Dans les coulisses de l’Éducation artistique et culturelle : comment l’académie accompagne les projets des enseignants ?
Face à la complexité de la politique d’Éducation artistique et culturelle (EAC) en France — multiplicité des échelons, diversité des dispositifs, pluralité des sources de financement — il est souvent difficile pour les enseignants de comprendre comment est structurée l’offre existante en lecture-écriture et de savoir vers qui se tourner pour être accompagnés. Entretien avec Marianne Relave, professeure de lettres et chargée de mission lecture-écriture à la DRAEAC d’Amiens, pour tout savoir sur la mise en place des projets culturels.
Audrey Jumel - L’EAC est une politique publique portée conjointement par les ministères de l’Éducation nationale et de la Culture. Elle s’organise autour de trois piliers : permettre aux élèves de rencontrer des auteurs, des œuvres et des lieux culturels, pratiquer des activités artistiques et acquérir des connaissances. Comment se décline-t-elle au niveau académique ? Quel est le rôle de la Délégation Régionale Académique pour l’Education artistique et culturelle (DRAEAC) d’Amiens et plus particulièrement votre rôle en tant que chargée de mission lecture-écriture ?
Marianne Relave - L’EAC est définie au niveau national avec une feuille de route commune à toutes les académies ou régions académiques. C’est ensuite aux DAAC ou DRAEAC de décliner ces orientations dans leur territoire et d’accompagner les enseignants pour qu’ils puissent s’en emparer.
En lecture, l’objectif est clair : raviver le goût de la lecture chez les jeunes, dynamiser le rapport des élèves au livre et ouvrir à d’autres formats — livres numériques, livres audio, podcasts. Quant à l'écriture, elle joue un rôle essentiel dans la formation du citoyen et de la personne : elle renforce la capacité à s’exprimer, à verbaliser, à se construire un point de vue. Elle développe évidemment les compétences langagières mais aussi la confiance en soi. Les deux domaines sont liés puisque l’écriture est une voie d’accès à la lecture : les élèves éloignés de la lecture peuvent aimer écrire.
Nous cherchons à faire en sorte que chaque élève bénéficie d’une action EAC par an, qu’il soit dans le premier ou le second degré, dans l’enseignement privé ou dans l’enseignement public. L’EAC repose sur des priorités fixées au niveau national et il nous revient en académie ou en région académique de composer avec la réalité locale, soit les partenaires culturels présents, les besoins exprimés par les enseignants, les contraintes budgétaires ou encore le calendrier scolaire. Notre travail consiste donc à coordonner les dispositifs existants, à faire le lien avec les structures culturelles du territoire et bien sûr à informer et accompagner les enseignants dans la mise en place de ces projets. En tant que chargée de mission lecture-écriture pour l’académie d’Amiens, mon rôle est ainsi très varié : j’informe les équipes pédagogiques, j’assure la mise en relation entre les différents acteurs et je conçois des outils et des formations pour soutenir la pratique enseignante.
A.J. - Comment aidez-vous les enseignants à transformer les orientations définies au niveau national en actions concrètes pour la classe ? Quels dispositifs peuvent-ils mobiliser pour favoriser la lecture et l’écriture de leurs élèves ?
M. R. - Au niveau national, nous distinguons les prix littéraires, pour lesquels les élèves sont jurés et doivent voter pour leur œuvre préférée : Goncourt des lycéens, Femina des lycéens, Prix Sony Labou Tansi pour le théâtre francophone… et les concours de lecture à voix haute. Ces dispositifs nationaux ont toutefois leurs contraintes. Pour des propositions adossées à des prix adulte, comme le Femina ou le Goncourt, les enseignants et leurs élèves dépendent entièrement du calendrier et de la sélection nationale : les œuvres sont imposées, parfois exigeantes pour de jeunes lecteurs, et les délais de lecture peuvent être très serrés. C’est pourquoi, il est indispensable de proposer d’autres dispositifs comme le Prix des Incorruptibles qui s’adaptent plus au calendrier scolaire et proposent des textes plus accessibles pour les élèves.
L’académie est ensuite en mesure de proposer ses propres projets. La région académique Hauts-de-France a développé les Lectures musicales. Il s’agit de proposer aux élèves de concevoir l’accompagnement sonore d’un texte qu’ils liront, afin de créer un véritable dialogue entre la musique et la littérature. Les propositions font aussi écho à l’actualité du territoire. Dans le cadre de la construction du canal Seine-Nord Europe qui traversera la région à l’horizon 2030, nous avons proposé un corpus de poèmes aux enseignants en lien avec le thème de l’eau et de la batellerie. Les professeurs étaient invités à s’en saisir pour réaliser avec les élèves des lectures. Celles enregistrées en audio ont ensuite été diffusées dans la maison du Canal à Compiègne.
Les dispositifs qui favorisent la lecture des élèves sont plus nombreux que ceux qui promeuvent l’écriture. C’est pourquoi, nous privilégions la création de nouveaux projets tournés vers l’écriture. Il y a trois ans, l’académie de Lille a lancé le programmeTalents d’Achille, qui a ensuite été étendu à l’académie d’Amiens pour harmoniser au niveau de la région académique. Lesélèves qui participent peuvent bénéficier d'une visite guidée, offerte par le musée, pour découvrir une sélection d’œuvres. À partir de l’une d’entre elles, qu’elle soit picturale ou statuaire, ils doivent écrire une ekphrasis. Une fois qu'ils ont rédigé celle-ci, ils en proposent une lecture, réalisée au musée. Il s’agit donc d’un double concours, d’écriture et de lecture à voix haute.
Cette diversité de projets est une richesse mais elle peut aussi rendre l’offre difficile à appréhender pour les enseignants, tant les propositions sont nombreuses. La première étape est donc de simplifier au maximum l’information et de la rendre accessible. La DRAEAC joue ici un rôle central puisque nous nous adressons régulièrement aux professeurs de l’académie via des listes de diffusion. Une fois par période soit six fois dans l’année scolaire environ, nous publions une lettre d’actualité valorisant certains projets en fonction de l’actualité du territoire. De plus, tous les dispositifs existants sont répertoriés sur notre site internet et sur Adage. Enfin, les professeurs de l’académie disposent de mon adresse électronique et peuvent m’écrire à tout moment.
A.J. - La diversité des dispositifs existants en lecture-écriture suppose un important travail de coordination et de mise en réseau. Une fois un projet repéré par un enseignant, comment être en contact avec les acteurs qui le portent ?
M.R. - La DRAEAC joue un rôle de maillage territorial. Elle est la jonction entre plusieurs niveaux de territoire – national, régional, local – et partenaires. Un aspect essentiel de mon travail est donc de mettre en relation les professeurs avec les différents partenaires culturels, en fonction de leur projet pédagogique, de leurs objectifs et de leurs contraintes calendaires. Cette mise en relation est d’autant plus nécessaire que la chaîne du livre est particulièrement complexe et intercatégorielle. Nous coopérons avec des acteurs très divers – auteurs, éditeurs, libraires, associations, institutions – qui ont chacun des modes de fonctionnement spécifiques. Cette mise en relation passe par une communication par mail aux enseignants et sur notre site internet mais ne se limite pas à cet aspect. Il peut s’agir d’orienter un enseignant vers une structure ou une association déjà porteuse d’un projet clé en main ou bien à l’inverse, de mettre en relation un partenaire en recherche de classes qui pourraient s’emparer de son projet.
Dans les Hauts-de-France, nous avons l’habitude de travailler tous ensemble, d’échanger régulièrement avec les acteurs de la chaîne du livre. Ce réseau structuré me permet, après seulement deux ans en poste, de connaître l’ensemble des principaux acteurs du livre de la région. Cela facilite l’accompagnement des enseignants.
Cette dynamique collective est soutenue par l’Agence Régionale du Livre et de la Lecture (AR2L Hauts-de-France) qui a pour mission de fédérer les professionnels du livre – auteurs, maisons d’édition, libraires, bibliothèques, associations – et de favoriser la circulation de l’information entre eux. Bénéficiant d’un service éducatif, elle a la possibilité de mettre en relation les professeurs avec les auteurs régionaux.
Pourtant, je constate qu’il y a parfois une méconnaissance de la part du corps enseignant des partenaires présents sur le territoire qui pourraient les soutenir dans leurs projets. L’AR2L Hauts-de-France, par exemple, manque encore de visibilité auprès de nos collègues professeurs. En tant que chargée de mission Lecture-Écriture pour la DRAEAC, j’essaie de renforcer ce travail d’information et de visibilité. L’ensemble des partenaires culturels du territoire est renseigné sur notre site. J’encourage également les professeurs à participer à des salons locaux, qui constituent souvent le meilleur moyen de rencontrer directement les partenaires culturels.
A.J. - Votre travail consiste également à soutenir la pratique pédagogique en proposant des ressources concrètes et outils pour la classe. Quels sont-ils et comment y accéder ?
M. R. - Ma double casquette de chargée de mission lecture-écriture pour l’académie et de professeure de lettres me permet de concevoir des ressources directement mobilisables en classe. J’utilise par exemple l’application en ligne Digipad afin de créer des murs collaboratifs qui sont partagés aux enseignants. Dans le cadre de Talents d’Achille, les professeurs dont les élèves participent au projet ont ainsi accès à un espace rassemblant des fiches sur les œuvres sélectionnées et des déclencheurs d’écriture. L’objectif est de favoriser l’écriture « à chaud » dès la première visite du musée par les élèves.
Digipad permet également un travail collaboratif entre enseignants. Pour l’édition 2025 du Prix Femina des lycéens, nous nous sommes répartis les lectures entre professeurs puis chacun d’entre nous a réalisé une fiche consultable par les autres enseignants. Ce travail de mutualisation de nos lectures a permis à des collègues n’ayant pas eu la possibilité de lire l’un des titres de la sélection d’en connaître tout de même les points clés chapitre par chapitre. À la fin de chaque fiche de lecture, nous avons proposé des activités à mettre en place en classe.
Enfin, Digipad permet un travail de mutualisation entre élèves. Pour le Prix CoPo des lycéens, les enseignants ont pu proposer à leurs élèves de compléter le mur collaboratif avec leurs avis de lecture, des résumés des livres sélectionnés et des revues de presse. Cela permet aux différentes classes inscrites de collaborer entre elles.
Pour chaque projet, les enseignants ont connaissance dès l’inscription des ressources et de l’accompagnement proposés par la DRAEAC. Nos ressources pédagogiques s’accompagnent également d’outils réalisés par les services éducatifs des structures avec lesquelles nous collaborons régulièrement.
A.J. - L’accompagnement des enseignants dans leur pratique repose sur un autre aspect essentiel : la formation continue. Quelles sont les formations en lecture-écriture proposées par la DRAEAC d’Amiens ?
M. R. - La formation continue des enseignants s’inscrit en effet dans le prolongement de ce travail de création de ressources pédagogiques. En lecture-écriture, elle peut faire partie du plan académique de formation dont les grandes orientations sont fixées au niveau national ou bien être à l’initiative de la DRAEAC. Le plan académique de formation de cette année en lecture-écriture porte sur la question de l’écriture avec l’intelligence artificielle. Je vais donc proposer aux enseignants qui le souhaitent, d’apprendre à se servir de l’IA comme d’un assistant pour l’écriture et de constater les biais et les limites de cet outil.
Les formations que nous proposons à la DRAEAC peuvent aussi porter sur des dispositifs existants ou être en lien avec l’actualité culturelle du territoire. En 2023, dans le cadre de l’ouverture de la Cité Internationale de la Langue Française à Villers-Cotterêts, nous avons par exemple proposé aux enseignants de découvrir les parcours du monument, les ressources pédagogiques du service éducatif et les modalités de travail possibles avec les auteurs en résidence.
L’idée n’est pas de dispenser des formations qui seraient uniquement théoriques mais de donner aux professeurs des outils concrets à mobiliser en classe. La dimension pratique est essentielle dans les formations en EAC et se traduit régulièrement par la venue d’un intervenant extérieur ou la mise en place d’ateliers.
Il faut toutefois souligner une limite : les écoles académiques de la formation continue privilégient désormais les formations hybrides ou entièrement en distanciel pour des raisons budgétaires. Ces nouveaux formats ont un impact sur la qualité des formations et leur dimension pratique. Pour pouvoir continuer de proposer des formations en lecture-écriture adaptées aux réalités de terrain, nous consacrons le distanciel à la théorie et le présentiel à la pratique. Nous proposons également des formations plus générales comme la Journée des Acteurs du Livre en région académique que nous organisons depuis deux ans. Ce temps permet aux professeurs de l’académie d’échanger avec de nombreux partenaires culturels, de découvrir les dispositifs en lecture-écriture et leurs financements associés pour se construire une véritable autonomie dans la mise en place de projets en classe. Cette journée a été un véritable succès, elle est reconduite cette année et sera désormais ouverte également aux enseignants du 1er degré.
A.J. - Ce que vous soulevez concernant la formation s’applique plus largement aux dispositifs en lecture-écriture. Dans un contexte de réduction des budgets alloués à l’Éducation nationale et à la Culture, comment aidez-vous les enseignants à mobiliser les ressources nécessaires pour mettre en place des projets dans leurs classes ?
M. R. - C’est une question qui est effectivement centrale. La première des choses est de veiller à ce que tous les dispositifs soient recensés sur Adage. Cette plateforme permet de soutenir les enseignants dans leurs candidatures puisque les présentations des dispositifs s’accompagnent de documents explicatifs (règlements, cahiers des charges voire tutoriels). À la demande des professeurs de l’académie, je peux également échanger avec eux en visioconférence pour répondre à leurs questions techniques et les aider à rédiger le contenu d’une action, concevoir un budget ou se saisir d’appels à projets.
Là où cela devient plus complexe, c'est que chaque dispositif dispose de son propre mode de fonctionnement et de financement. Le soutien financier de la DRAEAC se traduit essentiellement par les SPEAC, un dispositif national décliné dans chaque académie, qui nous permet d’octroyer des subventions pour soutenir quelques projets de classe reposant sur les trois piliers de l’EAC.Dans ce cadre, la DRAEAC soutient principalement les zones rurales et les lycées professionnels. Pour le reste, ce sont essentiellement nos partenaires qui financent les dispositifs. Il peut s’agir des collectivités territoriales qui délivrent une enveloppe directement aux établissements scolaires, du ministère de la Culture à travers les DRAC mais aussi d’associations ou du CNL.
Les services académiques rencontrent les mêmes difficultés que les enseignants. Nous faisons de plus en plus appel à des mécènes qui se donnent pour objectif de défendre la Culture, en particulier la lecture. Nous nous tournons ainsi vers des fondations, à l’exemple de la Fondation du Crédit Mutuel pour la lecture qui soutient le projet Lire la Ville, la Fondation d’entreprise la Poste... L’objectif est d’obtenir en amont des financements qui serviront à soutenir les projets des enseignants.
Il arrive également que l’on reçoive des propositions de la part d’associations du territoire ayant obtenu un soutien financier des collectivités. Elles sont alors en recherche d’établissements qui pourraient être intéressés par leur projet. Je pense par exemple au Labo des Histoires qui a reçu un budget pour financer un projet de résidence d'écriture dans l'Oise en ciblant des zones rurales. Dans ce contexte, mon travail consiste à rechercher des établissements qui pourraient être réceptifs et demandeurs de cette proposition. Je prends ensuite contact avec les enseignants en soulignant que le projet est entièrement financé et clé en main.
A.J. - Pour conclure, je souhaiterais revenir sur un chiffre que vous avez cité en introduction : le 100% EAC, l’objectif ministériel selon lequel 100% des élèves doivent avoir bénéficié d’au moins une action culturelle dans l’année. Que pensez-vous de cet indicateur ? Comment mesurer les bénéfices des projets en lecture-écriture pour les élèves qui y participent ?
M. R. - Tout d’abord, cet objectif est une feuille de route fixée par les deux ministères. À la DRAEAC, nous veillons à ce qu’unmaximum d’élèves de l’académie bénéficie d’une action EAC. Pour cela, nous n’hésitons pas à proposer aux professeurs de dispositifs attractifs et pertinents.
Les projets en lecture-écriture ont de nombreux bénéfices pour les élèves qui participent. Ils sont une forme d’apprentissage inclusif. En proposant des animations telles que des rencontres avec des auteurs, ces dispositifs peuvent motiver les élèves les plus éloignés des livres à renouer avec la lecture et l’écriture.
L’objectif quantitatif du 100% EAC nécessite de s’assurer de la qualité des projets auxquels participent les élèves. Se limiter à un indicateur quantitatif n’aurait pas de sens puisqu’ il suffirait par exemple d'avoir emmené une fois ses élèves au cinéma pour rentrer dans les chiffres. Pour que l’EAC bénéficie pleinement aux enfants, il faut que les projets se déroulent sur un temps long et répondent aux trois enjeux que nous avons cités : faire pratiquer les élèves, développer leurs connaissances et leur permettre de rencontrer des œuvres, des auteurs, des artistes. À la DRAEAC Hauts-de-France, nous avons à cœur de proposer aux enseignants des dispositifs qui s’inscrivent dans ces objectifs.
La question qui se pose alors est celle de la mesure de la qualité des actions, et non simplement de leur nombre. Il faut repenser collectivement notre capacité à faire des bilans, à évaluer l’impact sur les élèves. Dans le cadre de résidences de lecture financées par le CNL, nous proposons par exemple deux questionnaires, l’un en amont du projet et l’autre à l’issue, afin d’analyser l’évolution des représentations des élèves et ce qu’ils pensent avoir acquis.
Pour analyser concrètement ce qui se passe sur le terrain, je me rends également régulièrement en classe à la fin d’un projet pour échanger avec les enseignants et récolter les impressions des élèves de manière plus informelle.
Ces interrogations s’inscrivent dans une question plus large : comment faire en sorte que les élèves s’approprient durablement les propositions culturelles qu’ils auront vécu dans le cadre scolaire ? Comment faire pour qu’ils développent un goût personnel et authentique pour les arts et la culture ?