Littérature patrimoniale et littérature de jeunesse
La littérature de jeunesse entretient des rapports très étroits avec ce que l’on appelle la « littérature patrimoniale » : la première puise depuis longtemps dans la seconde ses sources d’inspiration, et notre époque, fait la part belle aux adaptations et réécritures des classiques. Quelle part donner à l’une et à l’autre dans les classes ? Peut-on aborder les œuvres du patrimoine littéraire par le biais de la littérature de jeunesse, sans sacrifier l’une à l’autre ? Christiane Connan-Pintado, spécialiste de la question, nous donne des éléments de réponse.
Sylvie Servoise - Pourrait-on dire d’après vous que la littérature de jeunesse est d’abord née en tant que réappropriation ou réadaptation du patrimoine littéraire ?
Christiane Connan-Pintado - Force est de constater que la littérature pour la jeunesse et la littérature patrimoniale sont étroitement liées, et de longue date. Dans la Préface de ses premiers contes, en 1694, Charles Perrault déclare écrire pour divertir et instruire les enfants par « des récits agréables et proportionnés à la faiblesse de leur âge ». L’un des premiers ouvrages critiques publié sur les livres pour enfants au début du XXe siècle, Les Charmeurs d’enfants de Marie Lahy-Hollebecque (1928), propose une liste de « cent livres pour la jeunesse » classés par ordre alphabétique, du Roi des montagnes d’Edmond About aux Contes d’Oscar Wilde. Cette liste éclectique retient aussi bien les Fablesd’Ésope que Tarass Boulba de Gogol, Robinson Crusoë de Defoe, Sylvie de Nerval, Les aventures de Tom Sawyer et celles d’Huckleberry Finn de Mark Twain, Grandeur et servitude militaire de Vigny, La Case de l’oncle Tom d’Harriett Beecher Stowe, les Contes fantastiques d’Hoffmann… En somme, des œuvres du patrimoine international susceptibles d’intéresser un jeune lecteur, même si elles n’ont pas été écrites pour lui, à l’exception de quelques titres de cette liste, devenus des classiques universels : Alice au Pays des merveilles, Pinocchio, Peter Pan.
Un demi-siècle plus tard, en 1977, Pierre Marchand, responsable du secteur jeunesse des éditions Gallimard connu pour l’originalité et l’efficacité de ses initiatives, crée la collection « Folio Junior » dans laquelle il transfère, en texte intégral – ce point est à souligner –, les très nombreux titres du fonds Gallimard qui peuvent être mis à la portée de jeunes de 8 à 14 ans, et composent ainsi un riche catalogue d’œuvres majeures. Pour attirer les jeunes lecteurs, les ouvrages de la collection s’agrémentent d’une maquette renouvelée, d’une couverture vivement colorée, de nombreuses illustrations et d’un dossier d’activités ludiques en lien avec l’histoire racontée. La démarche mérite d’être saluée car l’édition prend ainsi en charge le transfert de la littérature patrimoniale vers la jeunesse, sans en passer par l’adaptation, qui est de règle en ce domaine.
La littérature pour la jeunesse prend ensuite son essor de manière spectaculaire, jusqu’à devenir un secteur de pointe, donc rentable, de l’édition. En 2002, l’institution scolaire se pose en garante de sa légitimité lorsque les programmes pour le primaire l’introduisent officiellement à l’école. En 2004, le ministère de l’Éducation nationale publie une première liste d’ouvrages de littérature de jeunesse pour les élèves du cycle 3 (la fin du primaire), sur laquelle certains titres accompagnés d’un logo – plume (d’oie) ou château – retiennent l’attention des enseignants et des chercheurs en didactique de la littérature : par exemple, le petit roman de Daniel Pennac L’Œil du loup (1984) est doté d’une plume, les contes de Perrault (1697) d’un château. On apprendra que la plume désigne les œuvres classiques, le château les œuvres patrimoniales, ce qui incite à distinguer deux notions jusque-là confondues. Il s’avère que sur ces listes, les classiques sont des œuvres connues et reconnues de tous, partant, dignes d’entrer dans les classes, sans être forcément très anciennes, alors que les œuvres patrimoniales viennent d’un passé parfois pluriséculaire : elles sont transmises, héritées (le mot « patrimoine », vient du latin pater, le père), et il importe de continuer à les transmettre. De fait, il apparaît que la définition de l’œuvre patrimoniale dépend au premier chef d’un critère économique : soixante-dix ans après la mort de son auteur, elle est libre de droits, donc disponible, et le champ éditorial peut se la réapproprier à sa guise. C’est ainsi qu’en 2015, avant l’échéance des droits d’auteur du Petit Prince de Saint-Exupéry, et pour éviter que d’autres éditeurs ne s’en emparent, Gallimard confie à Joann Sfar, auteur de cette maison d’édition, le soin de réaliser son adaptation en bande dessinée. Une fois tombée dans le domaine public, l’œuvre peut en effet être soumise à toutes les aventures éditoriales : adaptée à de nouveaux destinataires, transposée dans d’autres genres littéraires ou graphiques, réécrite au gré de l’imagination des auteurs qui explorent à l’envi les degrés et les ressources de la variation hypertextuelle – en modifiant son volume, sa structure, son énonciation, son contexte spatio-temporel, son axiologie, le genre ou la nationalité des personnages…
S. S. - Quels sont les genres, voire plus spécifiquement les titres, de littérature patrimoniale, qui ont le plus nourri la littérature de jeunesse ?
C. C.-P. - Vecteurs de la culture commune, les piliers du patrimoine international bénéficient de la plus large diffusion dans le champ du livre de jeunesse, à commencer par ces œuvres dont le nom de l’auteur s’efface derrière celui du personnage éponyme : Don Quichotte, Gulliver, Robinson – ce dernier à l’origine du genre prolifique de la robinsonnade. Innombrables sont les titres qui reprennent les épisodes de ces romans, en simplifient le texte et les convertissent en séquences d’images à travers albums, bandes dessinées, voire mangas – ces derniers reprenant volontiers à leur compte les œuvres canoniques de la culture occidentale.
Mais ce sont sans doute les contes qui s’inscrivent le plus naturellement dans le cadre de la littérature patrimoniale, et parmi eux, les contes littéraires de la triade Perrault-Grimm- Andersen, dont on tend à oublier qu’ils sont des créations d’auteurs situés dans leur époque, tant leurs personnages circulent et se métamorphosent dans toutes les sphères de la représentation et, en l’occurrence, dans les livres de jeunesse. Si l’on reprend le titre de l’ouvrage Fortune des « Contes » des Grimm en France. Formes et enjeux des rééditions, reformulations, réécritures dans la littérature de jeunesse (2013), on observe une gradation entre les termes : la « réédition » reprend le texte intégral, mais après traduction de l’allemand, ce qui implique obligatoirement un écart avec l’œuvre source ; la « reformulation » sera textuelle dans le cas d’une adaptation ou d’une transformation plus ample et/ou iconographique lorsque de nouvelles illustrations réinterprètent le conte à leur manière ; la réécriture relève du travail de création d’un auteur qui se réapproprie l’œuvre patrimoniale au prisme de son équation personnelle.
Présent sur les listes de littérature dès la maternelle – d’abord dans la version des Grimm qui prolonge le conte de Perrault en faisant intervenir un chasseur pour sauver les victimes du loup – « Le Petit Chaperon rouge » est sans doute le conte le plus sollicité dans les livres de jeunesse. Non seulement, il est réédité, adapté, reformulé, transposé dans tous les genres littéraires et graphiques, mais il devient une sorte de « Chaperon à tout faire » pour défendre des causes diverses ou dénoncer des abus : Un petit chaperon rouge de Claude Clément et Isabelle Forestier (2000) évoque l’enfance maltraitée, Le Petit Chaperon Uf de Jean-Claude Grumberg (2005) rappelle les heures noires de l’Occupation, Le Petit ChaPUBron rouge d’Alain Serres (2010) se moque de la publicité, Le Petit Chaperon qui n’y voit rien de Han Xu (2018) traite du handicap. Cœur de bois, de Henri Meunier et Régis Lejonc (2016), conte une histoire de résilience dans laquelle celle qui fut agressée dans son enfance est à présent une femme capable de surmonter son traumatisme pour rendre visite au vieux loup désormais grabataire. On peut faire la même lecture de bien d’autres reprises de contes : Les Souliers écarlates de Gael Aymon (2012) fusionne « Les souliers usés à la danse » des Grimm et « Les souliers rouges » d’Andersen pour parler des femmes battues sous emprise de leur conjoint ; Les Larmes d’Eugénie de Mélanie Laurent et Lucile Placin (2021) font de « La Petite Sirène » un conte écologique. En s’adressant au jeune lectorat contemporain, les réécritures de contes reflètent son époque et ses préoccupations.
S. S. - Est-ce qu’on peut distinguer différentes périodes dans l’histoire de la littérature de jeunesse puisant dans le patrimoine littéraire, en fonction d’objectifs distincts ?
C. C.-P. - Sans doute les emprunts de l’édition pour la jeunesse à la littérature patrimoniale ont-ils longtemps été motivés par la volonté d’alimenter culturellement le jeune âge. Adaptés ou en texte intégral, ces ouvrages favorisent la familiarisation des enfants avec les grandes figures littéraires et les textes jugés incontournables, depuis les mythes antiques. Le tournant de la pensée critique dans les années soixante-dix, qui met en exergue les notions d’intertextualité et de postmodernisme, concerne également le secteur jeunesse, dans lequel des éditeurs innovants ont encouragé la création d’ouvrages moins consensuels et plus audacieux. L’article fondateur des sociologues Jean-Claude Chamborédon et Jean-Louis Fabiani (1977) a mis en évidence l’importance de ce seuil qui coïncide avec l’extension de la scolarité.
Les listes de littérature diffusées par le ministère de l’Éducation nationale veillent à combiner les différents volets de l’édition contemporaine pour la jeunesse : en prise avec leur époque, elles s’ouvrent à la création la plus récente, celle qui est disponible en librairie, tout en faisant la part belle aux œuvres du patrimoine, rafraîchies par différents aménagements éditoriaux, le plus souvent illustrées et présentes dans toutes les rubriques génériques – album, bande dessinée, conte, poésie, roman et théâtre. Quant aux réécritures, elles réunissent heureusement les deux volets.
S. S. - Le Rapport des États généraux de la lecture pour la jeunesse, publié en avril 2026, recommande – c’est même la toute première préconisation - d'intégrer largement la littérature de jeunesse aux programmes à partir du collège. En même temps, l’objectif de faire découvrir aux élèves les grands classiques de la littérature n’a pas disparu. Est-ce que la découverte du patrimoine littéraire par le biais de la littérature jeunesse pourrait constituer un bon compromis selon vous ?
C. C.-P. - Soucieux d’initier les élèves à la Littérature, les enseignants hésitent parfois à aborder la littérature de jeunesse – longtemps réservée à une approche dite « cursive », personnelle, sans exploitation pédagogique – alors que sa lecture est encouragée au collège depuis plusieurs décennies. Aussi faut-il accueillir très favorablement la préconisation du rapport des États généraux de la lecture pour la jeunesse qui incite à lire de la littérature de jeunesse dans l’objectif de « rendre la lecture plus désirable, retrouver le plaisir de lire ». À l’heure où la concurrence des écrans se fait non seulement pressante, mais menaçante, la littérature pour la jeunesse peut aider à capter l’attention des collégiens qui ont perdu le goût de lire. Certains enseignants mènent déjà des actions pour sensibiliser leurs élèves à la littérature de leur temps, dont les auteurs sont vivants et peuvent être invités dans la classe ou rencontrés à l’occasion de l’un des nombreux Salons du livre organisés en France tout au long de l’année. Pétris de culture, les auteurs et illustrateurs savent jouer les intermédiaires pour faire accéder les jeunes lecteurs aux œuvres du passé par le biais de l’intertextualité et de l’intericonicité.
S. S. - Ne court-on pas le risque d’instrumentaliser la littérature de jeunesse ou, au contraire, de reléguer dans l’ombre les œuvres sources ?
C. C.-P. - Une culture digne de ce nom ne saurait se limiter à un domaine exclusif, et il importe de faire découvrir aussi bien les œuvres patrimoniales que la création contemporaine. De nombreux récits d’esclavage – plusieurs romans et albums figurent sur les listes officielles – ont vu le jour dans le secteur jeunesse depuis la loi Taubira qui a reconnu en 2001 l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Leur lecture, souvent très attractive pour retenir le jeune lectorat, peut être judicieusement coordonnée à celle d’ouvrages patrimoniaux : non seulement les reprises de La Case de l’Oncle Tom sont légion mais l’édition scolaire a soin de revivifier les textes du passé qui portent sur ce sujet, comme Ourika, le roman de Claire de Duras (1823) qui raconte l’histoire d’une jeune esclave adoptée par des aristocrates, mais socialement condamnée en raison de sa couleur de peau. Littérature de jeunesse et littérature tout court sont parfaitement compatibles.
S. S. - Qu’est-ce que peut apporter, en termes de connaissances et de compétences de l’élève, l’étude d’un texte pour la jeunesse en lien avec la littérature patrimoniale ? Est-ce que vous auriez un exemple à développer ?
C. C.-P. - L’exercice qui consiste à relier l’œuvre patrimoniale et l’œuvre contemporaine pour la jeunesse qui s’en inspire est enrichissant à plusieurs titres. On se demande souvent par laquelle commencer lorsqu’on prévoit une telle rencontre dans une classe, mais au fond, peu importe, l’essentiel étant de ménager cette confrontation pour aller de l’une à l’autre, vers l’amont ou vers l’aval. Faire découvrir le monument du passé comporte une évidente dimension culturelle, mais montrer qu’une œuvre récente le prend pour cible – dans le cas des parodies – ou pour modèle – auquel il est rendu hommage –, c’est aussi rappeler que la littérature se nourrit de littérature et que les échos les plus anciens retentissent toujours aujourd’hui. On pourrait citer, parmi les ouvrages qui se penchent sur la mythologie grecque, les très nombreuses reprises et actualisations d’Antigone, à l’exemple du bel album de Yann Liotard et Marie-Claire Redon (2017). Faire découvrir la profusion des Petits Chaperons rouges nouveaux permet de parcourir tous les genres littéraires et devient une entrée stimulante pour les activités d’écriture. Dans sa Grammaire de l’imagination (1973), le pédagogue Gianni Rodari encourageait à faire écrire les enfants à partir des contes, qui constituent un matériau malléable à loisir. On a plaisir à les lire pour comparer les versions anciennes entre elles et avec les nouvelles, puis pour se faire soi-même auteur en proposant sa propre version. La collusion des œuvres patrimoniales et des livres de jeunesse n’est pas à redouter mais à provoquer tant les unes et les autres peuvent se conjoindre avec bonheur au bénéfice de tous.
Pour aller plus loin :
Jean-Claude Chamboredon et Jean-Louis Fabiani, « Les albums pour enfants. Le champ de l’édition et les définitions sociales de l’enfance – 2 », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 14 : 55-74, 1977.
Christiane Connan-Pintado et Catherine Tauveron, Fortune des Contes des Grimm en France. Formes et enjeux des rééditions, reformulations, réécritures dans la littérature de jeunesse, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2013.
Christiane Connan-Pintado, « Fortune des Voyages de Gulliver dans la littérature de jeunesse en France », Ondina/Ondine 3/2019, Zaragoza, 244-263 [En ligne] https://papiro.unizar.es/ojs/index.php/ond/issue/view/310
« Au cœur de l’album, le conte : Cœur de bois de Henri Meunier et Régis Lejonc », Études de Lettres, Université de Lausanne, n° 310 (2019/09) p. 21-39. URL: http://journals.openedition.org/edl/1560
« Littérature pour la jeunesse et patrimoine de l’éducation ». Sur les traces du passé de l’éducation…, édité par Jean-François Condette et Marguerite Figeac-Monthus, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 2014, p. 199-208, [En ligne], https://books.openedition.org/msha/729
Brigitte Louichon, « Le patrimoine littéraire : un enjeu de formation », Tréma [En ligne], 43 | 2015, URL : http://trema.revues.org/3285