La boîte à idées

La classe comme lieu d’exercice du pouvoir : pistes de réflexion pour penser et construire cette microsociété

✒ Juliette Kazandjian, professeure des écoles et élève chercheuse en sciences sociales.

De l’école à la classe, manifestation et système du pouvoir

En tant que professeure des écoles et élève chercheuse en sciences sociales, je me suis toujours posé des questions sur la façon dont s’exercent les rapports de pouvoir au sein d’une classe. En élémentaire, les élèves ont en général une seule personne référente, en charge de l’enseignement de toutes les disciplines, régissant les règles de comportements, relatives aussi bien aux déplacements dans l’espace qu’à la gestion de la parole et des conflits interélèves.  Les questions venaient parfois de façon inconsciente, au moment même où je haussais la voix pour rétablir le calme auprès de ma classe, tiraillée entre quête d’efficacité, manque de moyen, peur de me laisser déborder et volonté de ne pas tyranniser les élèves. Si je n’ai jamais aimé le système de classement par couleur, que j’ai pu observer de nombreuses fois chez mes collègues, je comprends qu’on y ait recours, car les ressources données aux professeur·e·s en matière d’autorité et de gestion de classe sont somme toute assez faibles. Mon salut est apparu dans la construction d’un système expérimental alternatif, me permettant une certaine emprise sur les élèves, qui leur plaisait et les divertissait autant qu’il les cadrait, et me permettait de sortir d’une logique de classement. Je ne prétends pas qu’il soit un dispositif idéal, c’est une solution et une expérience menée durant mes années d’enseignement, que je souhaite détailler et joindre aux questionnements qui me guident. Cette expérience se matérialise par la mise en place d’une monnaie, système de régulation que je n’ai pas inventé en soi (j’imagine que d’autres professeur.es y ont recours), mais que je n’avais pas observé jusqu’alors. Il m’est venu assez naturellement avec la projection de ma classe comme une société à régir. Acquérir ou être privé·e de monnaie faisait office de sanction ou de renforcement des comportements.  J’ai perfectionné ce système au cours des années, en particulier durant mon année de CM2 où, avec les élèves, le dispositif a pu atteindre son plein potentiel. Il m’a permis de mettre en place de multiples situations pédagogiques tout en étant un réel outil de gestion de classe.[1] 

De manière plus générale, pour permettre les apprentissages, la classe est segmentée en un système de gestion – régulation - sanction. Fondé en partie sur le règlement de l’école, vaguement discuté en conseil, inégalement étudié dans les instituts de formation, le dispositif de pouvoir au sein de la classe est le fait des professeur·e·s. Je postule qu’il diffère non seulement en fonction des particularités individuelles de chacun·e, mais également de l’environnement social de l’école et des élèves, et créer ainsi des dispositions différentes à l’égard du pouvoir et de l’institution, se manifestant à l’âge adulte dans le monde professionnel et, pour la catégorie de la population ayant les dispositions pour y accéder, dans le monde des études supérieures.[2] 

 

De l’intérêt pédagogique d’enseigner le capitalisme dès le plus jeune âge – expérience personnelle

Quand je disais à mes CP « les bons points, c’est pour vous apprendre le capitalisme », j’étais on ne peut plus sérieuse. Je récoltais, en général, quelques regards perplexes et un petit rire de la part de l’AESH. Plus tard, avec ma classe de CM2, le système s’est complexifié, de petits smileys représentant les émotions, nous sommes passés à un dispositif de monnaie en partie créé par les élèves, qui fut la base de ma gestion de classe, régissant les comportements des élèves tout au long de l’année. Cette monnaie n’était en aucun cas liée aux compétences disciplinaires et n’intervenait pas dans la réalisation des exercices, l’apprentissage et la compréhension des leçons. La monnaie servait à administrer la vie en société et les liens interélèves, elle était distribuée tous les deux jours à tous·tes les élèves n’ayant commis aucun écart vis-à-vis du règlement de la classe. Je décidais de certaines augmentations de façon arbitraire (ce qui donnait lieu à des phrases prononcées à voix haute dans les couloirs telle que « si vous vous rangez correctement, vous serez augmentés »), et les élèves n’ayant pas respecté les règles voyaient leur rétribution financière diminuer, parfois même prélevée, ou encore donnée à l’élève auquel ils ou elles avaient causé du tort. Je ne parle pas, bien sûr, des cas de harcèlement ou de violence physique, qui étaient l’objet de conseils particuliers en lien avec l’équipe éducative et de direction.

Les premiers jours de classes sont traditionnellement des jours de découvertes, avec une partie consacrée à l’établissement des règles de vie de classe et du système de sanction. Après explicitation des règles, certaines plus évidentes que d’autres (du type « ne pas hurler en classe » ou « ne pas avoir de propos racistes ou sexistes »), est posée la question des conséquences d’un non-respect de ces dernières. Quasi systématiquement, les élèves y associent une punition. Je rappelle que dans le système judiciaire français, l’emprisonnement n’est pas du tout la peine la plus prononcée, et je pose la question de ce qu’il se passe en cas d’excès de vitesse, pour les emmener à évoquer l’amende[3] [4] . Ainsi, nous posons les fondations de cette monnaie qui régira la communauté de la classe. Nous passons alors à la partie où les élèves pourront s’approprier le projet, ce qui en général, participe de l’adhésion du groupe : le fait de lui choisir un nom et un design. La monnaie se nommera le « Proude », basé sur le nom de l’école Pierre-Joseph Proudhon[1], puis le style des coupures et le symbole y figurant sont débattus et votés. Je m’attache ensuite à reproduire graphiquement le dessin sur ordinateur, et à l’imprimer sur un support que je plastifierai. Autre subtilité, car nous sommes en CM2 et que les nombres décimaux sont au programme, je leur demande de définir la segmentation des coupures. Nous nous retrouvons donc avec des billets en dizaines, des pièces en unités, et des petits losanges de « 0.3 » et « 0.1 », ce qui est fort intéressant, mais ne me facilitera pas la tâche au moment des échanges.Vient le moment où se pose la question : que faire de cette monnaie ? Je leur explique alors qu’ils pourront l’échanger contre des privilèges ou des objets matériels, et que je prendrai leurs suggestions. J’aurais dû être sponsorisée par Bic, au regard de la proportion énorme de stylos quatre couleurs que j’ai dû acheter. Au cours de l’année, les prix évolueront, entre soldes et inflations. Ainsi, même si les élèves peuvent gérer leur épargne (en se réfrénant, par exemple, d’acheter le kinder à 2,3 Proudes pour plus tard s’offrir le manga à 30 Proudes), une part d’imprévisibilité perdure. 

On ne peut jamais se préparer à tout, ainsi, au sein du dispositif que j’avais savamment élaboré, les élèves ont réussi à me surprendre (et à m’amuser). Le premier cas est celui de la fraude fiscale de Bintou[5] [6] . Lors des échanges de Proudes, une élève n’achetait jamais rien tout en se vantant de s’enrichir. Le nombre de Proudes qu’elle possédait fut longuement commenté et questionné par les élèves, avant que le scandale éclate : Bintou revendait ses fournitures scolaires pour un prix légèrement inférieur à ceux que je pratiquais. Dénoncée par les autres élèves qui ne toléraient pas cet écart, il fallait agir, avant que le tribunal populaire s’en charge à ma place, ayant déjà associé le nom de fraudeuse à l’élève. Les acheteur·euse·s se faisaient pour leur part discret·es. Ne sachant que faire, je lui expliquais qu’une activité telle que celle-ci devait être encadrée par un contrat. Invoquant son ignorance de la législation, l’élève négocia donc une amende (à la hauteur de 20 Proudes si mes souvenirs sont exacts). L’incident clos, j’en profitais pour créer un formulaire, afin que les élèves puissent développer une activité de vente, en échange d’un pourcentage que je prendrais sur les sommes perçues. Je précisais également que la revente de matériel scolaire neuf (et probablement acheté par leurs parents) n’entrait pas dans les termes du contrat. Rétrospectivement, plutôt que le respect de la loi, je pense que cette élève a surtout appris la nécessité de la dissimulation de ses richesses et de ses activités économiques. Yannis, quant à lui, a profité d’un temps libre pour fabriquer une sorte de coupelle en papier afin d’aller mendier des Proudes auprès de ses camarades, faisant le tour des tables. Dénoncé également par les élèves, je fis remarquer qu’il n’y avait rien d’illégal à cette activité, et qu’ils et elles avaient le droit de donner leurs Proudes, tant que l’élève ne faisait pas preuve d’intimidation. Malheureusement pour lui, l’expérience fut peu concluante.

Cette expérimentation ayant des limites, je n’ai pas pu tester tout ce que j’aurais aimé mettre en place. Voyant que certain·e·s perdaient leurs Proudes, mon ambition était de créer un service d’assurance, où, en tant que gestionnaire et pourvoyeuse des fonds, j’aurais pu proposer des contrats à quelques Proudes par mois pour rembourser l’argent en cas de vol ou de perte. Un système de crédit avec pourcentage aurait été aussi très intéressant à mettre en place, pour les élèves souhaitant, par exemple, acquérir un objet avant d’avoir rassemblé la somme nécessaire. Malheureusement, les contraintes temporelles ne m’ont pas permis d’aller aussi loin. Bien que ce dispositif en soit inspiré, il n’est pas une version réduite du système législatif et économique français. Personne n’est rétribué financièrement pour simplement respecter la loi, contrairement aux élèves. Il n’y a pas de travail spécifique à fournir, et le montant est le même, quelles que soient les dispositions scolaires. La société de la classe a sa propre logique, tout en jouant avec un imaginaire commun et fantasmé de la vie d’adulte. Ainsi, reproduire la société dans la classe n’est pas le but, il s’agit plutôt de s’inspirer du régime du capitalisme tardif dans lequel nous évoluons pour donner un sens au cadre offert aux élèves, tout en lui ajoutant un aspect divertissant. Malgré une volonté de justice et de stabilité, il demeure imparfait. L’arbitraire est tapi partout, nous (professeur·e·s) sommes à la merci de la fatigue, de nos états d’âme, de nos nerfs. L’important est alors de conserver une capacité à s’excuser, à verbalement se remettre en question en considérant les critiques et les écarts des élèves comme des pistes de réflexion et non des attaques personnelles.

 

Enjeux de pouvoir à l’école - Conclusion

Foucault l’a théorisé, les élèves le savent mieux que quiconque, seuls quelques adultes idéalistes caressent l’illusion que l’école est un lieu d’exercice de la liberté. Le projet scolaire est une contrainte, la scolarité est institutionnelle, à l’image de l’organisation de la société dans laquelle les individus adultes évoluent. Vivre en groupe, c’est respecter des règles garantissant (en théorie) le bien commun, où la liberté individuelle n’a sa place qu’en ce qu’elle n’entrave pas la sécurité et l’autonomie d’autrui. Dans cette organisation, certain·e·s ont davantage de privilèges que d’autres. Par exemple, si les élèves doivent lever la main pour demander la parole, principe que j’avais coutume d’expliquer à la classe comme répondant à une logique purement pratique, les professeur·e·s ont le pouvoir de distribuer la parole et de s’exprimer quand et comme bon leur semble. Le contrôle sur les élèves s’exerce au niveau spatial et tempore1, les emplois du temps et la répartition dans l’espace de la classe sont décidés par l’enseignant·e, même si, selon les systèmes, une marge de manœuvre de la part des élèves est possible. 

Pourtant, dans la documentation pratique destinée aux enseignant·e·s, le mot pouvoir est très rarement évoqué, c’est la notion d’autorité qui est convoquée. Dans un article consacré au sujet, on trouve des expressions telles que « autorité éducative visant une obéissance librement consentie », qui, à mon sens, risque de faire exploser le cerveau de n’importe quel·le enseignant·e un tant soit peu lucide sur ce qui se joue sous ses yeux. Faire croire à l’élève qu’il consent librement à obéir me semble être de la pure démagogie (donc, un exercice de pouvoir). Par ailleurs, le fait de ne pas nommer le pouvoir conduit à ne pas le penser, ce qui peut mener à des abus. Être professeur·e, c’est accepter d’être complice de l’institution, instaurer et tenir un rapport de pouvoir, tout en gardant la part de liberté pédagogique qu’il nous reste pour aider les élèves à avoir un esprit critique, les préparer à vivre dans une société donnée, imparfaite, où ils devront évoluer et dont ils devront maîtriser et comprendre les règles, pour savoir comment s’y conforter ou les contourner. Mettre tous les élèves en situation d’apprentissage implique de s’écarter de l’échelle individuelle pour gérer une communauté ; donc de mettre en place des règles pour que le groupe avance et qu’aucun·e ne soit lésé·e.


 


[1]    Le nom de l’école et les prénoms des élèves sont anonymisés.

 [1] Ici, je pense qu’il faut expliciter ton concept, cette monnaie comme réponse pédagogique. Il manque quelques phrases très simples d’explication concrète de la démarche avant de retrouver le registre analytique. 

 [2]Je ne sais pas si ce paragraphe doit être déplacé / supprimé, comme celui d’au-dessus est bcp plus concret et que la théorie est passée en conclusion. J’ai changé le mot de liaison pour que sa place ici ait davantage de sens.

 [3] « L’amende » ? Me paraît plus naturel

 [4]Répondre à Arthur (16/09/2026, 17:08): "..."

En effet, je crois que j’employais « rétribution financière » avec les élèves pour amplifier le côté sérieux et officiel de la chose, mais de façon purement stylistique. 

 [5] Préférer un nom modifié à une initiale, qui complexifie la lecture. 

 [6]Répondre à Arthur (16/09/2026, 17:09): “...”

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