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« Incorruptibles Enquêteurs » : de la fiction à l’enquête

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Et si un roman de littérature jeunesse devenait le point de départ d’une enquête journalistique ? C’est le pari d’Incorruptibles Enquêteurs, projet porté conjointement par l’Association « Les Incorruptibles » et le média PageÉduc’ pour l’année 2026-2027. À partir des ouvrages du Prix des Incorruptibles, les élèves sont invités à partir de la fiction pour interroger le monde qui les entoure : ils recherchent des sources, rencontrent des témoins, pour produire à leur tour un contenu journalistique. PageÉduc’ et l’Association « Les Incorruptibles » accompagnent une quinzaine de classes cette année, à travers la production de fiches méthodologiques et pédagogiques, accessibles ensuite sur le site. À la fin de l’année, les élèves défendent leurs productions devant un professionnel de l’information, qui leur fait un retour et leur partage son expérience. Dès lors, le projet ambitionne de faire dialoguer deux apprentissages distingués trop souvent dans le temps scolaire : lire une histoire et enquêter sur le réel.

Le pari de l’enquête

Le point de départ d’Incorruptibles Enquêteurs tient en une idée simple : on ne forme pas l’esprit critique uniquement en lui donnant de bonnes réponses, mais en apprenant aux élèves à construire les questions qui permettent de les chercher.

Cette intuition rejoint la réflexion de John Dewey que nous avions présentée dans PageÉduc’. Pour le philosophe pragmatiste américain, l’école ne peut être réduite à la transmission d’un ensemble de savoirs déjà constitués. Elle doit aussi apprendre à transformer une situation incertaine en problème, à élaborer des hypothèses pour les mettre à l’épreuve. La méthode de l’enquête est avant tout une manière de penser, plutôt qu’un ensemble de techniques.

Cette conception prend un relief particulier face aux usages informationnels contemporains. C’est l’objectif de l’éducation aux médias et à l’information que de sensibiliser les élèves à la liberté de la presse et la désinformation. L’objectif de cet enseignement est justement d’habituer les élèves à confronter des documents de sources variées et à expliciter leurs critères de fiabilité. Il s’agit de leur apprendre à suspendre leur jugement immédiat pour pouvoir discuter à partir de faits établis dans un second temps.

C’est ce « pari de l’enquête » que le nouveau projet d’ « Incorruptibles enquêteurs » cherche à prolonger, cette fois à partir de la littérature jeunesse. Le projet est proposé, gratuitement et de manière facultative, aux classes participant au Prix des Incorruptibles, du primaire au lycée. Quinze classes pilotes bénéficieront d’un accompagnement renforcé par PageÉduc’ et des journalistes partenaires ; toutes les autres pourront utiliser librement les ressources pédagogiques mises à disposition sur le site de PageEduc’ au cours de l’année scolaire. 

De la fiction aux fake news ? Lire pour mieux connaître le réel

Le rapprochement pourrait sembler paradoxal. Pourquoi partir de la fiction pour apprendre aux élèves à mieux distinguer le vrai du faux ? Pour le comprendre, il faut déjà bien distinguer les registres. Un roman n’est pas une fausse information. À la différence d’un contenu de désinformation, il ne prétend pas manipuler son lecteur en présentant comme établi ce qui ne l’est pas. Certes, les personnages peuvent être inventés et les événements romancés, mais cela tient au contrat même de la fiction.

Le projet d’Incorruptibles Enquêteurs ne vise pas à transformer nos élèves en fact-checkers du roman, commissionnés pour déterminer si l’auteur « dit la vérité », car les livres de la sélection des Incorruptibles ne servent pas de source journalistique : ils peuvent déclencher une enquête.

Car la fiction possède cette vertu particulière de faire surgir des interrogations qui excèdent le texte, par la mise en scène de situations et d’émotions. Le harcèlement décrit dans ce roman existe-t-il de la même manière dans notre établissement ? Que reste-t-il, dans notre commune, de la mémoire d’un événement historique ? La fiction donne envie de poser la question, aussi parce qu’elle ouvre les élèves en les sortant d’eux-mêmes.

Cette démarche nous ramène aux travaux consacrés dans PageÉduc’ à l’histoire des fausses nouvelles. La désinformation n’est nullement une invention des réseaux sociaux : des rumeurs, faux documents et manipulations de l’information accompagnent les sociétés depuis l’Antiquité. Ce qui change avec le numérique est notamment la vitesse et l’ampleur de leur circulation. L’un des enjeux d’éducation aux médias consiste dès lors à apprendre l’identification d’une source, à les confronter entre-elles, tout en gardant en tête la réaction émotionnelle produite par une information.

Cette exigence éducative suppose néanmoins une forme de ralentissement. La lecture longue peut constituer alors un antidote efficace à certains usages informationnels dominés par l’immédiateté. Dans l’article consacré à Dewey, nous avions souligné cette opposition : là où le complotisme joue volontiers sur la réaction immédiate et les biais de confirmation de croyances installées, la pensée réflexive exige un temps d’examen et de vérification. En somme, apprendre à lire attentivement et apprendre à enquêter ne constituent peut-être pas deux compétences si éloignées.

Quelle méthodologie pour cette année ?

Une ambition : faire dialoguer la fiction et la démarche de l’enquête

L’enquête des Incorruptibles Enquêteurs constitue un prolongement de la lecture : elle ne cherche pas à sortir directement de la littérature, dès la fin du livre ; elle permet au contraire son étude et son réexamen.

Le projet commence par ce que les émotions produites par l’œuvre : une situation fictionnelle étonne ou intrigue ? Une vision du monde suscite-elle un doute ou une question ? Les élèves doivent transformer cette réaction en une question suffisamment précise pour être travaillée. Ce passage est au cœur de la constitution de l’enquête : ils apprennent à dépasser une formulation un peu théorique pour ancrer une interrogation dans les faits. Si une question comme « les réseaux sociaux sont-ils dangereux ? » constitue un thème de débat, la question « comment les élèves de notre établissement vérifient-ils une information vue sur TikTok ou Instagram ? » peut devenir une enquête.

Nos « Incorruptibles Enquêteurs » sont chargés d’identifier des données factuelles pour informer leurs questions, mais surtout des personnes. Selon le sujet, ils pourront mobiliser journalistes, associations, chercheurs, élus, professionnels, témoins ou acteurs locaux.

Cette dimension humaine fait écho à une autre expérience relatée dans PageÉduc’, lors de la venue du journaliste Anthony Bellanger dans plusieurs classes. À rebours d’une représentation de l’information comme parole instantanée, les élèves avaient découvert un métier fait de lectures, de recoupements pour gagner en mise en perspective. Son conseil se résumait en une formule : « Être journaliste, c’est lire tout le temps. »

À l’issue de la production d’enquête, nos classes d’Incorruptibles Enquêteurs auront le privilège de rencontrer un professionnel de l’information. La rencontre avec un professionnel permet ainsi de « redonner de la chair » à l’information. Elle fait comprendre qu’un article ou une chronique n’est pas une simple opinion mise en circulation, mais résulte d’un travail de sources interrogées pour produire un travail adressé à un public.

En somme, la lutte contre la désinformation ne peut se limiter à enseigner une liste de « bonnes sources ». Dans l’entretien publié avec Arthur des Garets, diplomate au ministère des Affaires étrangères, la logique défendue dans une démocratie était celle de citoyens capables de recouper les sources et de questionner les contenus auxquels ils sont exposés, plutôt que celle d’un contrôle vertical de l’information, comme dans des autocraties. L’école est centrale pour construire l’autonomie du jugement. L’ambition d’Incorruptibles Enquêteurs est donc de permettre aux élèves d’éprouver ce que signifie produire une information.

Quel calendrier pour l’année à venir ?

Pour donner un cadre commun à des projets nécessairement très variés selon les niveaux, les ouvrages et les territoires, la démarche a été résumée en six verbes : lire, questionner, rechercher, vérifier, produire, restituer.

On commence par comprendre l’œuvre et identifier ce qui interroge le réel. Le thème est ensuite transformé en question d’enquête, puis en angle précis. Vient le temps des recherches : identifier les sources disponibles, rencontrer des témoins ou des experts, observer éventuellement un terrain. Les élèves doivent ensuite recouper ce qu’ils ont recueilli, distinguer faits, opinions et hypothèses, avant de produire un contenu destiné à de véritables lecteurs ou auditeurs. Enfin, la restitution doit rendre visible non seulement le résultat, mais aussi la méthode suivie pour y parvenir.

L’année 2026-2027 sera accompagnée par la publication progressive de fiches méthodologiques sur PageÉduc’ : choisir un angle, rechercher et vérifier des sources, conduire une interview, réaliser un reportage, rédiger un article, enregistrer un podcast, ou encore citer correctement ses références. Ces ressources s’appuieront notamment sur les outils développés par le CLEMI et seront accessibles au-delà des seules classes pilotes.

Des fiches thématiques accompagneront également les différentes sélections du Prix afin d’aider les enseignants à passer d’un ouvrage à plusieurs pistes d’enquête adaptées à l’âge des élèves, tout en conservant la règle commune du projet : partir de ce qui intrigue dans la fiction pour revenir vers un terrain documentable.

Les productions des élèves sont nécessairement ouvertes, que ce sont des articles, podcasts, vidéos, reportage photographiques ; la forme a une importance moindre par rapport au chemin accompli. Face à la multiplication des contenus, le développement de l’esprit critique doit se faire concrètement par l’expérience de la recherche et de la vérification afin d’accepter de corriger ce que l’on croyait savoir. À cette condition, la fiction peut devenir l’un des chemins vers une connaissance plus précise du réel. De la fiction pour lutter contre les fake news ? Ce n’est peut-être pas si paradoxal.

 

 

✒ Les autrices et les auteurs

Audrey Jumel

Audrey Jumel

Assistante commerciale pour l'Association le Prix des Incorruptibles et assistante de rédaction pour PageÉduc'

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Léonore Darrobers

Léonore Darrobers

Professeure agrégée d'Histoire

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