La Nuit de la lecture s’invite à l’école
Chaque année en janvier, la Nuit de la lecture transforme des bibliothèques et des écoles en lieux dédiés à la lecture et à l’imagination. Vous souhaitez organiser une Nuit de la lecture avec votre classe ? Tristan Ruiz, un organisateur chevronné et Mélanie Pouëssel qui l’a mise en place pour la première fois cette année, nous racontent les coulisses de cet événement.
Pour commencer, est-ce que vous pouvez expliquer ce qu’est la Nuit de la lecture à des enseignants qui n’en auraient jamais entendu parler ?
Mélanie Pouëssel - La Nuit de la lecture, c’est un événement national lancé par le ministère de la Culture. L’idée, c’est de célébrer les livres et la lecture le temps d’une soirée, dans des lieux culturels, des bibliothèques… et des écoles ! Pour les enfants, c’est quelque chose d’un peu extraordinaire : revenir à l’école le soir, pour lire avec les copains, ça n’arrive pas tous les jours !
Tristan Ruiz - La Nuit de la lecture est un dispositif éducatif organisé en dehors du temps scolaire en soirée, qui consiste à ouvrir l’école aux élèves et à leurs familles autour d’activités consacrées aux livres et à la lecture. Son objectif est de donner envie de lire, de faire découvrir le plaisir des mots et des histoires, et de créer un moment convivial où l’école devient un lieu culturel vivant, accessible à tous.
Comment l’idée d’organiser cet événement dans votre école est-elle venue ?
Tristan Ruiz - J’ai découvert cet événement dans ma bibliothèque municipale. J’ai immédiatement trouvé l’idée particulièrement intéressante, car elle permet de créer, dans un contexte différent, de véritables communautés de lecteurs. Je suis professeur de CM2 dans une école en Réseau d’Éducation Prioritaire et je suis donc quotidiennement confronté à des enjeux sociologiques importants. Or, la lecture est une activité qui peut se révéler très complexe, voire insurmontable, pour de nombreux élèves. Ces Nuits de la lecture permettent justement de lever certaines appréhensions en sortant le temps d’une soirée du cadre institutionnel tout en gardant l’essence même du partage et de la transmission du savoir. Il me semblait primordial de proposer des solutions ludiques et agréables afin de fédérer mes élèves autour d’une véritable communauté de lecteurs. Je suis moi-même un lecteur passionné et j’aime partager mes moments de lecture. Je souhaitais également renforcer les liens entre les élèves : c’est en effet un excellent moyen de les faire collaborer et de créer une véritable cohésion de groupe.
Mélanie Pouëssel - J’ai découvert cette idée au Colloque des Incorruptibles de 2025 car Tristan l’a présentée. Transmettre le plaisir de la lecture à mes élèves est mon ambition principale en tant qu’enseignante. Alors, quand j’ai entendu Tristan présenter son travail, son enthousiasme m’a immédiatement conquise.
Qui est impliqué dans l’organisation ? C’est un travail d’équipe ?
Mélanie Pouëssel - Comme c’était ma première fois, j’ai voulu voir « petit ». Seule ma classe était concernée et je n’ai demandé la participation que d’un seul de mes collègues. J’ai choisi aussi de ne pas inviter les parents d’élèves lors de cette première mouture. Ils ont tout de même joué un rôle clé en cuisinant tout un tas de quiches, de cakes et autres gâteaux délicieux. La gardienne de l’école était également présente sur ce temps-là et je la remercie pour sa disponibilité et son aide. On pourrait bien sûr imaginer un évènement à l’échelle d’une classe, d’un cycle et pourquoi pas de l’école entière.
Tristan Ruiz - Je préfère généralement organiser cet événement avec ma classe. Toutefois, je sollicite toujours l’aide de ma directrice ainsi que de mes collègues, car toute la partie logistique nécessite un accompagnement précieux. Je ne souhaite pas forcément élargir davantage les effectifs car c’est ce qui rend l’expérience encore plus magique et extraordinaire pour eux. Ils se sentent privilégiés de pouvoir participer à cet évènement. D’un point de vue organisationnel, il est important de rappeler que ce temps n’est pas scolaire et donc non obligatoire pour les élèves. Il faut donc anticiper la partie administrative, notamment avec une autorisation parentale précisant que les familles s’engagent à venir récupérer leur enfant à l’issue de l’intervention.
Concrètement, quel programme aviez-vous prévu ?
Mélanie Pouëssel -Les élèves sont revenus pour 18h15 à l’école. Ils ont ensuite été répartis en deux groupes et ont participé à deux ateliers successifs, tenus par mon collègue et moi-même dans deux salles distinctes (mais proches).
1. Avec mon collègue, les enfants ont été initiés à l’univers de Tolkien. Il a tout d’abord introduit les personnages du récit, notamment grâce à de grandes affiches les représentant. Il leur a ensuite fait découvrir une partie de leur aventure, en lisant un extrait du conte de Beren et Lúthien.
2. De mon côté, je leur avais préparé une dégustation littéraire sur le thème de la magie. Le procédé est décrit dans un ouvrage que j’ai écrit avec mes co-autrices Mallory Tinéna-Monnard et Aurore Valat : L’atelier de lecture DECLIC. L’idée est que les enfants « dégustent » des livres, c’est-à-dire les feuillettent pour s’en faire une première impression. Une première série de livres est découverte en entrée, une seconde en plat, une troisième en dessert. Ils ont été encouragés à prendre des notes sur les ouvrages (mais cette trace écrite n’est pas obligatoire). Le tout a eu lieu dans une ambiance bien spéciale : dans la pénombre, à la lueur des bougies (à LED).
3. À la toute fin, les élèves ont déambulé dans les couloirs sombres de l’école afin de rejoindre le gymnase de l’école maternelle dans lequel nous attendait Souleymane M’Bodj, auteur et conteur professionnel de talent. Ils ont pu écouter deux contes de sagesse accompagnés de guitare. Les élèves avaient déjà écouté Monsieur M’Bodj auparavant en CD, ils étaient donc particulièrement impressionnés de le voir « en vrai ».
Tristan Ruiz - J’organise généralement la soirée en trois temps. Tout d’abord, l’accueil des élèves, souvent échelonné, à partir de 18h30. Une petite exposition est alors proposée autour du thème choisi : affiches réalisées par les élèves (biographies d’auteurs étudiés, bibliographies, œuvres plastiques, productions écrites). Les élèves sont également invités à apporter de quoi alimenter un buffet.
Ensuite, nous nous rassemblons dans le gymnase, installés sur des tapis. Lors de la dernière édition, j’ai proposé la lecture de l’album Otto de Tomi Ungerer. Il s’agit d’ouvrir la soirée par une lecture offerte. Les élèves, même en cycle 3, sont toujours très attentifs à ce moment. Nous avions travaillé en amont sur la Seconde Guerre mondiale, ce qui a permis d’engager un débat interprétatif et de faire des liens avec les séances d’Histoire. Ce fut un moment particulièrement fort sur le plan émotionnel.
Dans un second temps, les élèves attendent avec beaucoup d’impatience la présentation de leurs lectures. Sur la base du volontariat, ils présentent et commentent les ouvrages lus durant la période. Nous venions notamment de terminer un album L’Ogre d’en bas d’Olivier Dupin issu de la sélection des Incorruptibles. Les élèves partagent alors leurs coups de cœur ou leurs « coups de griffes ». Cela permet de véritables échanges autour de ce qui les a marqués. Nous revenons également sur les mots qu’ils ont particulièrement appréciés. Cette « pêche aux mots », réalisée tout au long des lectures, donne lieu à des discussions : étymologie, histoire des mots ou simplement plaisir de les dire et de les entendre.
Comment avez-vous sélectionné les livres et les thèmes mis en avant ?
Tristan Ruiz - Je choisis un thème qui me permet de donner une cohérence à l’ensemble de la soirée. Lors de ma dernière Nuit de la lecture, j’ai souhaité travailler autour d’ouvrages en lien avec la Seconde Guerre mondiale. C’est un thème délicat, qui demande à être abordé avec précaution tout en conservant sa portée historique, en tenant compte de l’âge des élèves. Je veille en règle générale à varier mes supports : textes historiques, romans, albums jeunesse, bandes dessinées… afin de proposer une approche riche et diversifiée à mes élèves.
Mélanie Pouëssel - Pour ma part, j’ai opté pour un thème vaste et assez fédérateur : la magie. Ce thème permettait de faire se rejoindre les univers de Tolkien, de la dégustation littéraire et du conte de sagesse africain. Pour la dégustation littéraire, j’ai tenu à ce que plusieurs types d’ouvrages soient présents : des albums, des romans et des bandes-dessinées.
Quelles ont été les principales difficultés à surmonter ?
Mélanie Pouëssel - La logistique ! Organiser une soirée pour une trentaine d’enfants, ça demande de penser à tout : la sécurité, le repas (ou apéro-dinatoire), les autorisations parentales, les éventuelles allergies, l’installation du matériel… Il y a eu des moments où on a regardé notre liste de tâches en se demandant si on n’avait pas vu un peu trop grand.
Tristan Ruiz - Comme Mélanie, je dirais que la principale difficulté est principalement liée à la logistique. Je conseille vraiment d’anticiper au maximum : réservation des locaux auprès de la direction, gestion des autorisations parentales, organisation de la sécurité. Il peut être judicieux de commencer par un format plus simple, comme un goûter ou un brunch de la lecture, avant de se lancer dans une soirée complète.
Que diriez-vous pour convaincre d’autres enseignants de tenter ce dispositif ?
Tristan Ruiz - Ce sont des moments extrêmement précieux à construire avec les élèves. Il est toujours émouvant de les voir revenir à l’école avec autant de plaisir pour partager un moment avec leur enseignant et leurs camarades. Comme il s’agit d’un dispositif facultatif, leur présence est d’autant plus significative.
Mélanie Pouëssel - Que la lecture, c’est une aventure qui se partage. Cette nuit n’est pas seulement un événement scolaire, c’est une invitation à vivre une expérience forte, j’aimerais pouvoir dire inoubliable (même si je ne peux le jurer !). C’est une excellente façon d’associer, dans l’esprit des enfants, la lecture au plaisir, au confort, au bien-être ensemble. Si, en plus, cette soirée donne envie de lire à un seul enfant récalcitrant, c’est gagné !



