Literature, 1790–2010, 2014), Paula T. Connoly distingue trois courants : les récits authentiques d’esclaves, les « romans de plantation », écrits du point de vue des esclavagistes, comme Autant en emporte le vent (Margaret Mitchell, 1937) et les œuvres abolitionnistes. Les deux premières catégories concernent exclusivement les États-Unis car aucun récit d’esclave n’a été écrit ni recueilli dans le domaine français. Malgré tout, ces récits représentent un terreau d’exception pour la production ultérieure qui prend le parti de l’esclave et lui donne la parole. Le « roman de plantation » a totalement disparu. Le changement d’époque est frappant : alors que Margaret Mitchell avait obtenu le prix Pulitzer au siècle dernier, son roman est vivement contesté aujourd’hui où sont primées des œuvres qui s’attachent à la condition de l’esclave, comme Racines d’Alex Haley (1976), Beloved de Toni Morrison (1987) ou Underground Railroad de Colson Whitehead (2016).

 

Quelles sont, selon vous, les spécificités formelles de la littérature traitant de l’esclavage à destination de la jeunesse, par rapport à la littérature dite « générale », pour adultes ?

 

Christiane Connan-Pintado - Non seulement la littérature pour la jeunesse doit s’adapter aux capacités linguistiques, culturelles et cognitives de son destinataire mais il lui faut ménager sa sensibilité et son sens moral, comme l’indique la loi du 16 juillet 1949 qui veille sur les publications adressées à ce lectorat. Publier dans ce champ éditorial implique de se conformer à un certain nombre de principes, ce qui peut affecter le propos et l’écriture. Néanmoins, la littérature contemporaine pour la jeunesse n’hésite pas à aborder les sujets sensibles, tout en restant prudente vis-à-vis de certains tabous liés au sexe et à la violence. Mettre en scène ce qui relève du crime contre l’humanité – la question se pose dans les mêmes termes pour les nombreux livres de jeunesse traitant de la Shoah – implique nécessairement de tamiser les réalités choquantes, voire insoutenables. Qu’il s’agisse de la traversée de l’océan dans les cales des bateaux négriers, des viols liés à l’origine du métissage, des supplices endurés par les esclaves, les scènes sont édulcorées, floutées ou métaphorisées dans les textes comme dans les images. De rares ouvrages se montrent plus explicites comme L’Esclave au grain de beauté (Sylvie Beaussier, Casterman, 2008) où une petite esclave découvre que le maître de la plantation est son géniteur, Betty Coton (Corinne Albaut, Actes Sud Jeunesse, 2005) où une autre est violée par son jeune maître, le documentaire Les Marrons qui montre les images de William Blake sur les esclaves suppliciés (Richard et Sally Price, Vents d’ailleurs, 2003). Tout en répondant à une exigence de lisibilité, les livres pour la jeunesse usent cependant des mêmes procédés que la littérature générale, en particulier dans leurs choix de focalisation. Par exemple, dans Moi, Tituba, sorcière… (Folio, 1988), Maryse Condé réhabilite une obscure figure d’esclave en lui donnant la parole ; de même, les romans pour la jeunesse adoptent souvent le point de vue de l’esclave pour mieux faire comprendre sa condition ; en choisissant un narrateur enfant, ils se rapprochent du jeune lecteur, comme dans deux titres récents, Blue Pearl (Paula Jacques, Gallimard Jeunesse, 2020) et La longue route de Little Charlie (Christopher Paul Curtis, L’École des Loisirs, 2021).

 

Quand on évoque la littérature de jeunesse traitant de l’esclavage, on pense en premier lieu à des récits ou des romans. Pourtant, il existe aussi des documentaires, des bandes-dessinées, des albums même, à destination des plus jeunes. Comment raconter l’esclavage aux élèves de primaire ?

 

Christiane Connan-Pintado - Les romans dominent, en effet, mais les livres d’images sont de plus en plus nombreux pour transmettre l’histoire de l’esclavage. Ils s’appuient souvent sur les images d’archives qui montrent les scènes de capture en Afrique, avec les colliers de branches utilisés pour convoyer les esclaves ; le schéma du bateau négrier dans lequel les captifs étaient entassés à fond de cale, alignés et enchaînés ; les ventes d’esclaves, le travail dans les plantations, les châtiments… Soit ces images sont reproduites telles quelles, soit elles sont réinterprétées selon le style de l’artiste. Souvent fictionnalisés, les documentaires se centrent sur un personnage d’enfant confronté à l’esclavage et relatent son histoire en alternant pages narratives et dossiers informatifs. Plusieurs d’entre eux se sont emparés récemment de la figure d’Harriet Tubman, esclave américaine qui s’est illustrée au service de l’Underground Railways, le réseau clandestin qui aidait les esclaves à gagner le nord des États-Unis, entre autres Libre ! Harriet Tubman, une héroïne américaine (Fleur Daugey, Olivier Charpentier, Actes Sud Jeunesse, 2020) et Harriet et la Terre promise (Jacob Lawrence, Ypsilon, 2017).

Destinés aux plus jeunes, les albums se heurtent aux problématiques de la représentation : que peut-on montrer de l’esclavage à de jeunes enfants et comment s’y prendre ? Différents biais permettent d’aborder prudemment la question : la médiation d’un protagoniste animal (John Cerise, Alan Mets, L’École des Loisirs, 1993) ou le choix générique du conte (Le Seigneur des vents, Maggie Pearson et Helen Ong, Pastel, 1996). Les albums du XXIe siècle se montrent moins timides et certains d’entre eux se signalent par une remarquable qualité graphique. Coton Blues (Régine Joséphine, Oréli Gouel, Gecko Jeunesse, 2007), album orangé avec quelques touches de bleu et de blanc, conte la légende d’une jeune esclave liée à la naissance du blues. Yehunda (Isabelle Wlodarczyk, Orbestier, 2015) décrit une amitié amoureuse entre une fillette esclave et Noé, le fils de ses maîtres, sur fond de travail, de souffrances et de misère. L’album de Gilles Rapaport, Un homme (Circonflexe, 2007), publié avec le soutien d’Amnesty International, se démarque de toute la production par son absence de concessions à l’âge du lecteur. L’esclave s’adresse à son maître la veille de son exécution, après avoir tenté de fuir et subi la gradation des châtiments prescrits par le Code Noir. Les traits de peinture rageurs de l’artiste soutiennent le propos et, en couverture de l’album, le regard de l’esclave en gros plan interpelle le lecteur. Ce procédé iconographique récurrent à l’orée des albums et des romans sur l’esclavage restitue toute leur humanité à ceux qui en avaient été dépossédés.

 

La littérature de jeunesse traitant de l’esclavage s’inscrit sans aucun doute dans le cadre d’un devoir de mémoire aux enjeux éthiques, sociaux, éducatifs considérables et essentiels. Mais ne s’expose-t-elle pas aussi au risque de verser dans le didactisme ?

 

Christiane Connan-Pintado - La prescription de la loi Taubira concerne trois disciplines scolaires : l’Histoire, la littérature et l’éducation civique et morale. Les didacticiens de l’Histoire exploitent avant tout les données référentielles qui font des ouvrages pour la jeunesse des supports attractifs pour enseigner cette page d’Histoire ; l’éducation civique et morale propose plutôt une réflexion sur les enjeux mémoriels, sociaux et éthiques de cette approche ; de son côté, la littérature englobe tous ces objectifs car son enseignement permet de construire à la fois des compétences encyclopédiques, idéologiques et rhétoriques. Les listes de littérature du ministère de l’Éducation nationale pour le primaire et le secondaire proposent plusieurs titres d’ouvrages portant sur l’esclavage. Sélectionnés par des spécialistes de littérature de jeunesse, ces livres appartiennent à la frange la mieux légitimée du champ et offrent d’indéniables qualités littéraires. On y trouve justement l’album de Gilles Rapaport, Un homme, ainsi que des romans comme Deux Graines de cacao (Évelyne Brisou-Pellen, Le Livre de Poche, 2007) – récit de la quête d’identité d’un enfant qui découvre son ascendance noire –, sans doute l’ouvrage le plus exploité par les enseignants, à la fois pour sa riche teneur historique (sur la révolution haïtienne) et pour sa densité humaine. Certes, la production pour la jeunesse sur l’esclavage peut s’en tenir à informer sans se soucier de littérature, mais les contre-exemples sont nombreux. Il n’est pas anodin que l’un des auteurs les mieux reconnus aujourd’hui, Timothée de Fombelle, vienne d’entamer une trilogie de romans sur l’esclavage foisonnant de péripéties, sur plusieurs continents, avec des personnages attachants, Blancs et Noirs (Alma, Le vent se lève, Gallimard Jeunesse, 2020, Alma, L’enchanteuse, Gallimard Jeunesse, 2021). Les romans sur l’esclavage sont aussi des romans d’aventure, propres à séduire les lecteurs autant qu’ils les émeuvent et leur donnent à penser.

 

S’il n’y avait que quelques titres à retenir de la vaste production qui existe aujourd’hui, lesquels conseilleriez-vous pour une lecture en classe, au collège ou au lycée ?

 

Christiane Connan-Pintado - Deux autres titres des listes du ministère se signalent par la manière dont ils parviennent à la fois à divertir et à instruire, les deux missions du livre de jeunesse : Le Labyrinthe vers la liberté (Delia Sherman, Hélium, 2014) s’inscrit dans deux époques distantes d’un siècle, reliées par un voyage dans le temps au cours duquel l’héroïne se retrouve esclave ; Le Miroir de la liberté (Liliana Bodoc, Seuil Jeunesse, 2009) est un roman argentin dans lequel un miroir passe de main en main entre époques et continents, au fil de l’histoire de l’esclavage. J’ajouterais deux œuvres aussi originales qu’émouvantes : Les Larmes noires (Julius Lester, Hachette Jeunesse, 2007), roman polyphonique fondé sur un événement réel, la plus grande vente d’esclaves qui eut lieu aux États-Unis au XIXe siècle, et Blue Pearl (Paula Jacques, 2020), dans lequel la narratrice revit, à partir d’un objet transitionnel, sa poupée de chiffons, ses années d’enfance sous l’esclavage. Choisir de lire ces livres en classe, c’est éclairer les jeunes lecteurs sur l’histoire et sur le monde, tout en les initiant à la littérature.

 

 

Christiane Connan-Pintado est Maîtresse de conférences HDR émérite à l’université Bordeaux Montaigne et membre de l’équipe Plurielles (UR 24142). Spécialiste du conte, de la littérature pour la jeunesse et de l’enseignement de la littérature, elle est l’auteure de nombreux articles et ouvrages sur ces questions.

 

 

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